L^ABBÉ LEGENDRE
CHANOINB DE NOTBE-DAMB,
secrétaire DE M. DE H A R L A Y .
ARCHBTÉQCB DB PABIS,
SUITE ET Fil».
Son ambition politique étant déçue en partie ( tenue en suspens, M. de Harlay s'appliqua au gouve nement de son diocèse, comme s'il n'avait eu d'aut soin. Il établit, dès le début, la meilleure police eccl siastique dans la capitale, visitant les séminaires, 1 paroisses, tantôt l'une, tantôt l'autre, à l'improvist s'inquiétant que les prêtres étrangers ou les religiei
en passage à Paris n'y vécussent que convenablement à leur caractère; sévère et sans quartier pour les moines errants. Ceux même qui ne connaissent ces choses d'Église que par le Lutrin, savent que la Discorde régnait en ce temps-là, et se faisait gloire de diviser Gordeliers, Carmes, Célestins, Augustins : M. de Harlay rétablit la discipline et la paix dans ces camps séditieux ou dissolus. Il n'était guère de communauté de l'un et de l'autre sexe, ou de corporation ecclésiastique. Doctrinaires, Prémontrés, Carmes, Moines de Cîteaux, Moines de Gluny, Jacobins, etc., dont il ne parvînt à remettre la règle en vigueur, à résoudre ou à assoupir les différends. En toutes les solutions, il préférait d'inclination et par goût celle qui était à l'amiable. Sa maxime était « de tourner les choses de manière qu'en donnant gain de cause à celui qui avait raison, son adversaire eût cependant lieu, par quelques endroits, ' de se consoler d'être vaincu. » Aux difficultés qu'il rencontrait en cette tâche ingrate d'arbitre et de paciOcateur des couvents, il lui arriva cependant de dire plus ci'une fois qu'il était moins aisé de remettre la paix parmi les religieux et les réguliers que de ramener au devoir les prêtres séculiers.
Le Jansénisme, apaisé en apparence depuis la Paix de l'Église (1669), s'aigrissait sous cette surface dormante et restait une des graves difficultés intérieures ^^ règne. 11 ne tint pas à. M. de Harlay et à sa^méthode que tout cela ne s'étouffât, ne s'éteignît peu à peu. Un juge impartial, le chancelier d'Aguesseafc, a heureuseuient défini son principe de conduite, et a tracé de lui,
à cette occasion, le beau portrait dont voici les points principaux :
a François de Harlay, prélat d'un génie élevé et pacifique, auquel il n'aurait rien manqué s'il avait su autant édifier l'Église qu'il était capable de lui faire honneur par ses talents et de la conduire par sa prudenôe , se conduisait lui-môme avec tant d'habileté qu'il réussissait presque toujours également à contenir la vivacité de ceux qu'on appelait Jansénistes, et à éluder, au moins en grande partie, les coups des Jésuites. Il avait eu une grande part à la Paix de l'Église ; il savait ce qu'elle avait coûté de peines et de travaux... L'archevêque étouffait d'abord, autant qu'il le pouvait, toutes les semences de discordes, persuadé , comme tous ceux qui sont propres au gouvernement, que jamais une affaire n'est plus aisée à terminer ique dans le moment de sa naissance, et qu'il est incomparablement plus aisé de prévenir les maux que de les guérir. Les Jésuites, sûrs de lui et ne le craignant point parce qu'il les craignait, et que sa conduite, qui pouvait leur donner toujours prise sur lui, le mettait dans leur dépendance, le laissaient assez faire ce qu'il voulait, d'autant plus qu'il avait toujours l'habileté de les mettre dans sa confidence et de paraître agir de concert avec eux. Il n'était pas môme haï des Jansénistes les plus sensés : il avait su parer adroitement des coups que l'on voulait leur porter. Ses manières aimables et engageantes étaient comme un charme qui calmait ou qui suspendait les fureurs des partis contraires, et jamais homme n'a mieux su se faire tout à tous, pour les gagner tous : heureux si c'eût été à la religion qu'il eût voulu les attacher plutôt qu'à sa personne !... »
Ayant traité ailleurs (1) ce sujet des rapports de M. de • Harlay avec les Jansénistes, je ne fais qu'y glis&er ici.
(1) Dans le tome V de Port-Royal.
Lorsque fabbé Legendre Gt la connaissance de Tarchevêque, le prélat était au plus fort de rengagement dans la lutte soutenue par Louis XIV pour les droits de sa couronne et les libertés de l'Église gallicane contre la Cour de^Rome ; on était au lendemain de l'Assemblée de 1682. M. de Harlay, serviteur zélé du monarque, portait plus qu'aucun prélat de ce temps le poids et la responsabilité de la Déclaration du Clergé ; les critiques qu'elle souleva au premier moment lui attirèrent des injures personnelles, des libelles sans nombre. Malgré son goût pour la pacification, il se trouvait en pleine guerre. On s'étonnait qu'il n'eût point suivi, en une conjoncture si considérable, son procédé naturel, qui était de chercher à concilier. Voulait-il donc émanciper le Clergé national dont il était comme le chef, et se faire Patriarche en France ? On allait jusqu'à lui prêter cette folle vue. Mais ceux qui le connaissaient mieux, qui Savaient qu'il avait le désir d'être cardinal et qui le voyaient compromettre à jamais une ambition si légitime par sa conduite envers Rome, y donnaient une autre explication. Le roi était défiant; les malinteniionnés lui insinuaient que l'archevêque pouvait bien le romper et s'entendre sous main avec Rome. Pour déouer tout soupçon, l'archevêque n'avait d'autre resource que de redoubler de zèle. « Cette crainte de lerdre son crédit, qu'il estimait plus que la pourpre, lit peut-être, nous dit Legendre, ce qui le détermina ne point garder de mesure. » au risque de donner •arre sur lui, en cette circonstance, à tous ses ennemis lu dehors.
On se déchaînait, en effet, à outrance; un cerveau brûlé surtout, un prêtre, attacha le grelot. Rien n'est plus dangereux pour un personnage en vue qu'un fou et un maniaque qui s'acharne contre lui et fait de ce duel son idée fixe. Un certain abbé Faydit poursuivit ainsi Fénelon. M. de Harlay eut son Fafdit et pire encore dans un certain M. Le Noir, autrefois théologal de Séez, et qu'un ancien grief particulier' avait aigri contre tout Tépiscopat. M. de Harlay devint, le point de mire de ce Le Noir; il eut pendant des années son Le Noir à ses trousses, comme M. de Talleyrand son Maubreuil.
Les libelles de Le Noir étaient plus que désagréables, ils étaient atroces. Étaient-ils vrais pour le positif des faits allégués, comme Fauteur le soutint toujours? Ce serait matière à examen. L'archevêque prêtait flanc du côté des mœurs. Sur ce point il n'y a pas à chercher à le justifier; tous les contemporains sont d'accord. Je laisse les souvenirs de Rouen comme trop lointains et trop vagues; mais, depuis sa translation au siège de Paris, depuis qu'il avait changé dç Xhhâxn, comme il lui était échappé un jour de le dire, jl n'avait pas changé de jeu, et les chansons n'avaient cessé de pleuvoir :
A Paris comme à Rouen, Il fait tout ce qu'il défend ;
et bien d'autres refrains qu'il faut chercher dans le Recueil de Maurepas et qu'on ne peut redire. Sans parler des dames qu'on y met sur le tapis, des d'Au-
M. DE UÂRLAY. 179
nont, des Brissac et autres bonnes fortunes de renlontre, on citait, comme amie attitrée du prélat, d"* de Bretonvilliers, de la haute bourgeoisie. Ce n'était à qu'un dire ^de société revêtu des plus grandes appaences; mais bientôt de véritables éclats vinrent démasquer les habitudes d'un homme qui, dans sa proession et sa position élevée, aurait dû être doublement réprochable. L'histoire suivante se répandit dans aris et courut sur la fin de 1679. Un gentilhomme omraé Pierrepont, qui était ou avait été lieutenant es gardes du corps, avait pour maîtresse une M"« Vaînne ou de La Varenne, fille d'un musicien et chaniuse elle-même. L'archevêque, ayant été informé de 1 beauté de cette personne, la voulut connaître et anleva à Pierrepont. Celui-ci, pour se venger, attendit
donzelle la nuit ou de grand matin, comme elle Tenait de l'archevêché chez elle par une rue voisine de ^bbaye-aux-Bois, la rue de la Chaise probablement l"« La Varenne avait un logement rue de Grenelle, le lui avait donné l'archevêque). Pierrepont était avec ois hommes qui se saisirent de la demoiselle et la ittirent outrageusement de verges. L'histoire courut ec variantes et embellissements, et chacun y mettait le suite à sa guise. On racontait aussi qu'un soir que rchevêque rentrait seul de l'île Saint-Louis (où ^eait M™« de Bretonvilliers) par le Pont-Rouge, ou atôt une nuit qu'il s'en revenait en chaise de la rue
Grenelle, c'est-à-dire de chez La Varenne, vers la oix-Rouge, il avait été attendu par huit hommes unis de flambeaux, lesquels, sous prétexte de lui faire
honneur, Tavaient accompagné en pompe jusqu'à Tarchevêché, non sans le haranguer au préalable et lui adresser tout le long du chemin mille compliments dérisoires. On peut 'juger de l'esclandre. Une de ces aventures, pour qu'il n'y manquât rien, se rapportait à une veille de Toussaint; c'est ainsi que le prélat se préparait aux bonnes fêtes.
De telles historiettes à la Tallemant qui circulaient dans Paris, et que chacun brodait à plaisir, arrivaient à l'oreille du roi lui-même qui faisait semblant d'en rire, mais qui, tout en continuant à se servir de l'homme, tirait dès lors la barre à la fortune et au crédit de l'ambitieux. Les pamphlets, les pasquinades contre l'archevêque se multipliaient sous toutes les formes. Voici, par exemple, l'idée d'une Pyramide qu'on proposait d'élever au prélat dans la cour même de l'archevêché, avec une inscription dont je ne donne que les lignes principales :
Tunique
et rincomparable seigneur
Messire François de Champvallon , archevêque
de Paris, duc de Saint-Cloud;
Proviseur des collèges de La Marche et de Sorbonne;
Fondateur du Saint-Bourbier (1) ;
Visiteur de l'île Notre-Dame (2) ;
(1) On racontait qu'autrefois en sortant d'un couvent de Pontoise où il avait rendu visite à l'abbesse, M'"*' de Guenegaud^ M. de Harlay était tombé dans un bourbier où 11 avait perdu son cordon d'or.
(2) M*"* de Bretonvilliers demeurait dans l'île Notre-Dame (c'està-dire, Saint-Louis), et les gens du peuple l'appelaient la Cathédrale.
M. DE IIAULAY. 181
Damoiseau de Conflaiis (I);
Toujours jeune,
Toujours souriant.
De qui l'on voit le mérite dès qu'on
arrive dans son antichaAibre ;
Si patient qu'au milieu de cette ville
on Ta volé, sans qu'il s'en
soit plaint (2);
Si vigilant qu'à deux heures après
minuit on l'a trouvé dans les rues;
Si obligeant qu'il accorde toutes les dispenses
qu'on veut;
Le Tout Puissant;
L'Infaillible;
De qui l'on n'appelle point;
Qu'on ne peut déposer ;
Grand maître des lettres de cachet ;
Arrondisseur de la Couronne ;
Intrépide amplificateur de la Régale ;
Président perpétuel des Assemblées
Du Clergé;
Souverain dominateur de
L'Église gallicane;
Plus aimable que M. de Pierrepont ;
Plus diligent que feu M. le Maréchal
De La Meilleraye (3) ;
Dont la sacrée pantoufle est à Andelys ,
Conflans, maison de campagne de l'archevêché, et dont l'arque avait fait un lieu de plaisance.
Allusion à quelque autre histoire de nuit; on n'a que le des historiettes avec M. de Harlay.
Il parait qu'à propos du prélat ou avait aussi jasé de M"'* do 3illeraye ; c'étaient des histoires déjà anciennes que le scanprésent ravivait.