‹ Nouveaux mélanges d'histoire et de littératureChapitre 39 sur 76 · Les lanternes · texte numérisé non relu

Les lanternes

f Tu diras, écrit-elle à madame de Raigecourt, que j*ai bien de l'orgueil; mais, en vérité, il y aurait eu des inconvénients réels, peut-être même pour ceux qui me blâment, à faire autrement. La plus grande preuve que je puisse t'en donner, c'est que je me suis déjà trimballée à deux spectacles, et que je le ferai encore à un troisième. Ce n'est certes ni mon goût ni mes principes qui m'y amènent; ce n'est que mon devoir. Mais il est des choses sur lesquelles rien ne pourra me faire ployer (28 septembre 1791). »

Madame Elisabeth sentait et pratiquait Tamitié comme Marie-Antoinette. Elle avait deux amies, toutes les deux dignes d'elle, mesdames de Bombelles et de Raigecourt. Elle s'inquiétait d'une toux de madame de Bombelles : « Tiens bien la parole que tu me donnes de te ménager, lui écrit-elle ; je te le demande en grâce, mon cœur ! Pense beaucoup à tes amies, cela te donnera le courage de t'occuper de toi. L'amitié, vois-tu, ma chère Bombelles, est une seconde vie qui nous soutient en ce bas monde (25 juin 1787). »

De l'humeur où nous la savons contre la Révolution, la prise de la Bastille n'avait pas de quoi lui plaire. Elle en avait été fort émue. Cependant elle l'est plus encore d'une lettre qu'elle a reçue de son amie.

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« Que tu es aimable, mon cœur ! Toutesles affreuses nouvelles d'hier n'avaient pas pu parvenir à me faire pleurer; mais la lecture de ta lettre, en portant la consolation dans mon cœur par l'amitié que tu me témoignes, m'a fait verser bien des larmes (15 juillet 1789). >

Elle tenait tout ce que la reine avait prédit et espéré d'elle. Elle sentait « l'avantage et le bonheur d'être aimée >•

Un jour madame de Bombelles l'avait louée de son courage. Il y en avait sujet. On était au mois d'avril 1790; la princesse avait vu la religion atteinte par les mesures de l'Assemblée, les massacres commencer, et, de ses deux amies, Tune loin d'elle, à l'étranger. Cependant elle ne veut pas de l'éloge.

(( Tu as bien tort, mon cœur, de me parler de mon courage. Je vous assure qu'il est bien moins grand que l'on ne pense. Je trouve qu'il faut en avoir bien peu pour supporter ce que l'on ne peut empêcher, et voici mon histoire. Mais c'est toi, ma petite, qui en as un bien grand. Envisager de sang-froid l'infortune de son mari et de ses quatre enfants, voità ce que la religion seule peut faire supporter (19 avril 1790). »

M. de Bombelles, ambassadeur de France à Venise en 1790, avait refusé le nouveau serment et envoyé de Venise sa démission. Sa femme était

MADAME DE RAIGEGOURT. 103

atiachéc à la maison de madame Elisabeth; elle avait dû quitter la princesse pour rejoindre son mari. Il restait à madame Elisabeth sa seconde amie, madame de Raigecourt. Elle Tavait mariée en lui donnant pour dot cinq années des étrennes de 30000 livres qu'elle recevait du roi. Elle Taimait avec une tendresse qui lui était rendue. M. de Raigecourt avait émigré; sa femme hésitait à le suivre. La princesse l'y força. Madame de Raigecourt en avait un vif chagrin.

c Tu te tourmentes, lui écrit madame Elisabeth, pour te faire des reproches qui n'ont pas le sens commun. Pour te calmer tout à fait, je te ferai part d'une réfleiiion que j'ai faite après ton départ. Dans le premier moment, me suis-je dit, je n'ai pensé qu'au plaisir de la savoir dans un lieu bien tranquille ; mais le public ne trouvera-t-il pas mauvais qu'elle m'ait quittée dans ce temps de trouble? Mais j'ai pensé que cela ne se pouvait pas à cause de ton état^ ; que de plus, si quelques gens à grands sentiments voulaient s'aviser de penser à cela, nous devions nous mettre au-dessus du malheur de leur déplaire par une très bonne raison : c'est que, Dieu t'ayant remis en dépôt le salut de ton enfant, aucune considération humaine ne doit t'empêcher de prendre

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