‹ Nouveaux mélanges d'histoire et de littératureChapitre 4 sur 76 · LA CONSTITUTION DE · texte numérisé non relu

LA CONSTITUTION DE

dit-elle, qui nous a décidés à prendre dans ce momenl le parti que nous avons adopté. En tout élat de cause, il faut avoir Tair de se réunir au peuple. Paraître adopter les idées nouvelles, c'est le moyen le plus sûr de les déjouer promptement. i>

De son côté, le comte de Mercy-Argenteau, confident de la reine, avant l'empereur, expliquait à ce prince toute la politique de la cour de France. « Le roi, écrivait-il à l'empereur, n'a accepté l'acte constitutionnel que pour mieux recueillir le fruit d'une seconde révolution qu'il a sans doute regardée comme inévitable... Le véritable et seul molif de l'acceptation du roi très chrétien ne pouvait être que l'impossibilité que cette Constitution qui dégrade son autorité soit réellement exécutable. Sans cette certitude, personne n'aurait pu conseiller que le refus. »

Je ne qualifie pas cette politique; il n'est que trop aisé d'en triompher. Mais j'ose dire que l'illusion même où était la cour de France sur cette chimère d'une seconde révolution qui devait corriger l'excès de la première, ôte à son manque de sincérité à l'égard de la Constitution le caractère de la mauvaise foi. Une vertu qui lui eût caché, d'une part, que la Constitution de 1791 dégradait la royauté, et d'autre part, que les meneurs de la Révolution ne voulaient pas sincèrement cette Constitution, une telle vertu s'appellerait plus justement de la cécité.

Je ne vois d'amis vrais de la Constitution de 1791 que cette foule de gens inoffensifs qui, n'ayant pas la prétention de gouverner, n'avaient pas le genre de corruption qui lui est propre, et par laquelle Tambitieux n'a que la sincérité qui lui sert. Pour les vrais chefs du mouvement, pour ceux qui avaient l'ascendant, l'audace, la résolution, minorité si petite, à ne compter que les têtes, si puissante par ses passions, qui devait entraîner tout, la Constitution de 1791 n'était qu'une première bataille gagnée contre la royauté. Si la cour, si souvent dans l'aveuglement, vit juste en une chose, c'est quand elle connut qu'elle avait tout à craindre de cette minorité, dès le premier jour maîtresse de la nation.

Les preuves en abondent. La Constitution avait été adoptée le 19 septembre 1791. Dans le cérémonial même de l'acceptation^ on voulut faire comprendre à la royauté que le pacte institué pour l'unir à la Révolution n'était que la continuation légale d'une lutte qui devait finir par Tanéantissement du plus faible. Louis XVIy venu pour prêter serment, s'était placé à côté du président de l'assemblée. La formule du serment prononcée debout, il avait ajouté, assis, quelques, paroles d'appel à la concorde. A son exemple, et pour qu'on vit bien que le roi n'était que Têgal du président, celui-ci commença debout sa réponse, et l'acheva as^s. Restaient deux légères ditTérences extérieures

LE FAUTEUIL DORÉ. Il

qui pouvaient marquer une supériorilé hiérarchique chez le roi : le salut du président s'inclinant devant lui, et la dorure du fauteuil royal. L'Assemblée législative n'eut rien de plus pressé que de délibérer s*il n'était pas de sa^dignité de faire disparaître ces deux différences. « J'ai été révolté, disait un membre, d'avoir vu, à la séance d'acceptation, le président du corps constituant se fatiguer par une inclination profonde devant le roi » (5 octobre 1791). Un autre engageait l'Assemblée « à ne pas tolérer que le roi dît: — Je viendrai à trois heures, comme si elle ne pouvait pas lever la séance sans l'attendre ]». Deux jours après, cette même Assemblée, délibérant sur le nouveau cérémonial à suivre dans le cas de visite du roi, décidait, sur la proposition de Couthon, « qu'au lieu d'un beau fauteuil d'or, le roi s'assoirait sur un fauteuil semblable à celui du président, et placé sur la même ligne }^. Je dois dire que ce vote n'eut pas de suite. Il y eut un retour à la civilité; mais le premier mouvement avait été l'insulte. L'insulte était le fond des cœurs.

A la même époque, Vergniaud s'étonnait qu'on désirât le maintien des formules : Sirey Votre Majesté^ qui rappelaient, selon lui, la féodalité. Un jour, siégeant comme vice-président, il répondait à une députation des dames de la Halle « que, lorsque la nation était dans les fers, on les avait vues souvent, dans

leur palais, faire entendre aux despotes le langage de la liberté ». Le 2 octobre, il échappa à un membre de dire que l'acte constitutionnel n'était qu'un projet tant qu'il n'était pas accepté. On se récrie, on l'interpelle, on demande qu'il soit rappelé à l'ordre. Il se corrige : « Quand j'ai dit qu'il n'était pas accepté par le roi, je n'ai pas entendu dire que l'acceptation du roi fût nécessaire. » Sa rectification est applaudie.

L'Assemblée législative n'avait pas été la première à avertir le roi que la Constitution et la royauté n'étaient pas solidaires, et que le pacte n'engageait que la royauté. Un des articles assurait au roi l'inviolabilité : « Oui, disait Pétion dans l'Assemblée constituante, pourvu que le roi inviolable soit impeccable; sinon, en vertu de ce beau principe d'inviolabilité, il pourra égorger les hommes comme des troupeaux. » — « Le pouvoir exécutif dépend du pouvoir législatif, disait au même lieu l'abbé Grégoire , la tranquillité publique seule doit être inviolable. » Et Robespierre: « Pour que la Constitution existe, il ne faut qu'une condition : il faut que la nation le veuille. Nul homme n'a le droit ni d'arrêter le cours de ses destinées, ni de contredire sa volonté suprême. » C'est ainsi qu'il entendait le droit de veto réservé à la royauté par la Constitution.

AuclubdesJacobins,oùil parlait plus à l'aise, opposant à la souveraineté nationale ce qu'il appelait le « monstre de l'inviolabilité » : « On m'a accusé d'être

LES ARRIÈRK-PENSËES. 13

républicain, disait-il ; on m*a fait trop d'honneur ; je ne le suis pas. Si on m'avait accusé d'être monarchiste, en m'eût déshonoré; je ne le suis pas non plus, i^

Qu'était-il donc? Peut-être l'ignorait-il encore. En tout cas, on ne l'eût pas calomnié, j'imagine, en croyant qu'il ne se souciait guère plus de la Constitution que de la royauté.

Le roi et la reine connaissaient ce fond des cœurs. Aussi bien, il n'y avait qu'à ouvrir les oreilles et les yeux pour ouïr ce qui se disait tout haut, pour lire ce qui s'écrivait partout. Le premier exemple des arrièrepensées et du manque de sincérité ne venait pas d'eux. Supposé que, par une abnégation comme l'Évangile seul en a pu inspirer aux saints, la royauté, rendant le bien pour le mal, la bonne foi pour les arrièrepensées, eût voulu sincèrement la Constitution, quel moyen avait-elle de le persuader à ceux qui ne voulaient déjà plus de la royauté ? Accepter toutes les défiances outrageantes, toutes les diminutions d'autorité; s'interdire, pour échapper au soupçon, d'user des prérogatives que le pacte conférait au roi ; laisser à l'une des parties seulement le droit exclusif d'interpréter un contrat qui en liait deux ; abdiquer enfin, moins la déclaration publique, peut-on dire sérieusement que c'eût été un moyen de réconcilier la royauté et la Révolution ? En acceptant sans confiance ce qu'on lui oiïrait sans sincérité, la royauté ne s'exposait qu'à de

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la haine et la haine vaut encore mieux que le mépris. C'était entre ces deux termes, désormais inévitables, que la destinée lui laissait le choix. Je ne vois pas, pour mou compte, dans ce que les hommes de génie m*ont appris du cœur humain et dans ce que j'en sais par le mien, je ne trouve pas dans les expériences de l'histoire, comment la royauté eût pu ignorer les arrière-pensées de ses ennemis sans être aveugle, y répondre par la sincérité sans êlre dupe, être dupe et se sauver.

Il manquait à la royauté pour assurer les conquêtes de la Révolution et pour se sauver elle-même, il manquait un roi. Quand je vois, dans cette crise suprême, que tout se sentdeTabsence d'un prince égala sa tâche, que tantôt les lumières, tantôt la décision d'un seul font défaut, et qu'au même moment où, du côté de la Révolution, rien ne reste innocent faute d'un homme supérieur, du côté de la royauté, tout périt faute d'un roi, je m'étonne de trouver certains historiens de notre temps si sévères pour les hommes qui ont eu le génie du gouvernement. Passe encore si c'était avec le dessein de faire la lejon aux peuples, de leur enseigner qu'il faut, pour n'être pas trop gouvernés, savoir être libres, et, pour éviter les sauveurs, apprendre à ne pas périr. Mais il n'en est pas ainsi. On en est, à l'égard

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des peuples à la maxime du Contrat social^ qu'un peuple ne peut pas se tromper. Si la force de la vérilc veut qu'on reconnaisse que certains hommes de génie ont sauvé leur pays, on rabaisse leur service par des insinuations sur le prix qu'ils l'ont fait payer. On ne veut que des sauveurs à la façon de Curtius, qui, pour éviter l'accusation d'avoir voulu se sauver avec tout le monde, se jettent tout seuls dans le gouffre.

On n'en dit pas trop, on n'en dit pas assez sur les services que rendent aux sociétés les hommes supérieurs. Ils y repiésentent, ils y personnifient ce bon sens qui, selon le mot de Bossuet, est le maître de la vie humaine. Là où le temps est venu de faire prévaloir la vérité sur l'erreur, la justice sur les abus, quelle que soit la force propre à la justice et à la vérité, les hommes supérieurs sont nécessaires pour leur déblayer le terrain et abréger la lutte. Combien le sont-ils plus encore aux époques où les anciens principes ayant perdu leur autorité, et les nouveaux: ne s'étant pas encore dégagés de la mêlée des contradictions humaines, les sociétés ont besoin d'être guidées à travers le provisoire et de prendre confiance dans l'avenir! Partout où des luttes sont engagées, partout où régnent l'instabilité et l'inconsistance, où les difficultés se perpétuent et où les affaires traînent, regardez-y bien, il manque au gouvernement un homme supérieur. Le dénigrement des hommes su-

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