L'ÉCHAFAUD
tien à garder pour lui ses dernières prières, et assistant sa compagne d'infortune de la dernière chose qu'elle eût encore à donner, l'exemple de son détachement et de sa foi aux réparations divines.
Par un raffinement de barbarie et pour réjouir les yeux des délicats de l'échafaud, on l'avait réservée pour mourir la dernière. Elle eut à voir descendre une à une du tombereau les vingt-trois victimes de cet hécatombe. Elle les salua toutes avec un sourire, les yeux au ciel, comme pour leur montrer où elles allaient bientôt se rejoindre. Le dernier qui la pré* céda sur Téchafaud était un prêtre. Elle put recevoir de lui pour elle-même les consolations qu'elle avait données aux autres. Enfin, son tour venu, est-il vrai, ou seulement vraisemblable, que l'exécuteur ayant arraché le fichu qui couvrait sa poitrine, elle ait dit : € Au nom de Dieu, monsieur, couvrez-moi »? En tout cas, vrai ou non, ce mot de fermeté héroïque et de pudeur blessée, elle était digne de le dire, et si elle ne l'a pas dit, digne qu'on le lui prêtât.
Entre sa femme et sa sœur, Louis XVI, dans cette Correspondance^ est très effacé. Ses lettres n'apprennent rien de nouveau sur son carac tère ni sur sa politique; mais elles remettent en vue des choses que le souvenir de sa belle mort ôtait jusqu'à l'idée de regarder de près. Il a des vertus où il eût fallu des talents, et des vertus privées où il en eût fallu de publiques. Il ne vient guère de lui que des empêchements. Son courage ressemble trop à de l'apathie, son penchant à ne pas désespérer à de l'imprévoyance. Le malheur de Louis XVI est inouï ; on s'étonne d'en être moins touché que de celui de sa famille. Que manque-t-il donc à ce roi qui avait la bonté, la justice et la résignation? Je n'ose le dire, et peut-être est-ce déjà trop de le chercher. C'est qu'un roi n'est pas fait
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pour offrir sa face aux affronts, que ce qui sied à ua saint ne sied pas au chef d'une nation, et que, si la nation ne veut plus de son chef, un vaincu de cette sorte n'a pas le droit de baisser la tète.
L'attitude de Louis XVI devant ses ennemis me fait admirer Charles I", en face de l'armée de Cromwell, dont il est le prisonnier, récusant hautement le tribunal que lui a donné la révolution victorieuse, appelant de la violence militaire aux principes de la constitution, faisant par sa résolution et sa dignité pleurer ses juges, et peut-être persuadant à quelques-uns qu'en violant la loi du pays, il avait cru de bonne foi la défendre ; enfin, la lutte terminée, ne tendant pas la gorge au fer comme un agneau, mais s'y présentant d'un tel visage que ceux qui le tuèrent porteront éternellement la tache d'avoir assassiné un vaincu I
Il est vrai qu'on n'a pas donné à Charles I"'' le beau nom de roi martyr. II s'est même trouvé en Angleterre de graves historiens pour lui reprocher son « incurable duplicité » et pour l'appeler « le moins scrupuleux et le moins chanceux des fourbes ^ 2». En France, on qualifie moins sévèrement les perplexités
1. Charles was not only a most unscrupulous, but a most unluky dissembler.
(Maccaulay*s History of England,)
de Louis XYI, et même les dénégations de son interrogatoire devant une assemblée qui l'avait condamné dans son cœur, et qui n'était plus pour lui qu'une émeute législative victorieuse. Et nulle accusation ae fera jamais foi contre ce testament sublime où il donnait à ses ennemis le pardon du chrétien et de rinnocenty et où il rendait à la France le même compte qu'il se croyait sur le point d'aller rendre à Dieu.
C'est dans ce testament qu'il faut chercher Louis XVI, et aussi dans ses premières années de règne, où il semblait qu'un jeune roi, chaste, sensé et bon, dût suffire à la régénération de la France. Toutes les lettres de ces commencements sont admirables. L'avènement de Louis XVI ne ressemble à aucun autre» C'est la justice qui veut redresser tous les torts, la bonté qui veut soulager tous les maux, la puissance qui veu être l'assistance universelle. C'est plus encore : c'est le pouvoir souverain que reçoit avec une gravité mélancolique un prince qui ne s'y trouve pas assez préparé. Il l'accepte comme un devoir qu'il n'est pas libre de refuser. Quelle suite de nobles lettres, depuis les premiers jours de 1771 jusqu'au moment où la nation et la royauté, d'abord si unies, se séparent et se chercheni dans des ténèbres de plus en plus épaisses, n'ayant plus pour se parler que des mots auxquels elles n'attachent pas le même sens I Quelle source jaillissante de