SO NOUVEAUX MÉLANGES
pas un moment, et, s'il se décida si lentement à quitter les Tuileries, c'est peut-être qu'il lui fallut du temps^ pour.se persuader que la guerre civile ne sortirait pas de sa fuite. Madame Elisabeth n'y met pas tant de scrupules. Loin d'avoir peur de la guerre civile, elle la croit nécessaire ; et, si elle se trompe, il faut avouer que ce sont là de ces erreurs viriles comme le grand Corneille en fait commettre à ses héroïnes :
« Tu es bien plus parfaite que moi, écrit-elle à madame deBombelles; tu crains la guerre civile; moi, je t'avoue que je la regarde comme nécessaire. Premièrement, je crois qu'elle existe; parce que, toutes les fois qu'un royaume se divise en deux parties, et que le parti le plus faible n'obtient la vie sauve qu'en se laissant dé* pouiller, il m'est impossible de ne pas appeler cela guerre civile. De plus, jamais l'anarchie ne pourra finir sans cela, et je crois que plus on retardera^ plus il y aura de sang répandu. Voilà mon principe ; il peut être faux : cependant, si j'étais roi, il serait mon guide, et peut-être éviterait-il de grands malheurs (i"mai 1790). »
Où nul homme vivant ne pouvait sauver la Révolution en même temps que la royauté, on ne peut dire quelle eût été la bonne politique. Mais, si le principe de madame Elisabeth est faux, elle juge sainement l'état des choses, et sa clairvoyance sur le mal comme son erreur sur le remède sont également d'un homme»
LES DISSENTIiMËNTS. 91
Si madame Elisabeth gardait cette liberté de jugement à regard d'un frère aussi aimé que respecté, on peut croire qu'elle ne se gênait pas pour juger sa bellesœur. Entre ces deux femmes, il n'y eut d'ailleurs, à aucun moment, incompatibilité, et l'on est heureux de n'avoir pas à reprocher à ces deux grands cœurs une faiblesse qui les eût rendues injustes Tune pour l'autre. De bonne heure elles avaient mêlé leurs larmes dans des épreuves de famille. Quelque temps après la mort d'une fille de Louis XVI (juin 1787), la reine avait mené sa belle-sœur à Trianon, où elle lui avait ménagé quelques-unes de ces surprises, « en quoi elle excellait >, écrit madame Elisabeth, c Ce que nous y avons fait le plus, ajoute-t-elle, c'est de pleurer sur la mort de ma pauvre petite nièce. » Deux belles-sœurs pleurant ensemble sur le berceau vide d'un enfant apprennent à se connaître et ne doivent pas être loin de s'aimer.
Plus tard, la politique et les périls de la famille royale amenèrent entre Marie-Antoinette et madame Elisabeth des dissentiments.
La différence de situation, dans le malheur commun, devait leur suggérer deux politiques différentes. Marie-Antoinette cherchait les conseils de l'étranger et l'appui de sa famille paternelle. Pour Elisabeth, une seule conduite peut tout sauver : c'est l'union de la famille royale, non comme lavent la reine, parla
prépondérance du roi et la subordination de ses frères, mais « par les vertus, les sacrifices » *, l'union par des sentiments tout français, et sans influence étrangère; et, enfin, la défense, fût-ce au prix de la guerre civile. Elle craint les amitiés de la reine ; « ses gens d'affaires lui font peur » (21 octobre 1791). On voit par plus d'un passage de ses lettres qu'elle a les yeux sur Marie-Antoinette, qu'elle n'est pas sûre de ses démarches. Elle ne la blâme point, mais elle la défend comme on défend une personne qui a donné prise. Dire que la reine a n'a pas tous les torts qu'on lui impute », c'est faire entendre qu'elle n'est pas sans torts, c On pourra, écrit madame Elisabeth, avec une conduite soutenue,regagner l'amour des Parisiens. » On l'avait donc perdu par la conduite contraire.
De son côté, Marie-Antoinette n'ignorait pas les arrière-pensées et les critiques, quoique discrètes, de sa belle-sœur. Avec les vertus de l'esprit de famille, peut-être en avait-elle le préjugé le plus ordinaire, qui est de suspecter l'étrangère entrée dans la famille par le mariage, et, si sa bonté l'empêchait de croire à tout, peut-être en croyait-elle assez pour rester défiante. Elle aimait beaucoup ses deux frères, et le comte d'Artois, en particulier, avec passion. Or,