‹ Nouveaux lundisChapitre 4 sur 29 · NAPOLÉON · texte numérisé non relu

NAPOLÉON

Le rétablissement ne. vint pas; durant plus d'un lois, l'affreuse souffrance d'Horace se prolongea enore. Dans son délire, son regret le plus vif, et qui exhalait sans cesse de ses lèvres, était de mourir dans

(1) Dnc lettre du comte de Nieuwerkerke.

son lit : « Mourir dans mon lit comme un épicier! moi qui ai tant aimé Tarmée, tant aimé la marine!'» Il aurait voulu tomber frappé d'une balle. Il désira jusqu'à la fin revoir le Midi, dût-il expirer en route; c'était son idée fixe : « Du soleil! du soleil! je ne veux pas mourir ici, je veux mourir au soleil. »

Jusqu'à son dernier mot, on put voir qu'Horace n'était pas seulement un talent, mais une nature; et c'est à ce titre que nous nous sommes fait un plaisir et un devoir sérieux de l'étudier.

La mode n'est plus aux anecdotes. On dirait qu'en s'y amusant on déroge à la ^dignité du critique biographe. Cependant il est des cas où le portrait serait tout à fait incomplet Sans cet accompagnement. 11 est des noms populaires surtout qui appellent avec eux la gaieté des incidents, les quiproquos et les aventures.

Tous ces riens que chacun sait d'abord, qu'on néglige d'écrire comme trop connus, puis qu'à un second moment de réaction on dédaigne et l'on méprise, qu'on recherche en vain plus tard, redeviendraient précieux avec le temps. Mais, je le crains, le moment de faire un Horatlana est déjà passé. En voici, vaille que vaille, quelques fragments.

Un jour, Horace courait en cabriplet dans la rue Dauphine. 11 tombe dans un embarras de voitures; le cabriolet est renversé. Un peintre d'attributs, qui était occupé au haut de son échelle à peindre l'enseigne

un charcutier, voit l'accident; il se précipite et relève irace, qui n'est pas blessé : celui-ci, pour remercîînt, veut lui mettre dans la main une pièce d'or. — Oh! monsieur Vernet, s'écrie le peintre qui l'avait îonnu ; pour un confrère ! vous oubliez^... » — « C'est ii, réplique Horace, en changeant aussitôt d'idée, rdon! Eh bien ! donnez-moi votre palette. » Et monit à l'instant à l'échelle, il achève le saucisson et très objets que le confrère était en train de peindre : a fait, il lui rend les armes. — « Monsieur Vernet,

dit solennellement le peintre, en les recevant, ce iceau et cette palette seront transmis à mes enfants oame mes titres de noblesse. » On ajoute que l'engne s'est vue longtemps rue Dauphine.

Il faisait un voyage pédestre en France, en Auvergne, 30 M. de Pontécoulant,Je pair de Francei Ils étaient

blouse et sans grande mine- A Aurillac, à table lôte, au dîner, un commis-voyageur qui tenait le dé

la conversation, s'adjugeait en même temps les illeurs morceaux ; il allait s'appliquer les deux ailes

poulet; au moment où il levait la main pour îDdre la seconde, • Horace, d'un tour de fourchette s habile, la lui escamote : une querelle s'ensuit; md bruit. La garde arrive : « Vos passe-ports, Mesurs? )) Mais qugind on vit tous les titres, pair de mce, membre de l'Institut, etc., l'affaire changea de e, et le commis-voyageur eut besoin qu'on intercédât jr ne pas être mis au violon.

Un autre jour, Horace était au bord du lac de Genève, prenait quelques croquis, de simples indications. Il

était en costume de rapin. Des jeunes filles à côté dessinaient, et très-correctement comme il convient à des jeunes filles. Une d'elles qui le reconnaît pour étranger, s'approche, regarde et lui dit : « Mais il me semble que ce n'est pas tout à fait ça. » Elle avait le droit de se croire très-forte sur son lac Léman qu'elle voyait ious les jours. 11 la remercie et la prie de faire elle-même ce qui manque. Le lendemain, montant sur le bateau à vapeur, il retrouve la même famille, et la jeune fille qui accourt à lui : « Ah ! Monsieur, vous êtes de Paris, vous devez connaître Horace Vernet, on dit qu'il est sur le bateau. » — « Vous avez bien envie de le connaître... Kh bien! Mademoiselle, regardez-moi. »

Dans les années où il habitait Versailles, un matin, un cuirassier vient le trouver. Il lui explique qu'il voudrait se faire tirer en pied pour s'envoyer au pays; mais avant tout il désirait savoir combien cela lui coûterait.

— (( Combien veux-tu y mettre ?)) — <( Trente sous. »

— « Ça va. » — Et en quelques coups de pinceau, il vous a enlevé une charmante esquisse du cuirassier. Celui-ci l'emporte tout content et rencontre dans la rue un camarade : « Ça ne m'a coûté que trente sous, lui dit-il; mais je crois que j'ai eu tort de ne pas marchander, il me l'aurait laissé pour vingt. »

Il faisait à Versailles un tableau- pour le roi Louis- Philippe, et un gendarme venait poser pour une tête. Tout en posant, le brave homme lui racontait ses mésaventures, comme quoi il avait mérité la croix et ne l'avait pas. Son cas était vraiment digne d'intérêt. « Eh bien ! j'ai peut-être un moyen de vous la faire

avoir, » lui dit Horace. Sur ce, il lui met la croix dans . , le tableau. Louis-Philippe devait venir en visite à Tatelier; Horace se tenait sur le qui-vive, et, au moment où le roi entra, il fit comme s'il était occupé à effacer la croix. — « Que faites-vous donc là, Horace? » — « Ah ! Sire, je m'étais trompé; j'avais cru que ce brave militaire, qui a les plus beaux états de service, avait la :roix : je viens d'apprendre qu'il ne l'a pas, et je l'efface. » — « Eh bien! ne l'effacez pas, » dit le roi.

Un jeune peintre qu'il ne connaissait pas entre un jour dans son atelier : « Monsieur Vemet, je n'ai pas 'honneur de vous connaître... Je viens vous demander ^otre avis ; j'ai un cheval à faire dans un tableau qui îst presque achevé ; je n'ai pas de cheval sous les yeux, e ne sais comment faire. » Horace le suit et va voir le ableau. — « Ce n'est pas mal, dît-il de l'ensemble; nais en effet ce n'est pas là un cheval, ça ressemble à out autre animal... Un avisi un avis! Donnez votre «nceau. » — Et il se met devant la toile, et il fait le heval, non sans donner quelques petits coups de pineau encore à droite et à gauche, et laisse le jeune omme confus et reconnaissant.

S'il agissait ainsi avec le premier venu, que ne failit-il pas pour ses élèves l Pendant tout le temps qu'il Jt un atelier d'élèves, c'est-à-dire jusqu'à sa nominaon de directeur à l'École de Rome, jamais il ne voulut icevoir de rétribution des jeunes gens qu'il y admetit. Non content de leur donner des leçons qui ne leur )ûtaient rien, il leur venait en aide de la manière la lus délicate. Ainsi, à l'un il achetait son premier V. 9

.'tableau; à l'autre, qui ne pouvait vendre le sien, il le | lui retouchait de telle sorte que les amateurs bientôt y mordaient comme à l'hameçon et qu'on se le disputait, j Pour un autre de ses élèves qui est devenu uu peintre j d'animaux de quelque réputation, et que la conscription allait enlever, il fit un tableau sans le lui dire et le lui donna en cadeau, le moment venu, pour qu'il eût de quoi acheter un homme (1).

A côté des actions, il avait des rinots fins, spirituels. Ne lui demandez pas un fil logique continu, il en était incapable; mais du pittoresque, mais du trait et du malin, cela lui sortait de toutes parts. Un jeune homme, de ceux qu'il soupçonnait d'être un peu de la nouvelle école et des dissidents, lui apporte un jour deux dessins en lui demandant avec force compliments soif avis sincère. Il prend le premier dessin, et après l'avoir regardé quelque temps : « Eh bien I j'aime mieux l'autre.» 11 n'avait pas encore vu l'autre.

Une fois, devant un tableau de bataille de deux peintres amis, dont l'un avait fait le paysage et l'autre les personnages (c'était une bataille où figuraient les Autrichiens), il remarquait que le ciel était un peu trop pommelé : « Je trouve, disait-il, qu'il y a un peu trop d'Autrichiens dans ce ciel-là. »

11 avait des observations originales qu'il exprimait d'un mot. 11 disait un jour à un jeune peintre à propos

(1) Je serais ingrat si je n'exprimais ici mes rcmercîments à M. Huguet, neveu d'Horabe Vernet, qui n'a cessé, dans tout 1« cours de ce travail, de me renseigner utilement et de m'aider de ses souvenirs.

d'un tableau où je ne sais quel de ses confrères avait mis un chien : « Ils veulent faire des chiens, et ils n'en ont jamais vu. Qu'est-ce qu'un chien? Un train de derrière et un train de devant, et qui ne vont pas ensemble. Tout le chien est là. »

Il était inexorable en fait d'exactitude militaire. 11 avait fait pour l'empereur de Russie une Revue de Napoléon au Carrousel. Au nombre des personnages accessoires se trouvait un guide ou chasseur à cheval de la garde impériale. Le général Rabusson, son beaufrère, lui contestait un détail de harnachement ou d'uniforme. Horade persistait, le général aussi : « J'ai fait tout mon avancement dans les guides, je dois m'y connaître. » Horace n'en voulut pas avoir le démenti; il alla au ministère de la guerre et revint preuves en main. Il ne s'était trompé ni d'une gance ni d'un bouton.

Un jour, en sa qualité de chef d'escadron de la garde nationale, il visitait la prison, l'hôtel dit des haricots, Gavarni et Français le paysagiste s'y trouvaient détenus pour le quart d'heure. On les avertit qu'un officier de l'état-major va venir et que cet officier^ est Horace ^^ernet. De son côté, Horace est averti sans doute de la lualité des prisonniers qu'il va trouver. Il arrive, il între dans la chambre, un peu roide et comme sur ses gardes pour l'accueil qu'il recevra. Il était chef d'esca- Iron avant tout. Et puis il ne savait pas bien comment es hommes des écoles nouvelles étaient disposés à son igard. A peine fut-il entré, que Gavarni courut à la orte, la referma, et lui dit de son air malin : « Ah I

maintenant que nous vous tenons, vous allez en entendre de belles! » Et il lui dit les choses les plus gracieuses sur son talent et sur ce qu'il avait toujours pensé de lui. Ce fut une très-jolie scène, comme il sied entre esprits gentils et bons enfants.

France, tant que tu resteras France, un pays distinct et une patrie, ne répudie jamais tes enfants sincères, les plus naturels, les plus légitimes; ne te laisse pas aller à en décourager la race en la dédaignant. De ce que tu te reconnais en eux à première vue, de ce que tu les aimes d*instînct, de ce que, toi et eux, vous vous entendez sans apprentissage et sans effort, de ce qu'ils sont de la maison enfin, ce n'est pas du tout une raison pour les moins considérer et les faire descendre dans ton estime. Fortifie-toi sans doute, orne-toi, s*il se peut, des dons qui te manquent; aspire à toute Timagination que tu n'as pas; acquiers, acquiers; fais-toi des seconds ciels, des ciels d'Homère ou des ciels de Dante, des lueurs étranges à l'horizon, des visions et des visées plus hautes, des profondeurs en tout sens : si tu peux y atteindre, ^tant mieux l tu n'en seras que plus forte et plus honorée. Peuple léger, flatte-toi mênae d'être devenu un peuple grave; tu as pris assez de peine pour y réussir. Mais, de grâce, ne te dénature pas; ne sacrifie jamais ta fibre première, essentielle; fondamentale, ta corde sensible, celle qui vibrait che2 Voltaire quand il écrivait ses charmants vers sur le siège de Philisbourg. Qu'il ne vienne jamais ce temps présagé par de tristes prophètes, où l'on chercherait

iment des talents français en France. Pas trop de s ou de peintres métaphysiques, je t'en conjure; rop de messieurs de TEmpyrée , ni d'abstracteurs lintessence : deux ou trois, par génération, suffimets-les à part et en haut lieu pour la rareté et la montre, gàrde-les pour tes grands dimanches ; les jours ouvrables, sois heureuse encore et coude retrouver de tes favoris et de tes semblables, !S talents ou de ces génies faciles, qui, de tout 3, t'ont défrayée et charmée, qui te parlent ton ge et t'y entretiennent, qui te font passer tes plus blés heures, et non pas les moins salutaires, en mt à toi-même en spectacle sous tes mille aspects ts, avec tes qualités et défauts divers : crâneriei^ sme, gaielé, sentiment, humeur légère, audace nte, coup d'œil net et bon sens pratique (1).

Le vœu que j'exprimais au commencement de ces articles rempli; et plus tôt que je ne l'ôspérais. Sous ce titre : Joseph, et Horace Vernet, correspondance et biographie, M. Amédée ide a publié en 1864, dans la collection Hetzel, un joli voqui se recommande surtout par la suite dès lettres d'Horace.

Lundi 15 juin 1863.

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