LETTRES DE MADAME ÉLISAB TH
C'est de l'esprit, pour faire valoir sa bonté. Il sort de ce fonds de gaieté douce, qui est le don particulier des bons cœurs et l'accompagnement ordinaire d'une vie innocente. C'est par là que tant de courage a été possible, et aussi par cette heureuse mobilité de la nature humaine, qui suspend les plus grandes douleurs et qui semble la seule et la dernière force de l'homme dans les malheurs irréparables.
On risque si peu de faire tort à cette sainte mémoire, que j'accorde volontiers à certaines personnes d'un goût difficile que le ton de ces lettres est, en quelques passages, un peu bourgeois. On voudrait n'y pas trouver qu'elle c est embarrassée comme un chien » (18 mars 1791), ni « qu'elle a été pis qu'une bûche » (3 avril 1791), ni qu'elle « va trôler son âme de confesseur en confesseur i^. On ne lit pas non plus sans surprise, dans la même lettre où elle parle si éloquemment de Jésus-Christ aux mains des bourreaux; cette singulière confidence « qu'elle aime à bien dîner, quoiqu'elle ne soit pas gourmande », et, dans une autre lettre, cette étrange exclamation : « Que la sainte paresse y trouve son compte! (1 juin 1791). > Peut-être était-ce un reste de sa sauvagerie primitive, ou tout au moins l'effet d'une éducation négligée ; peut-être l'esprit de madame Elisabeth était-il moins élevé que ses sentiments.
C'est par rëlévation des sentiments que ces lettres sont si intéressantes, et que celle qui les a écrites est une figure si originale. Elle eut pour son frère le dé- Youement de Tépouse, et elle connut Tamour maternel sans être mère. Et dans un temps si fertile en belles morts, elle fit voir une manière inconnue de bien mourir. Dans la charrette où Ton avait fait monter avec elle vingt-trois condamnés des deux sexes, elle avait été placée sur le devant la première, à part, pour le plaisir de spectateurs dignes d'un tel spectacle. A la descente du Pont-Neuf, le mouchoir blanc qu'elle avait jeté sur sa tête s'étant détaché, l'exécuteur le ramassa et le lui tendit pour qu'elle s'en couvrit de nouveau. Elle ne le voulut pas, en sorte que, seule de toutes les femmes qui partageaient son sort, — il y en avait huit, — elle resta tête nue, et que la plus humble de ces vingt-trois victimes parut braver la foule à laquelle elle ne pensait déjà plus. Durant tout le trajet, elle garda l'altitude d'une personne recueillie en elle-même, et depuis longtemps résignée. Une fois seulement, on la vit échanger quelques paroles avec une de ses compagnes d'infortune, attachée, à côté d'elle, à la charrette. C'était une vieille dame qui n'avait pas pu faire encore son sacrifice. Elle l'y aida, non par des exhortations, mais en demandant à Dieu, pour elle, la force de la résignation, s'oubliant elle-même à ce moment où la religion invite le chré-