‹ Nouveaux mélanges d'histoire et de littératureChapitre 45 sur 76 · U NOUVEAUX MÉLANGES · texte numérisé non relu

U NOUVEAUX MÉLANGES

lents, une image fidèle qui justifie l'affection de ses amis et qui adoucira, avec Taide de sa mort et du temps, les préventions de ceux qui furent ou se crurent ses adversaires.

Une notice très bien faite, et écrite tout de sentiment par M. Albert Huet, qui fut attaché à H. Billault comme chef de son cabinet, raconte brièvement sa vie et analyse ses œuvres c présentées à leur date et dans les circonstances qui les ont provoquées >. Rien, dans cette notice, ne sent l'apologie contentieuse. M. Huet parle de l'homme qu'il a aimé comme s'il ne soupçonnait pas qu'il pût être contredit. Il épanche ses regrets sans penser qu'il rend témoignage. Je n'ai connu M. Billault que par des relations fugitives, mais je l'ai connu assez pour comprendre qu'il ait mérité de tels regrets, et pour y mêler les miens.

Ce recueil nous le présente sous un aspect un peu différent de l'homme public que nous croyions connaître. M. Albert Huet veut qu'il ait été a libéral jusqu'à sa dernière heure ». Je comprends que, dans sa tendre vénération pour un patron illustre, il revendique pour lui cette qualité : il n'y a pas aujourd'hui de titre mieux porté. Tout le monde se prétend libéral, conservateurs aussi bien que libéraux. Quand tout le monde veut s'appeler du même nom, c'est pour moi, je l'avoue, le moment de me défier. Je ne conteste

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pourtant pas que M. Billault n'ait été libéral. Comment rétait-il? J'aurai plus tôt fait de chercher comment il ne l'était pas.

Il n'était pas le libéral formaliste, pour qui la forme passe avant le fond, les droits constitutionnels avant ]es droits réels; qui, au moment où il abuse, se plaint de ne pas user; qui ne veut pas des libertés que lui mettent en main les mœurs plus puissantes que les lois, et aime mieux celles que les lois, mobiles comme les événements, peuvent lui donner ou lui ôler.

Il n'était pas non plus cette autre sorte de libéral pour qui le pouvoir, quel qu'il soit, est l'ennemi. On l'appelait sous le dernier règne, et il s'appelle encore aujourd'hui l'opposant quand même. Je l'ai connu. Il semblait croire que la liberté et le pouvoir sont inconciliables, que leur union ne peut être qu'hypocrite et forcée. Il parlait avec dégoût de la police, comme si l'ordre public pouvait subsister sans police. Pour lui, le banc des ministres était le banc des accusés. Il n'admettait pas l'excuse des bonnes intentions. Il voyait dans toutes les lois présentées des pièges, dans toutes les affaires des intrigues, dans toutes les dépenses des concussions, bien décidé, si le hasard des révolutions le poussait malgré lui au pouvoir, à n'y pas réussir, afin de mieux prouver que le pouvoir est incompatible avec l'honnêteté*

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M. Billault n'a été libéral ni de la première façon ni de la seconde.

Il ne juge pas de la qualité des gouvernements par leur forme, mais par leur efficacité. Il raille les attachements théoriques. Il se donne pour un esprit c positif et pratique avant tout >.

€ Il ne s'agit pas d'un changement dans le mode d'être des gouvernants, écrivait-il en 1832, mais bien d'un changement dans la situation des gouvernés... La forme gouvernementale est comme l'outil de l'ouvrier. Que sans cesse on s'occupe de l'outil, et jamais de l'ouvrage à faire, voilà ce qu'il y a de déplorable, voilà ce qui frappe nos efforts de stérilité. »

Trente ans après, il dira aux apologistes du gouvernement de Juarez :

« Eh quoi ! suffit-il donc d'écrire sur son drapeau le mot de République, pour avoir le droit d'opprimer son pays? »

L'ouvrage à faire est, comme il le disait dès 1832, « le progrès social à réaliser » par un gouvernement qui sera le meilleur, par cela seul qu'il y pourvoira le mieux. Voilà la pensée de M. Billault. Il y a eu une doctrine célèbre, la doctrine parlementaire ; d'illustres docteurs en avaient fait une science ; M. Billault ne lui a pas donné une heure de son temps. Je n'ai pas vu dans ses deux volumes une page, une ligne sur ce qu'on a tant appelé « le jeu des institu-

lions d: jeu malheureux, où tous les joueurs ont perdu.

Il croyait que « l'outil » était trouvé, et que cet outil, c'est la liberté conquise en 1789, laquelle ne dépend d'aucune forme de gouvernement et n'a rien à craindre de personne. Il croyait que la société française possède le droit et ne peut pas perdre le moyen de regarder dans ses affaires, et d'en parler de façon à être entendue de ceux qui gouvernent. Il croyait que le vrai libéralisme consiste à employer toutes les forces au service du « progrès social », et que le temps est venu de faire, non plus la théorie, mais les affaires de la liberté. C'est ainsi qu'il était libéral, et j'en sais beaucoup qui pensent que c'est l'être de la meilleure façon.

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Au nombre de ces affaires, il en est une qui, dès son début dans la vie publique, lui parut à bon droit la plus pressante; c'est l'amélioration du sort des classes populaires. Adoucir le sort des c travailleurs » — le mot est sous sa plume dès 1833 — est en effet le grand devoir, la grande lâche de notre temps.

c L'apostolat véritable dans notre âge, écrivait-il alors, appartient à ceux qui feront couler l'aisance et la moralisation daas le sein des masses. i>

A celte époque, où le libéralisme de la tribune et de la presse n'était, selon lui, que de « Vantiministé' rialisme quand même >,^ il fait appel à la sympathie pour nos semblables, « vertu chrétienne, écrit-il, sous le nom de charité, énervée par les philosophes modernes sous celui de philanthropie, étouffée sous

le nom de fraternité, la sympathie comme Tentendait saint Paul, une réciprocité de bienfaisance et d'affection >.

Il recommande l'aumône, mais l'aumône moderne, une aumône d'inspirations morales pour le cœur, de science pour l'esprit, de travail pour le corps. Joignant l'action aux paroles, tandis qu'il demandait à la science d'alléger les rudes travaux qui pèsent d'un poids si lourd sur la majeure partie de l'espèce humaine, de ménager les forces intelligentes par la substitution des forces mécaniques, il fondait à Nantes une société protectrice de l'ouvrier. Avec le concours de négociants pénétrés des mêmes principes et convaincus des mêmes devoirs que lui, il ouvrait deux écoles destinées à former, l'une des ouvriers habiles,

l'autre des patrons capables de les diriger. Il voulait organiser pour l'ouvrier une providence sociale qui, le prenant au berceau, le suivrait jusqu'à la tombe; mots que je trouverais bien ambitieux, s'ils étaient 4'un homme qui rêve le bien, et non d'un homme qui le fait.

On ne remarqua pas ses réserves si sensées et si précises sur la forme du secours à donner, sur la latitude qui devait être laissée à l'État quant à l'opportunité et aux voies et moyens, ni la mesure qu'il conseillait de garder dans l'expression légale de la reconnaissance de la dette, « pour ne donner, disait"^

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il, ni au malheureux qui souffre, et qui est si facile à abuser, ni aux factieax toujours prêts à exploiter ses souffrances, texies ou prétextes aux fausses interprétations D. On ne vit pas non plus, on ne voulut pas voir, parmi les moyens d'acquitter la dette, la révision du régime mdustriel et commercial, l'organisation de grands travaux en prévision de chômage, les traités de commerce, les institutions de prévoyance, de secours mutuels et d'épargne. On ne prit pas au sérieux les conditions sévères que faisait M. Billault à ce créancier si redoutable, ni la dette morale qu'il mettait à sa charge, à côté de la dette de la société et -pour l'alléger d'autant, ni l'invitation qu'il lui adressait de pourvoir à son présent par le travail, à son avenir par la prévoyance, de respecter les lois et de ne pas troubler la paix publique, « de toutes les obligations la première et la plus sacrée », sous peine de perdre « tout droit de réclamer, dans sa misère, la dette qu'à ces seules conditions la société peut contracter envers lui ». On traita tout cela de précautions oratoires pour atténuer la violence de l'innovation. On re.^arda ces maximes de modération comme une vaine rhétorique à l'usage des factieux qui savent se posséder. On le disait de toutes parts, et peut-être ai-je été de ceux qui l'ont pensé.

Aujourd'hui que la force des choses nous a amenés^ là ; que c'est h la fois la politique du présent et la

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politique de l'avenir ; qu'on ne peut s'y dérober, sans manquer de prévoyance et sans être accusé de manquer d'entrailles ; que chaque jour voit des applications heureuses des moyens recommandés par M. Billault, son discours sur le droit au travail^, où Ton avait cru voir une caresse à la force, une avance au socialisme par un républicain retardataire, que saisje? une intrigue pour remplacer M. Dufaure, est un des actes qui lui font le plus d'honneur. Tout le monde n'y voulait voir que de la politique : ce n'était qu'une bonne action. Mais une bonne action qui manque d'à-propos peut quelquefois être une faute, et, si je suis bien convaincu que le motif qui fit agir M. Billault était un sentiment généreux, je ne le suis pas encore que son discours fût opportun.

n n'en est pas moins un de ses meilleurs. 11 l'est par Tà-propos qui lui est venu du temps, de l'apaisement des passions, d'une intelligence plus exacte et plus courageuse des devoirs de la société moderne; il l'est par la vérité de l'émotion. Cette émotion ne lui fait d'ailleurs rien dire de trop. Il a gardé, parmi tous les écueils de la question, le sang-froid et la souplesse d'esprit qui rendaient sa parole si redoutable.

Rien de ce qui fut applaudi dans ce discours n'est embarrassant pour ses enfants. Nulle déclamation ne

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