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fait suspecter sa sincérité. II ne Youlait ni supplanter personne, ni se rendre nécessaire ; il s'exposait plutôt à^devenir inutile. Il le devint en effet; son discours lui coûta sa réélection, et ce qui prouve une fois de plus sa sincérité, c'est qu'il avait prévu son échec»
Je ne croyais pas être si à Taise pour louer un discours sur le droit au travail. Je le suis moins pour louer la campagne oratoire de M. Billault, de 1840 à 1848. C'est peut-être parce que j'ai reçu indirectement quelques horions de son éloquence aggressive. Député à cette époque, j'étais assis sur les bancs de cette majorité si harcelée par M. Billault. J'ai peine à croire que nous fussions si coupables. Si la politique pour laquelle nous votions alors, non sans quelques retours mélancoliques, n'a pas réussi, la politique de nos contradicteurs n'a pas été plus heureuse. Ce qui se préparait en 1848, à l'insu de tous, devait donner tort à tous.
Appréciant, dans le Moniteur, un recueil des discours de Royer-Collard, j'y notais certaines parties
iU NOUVEAUX MÉLANGES.
d'où la vie s'est retirée. Or, s'il en a été ainsi de discours dont chacun avait la valeur du chapitre le plus médité d'un livre, quelle apparence que les improvisations de M. Billault, de 1840 à 1848, aient échappé à la fragilité de Téloquence politique? Dans les deux recueils que je rapproche, que je ne compare pas, tout ce qui est exagéré est refroidi. Seulement, chez M. Royer-Collard, c'est du travail de style perdu ; chez M. Billault, cène sont que des paroles envolées.
M. Billault était à un degré très éminent ce que nos voisins les Anglais appelaient un debater. Pour débattre une affaire, pour discuter une dépêche, y démêler les contradictions, en interpréter les omissions, il n'avait pas son égal. Je vois encore avec quelle sûreté, parmi les pièces qu'il étalait sur le marbre de Ja tribune, sa main tombait sur celle que demandait son argumentation ; avec quelle malice il relevait en l'air pour la faire voir à tous; avec quelle aisance il discutait, tout en compulsant son dossier. Le mot de dossier m'échappe; c'est qu'en effet certains discours étaient plutôt d'un très habile avocat que d'un orateur. Encore arrivait- il à l'avocat, surtout dans la discussion des affaires étrangères, de plaider sur un dossier où manquait la pièce principale. C'est cette pièce qui, dans ce genre de discussion, fait toujours défaut à Topposilion, ce qui l'expose à décider sur ce qu'elle ignore. De là bien des injustices et le discrédit du
droit de contrôle. M. Billault n'y mêlait du moins aucune déclamation. Il critiquait le Gouvernement en homme appelé par ses talents à gouverner à son tour. II ménageait les ressorts qu'il pouvait avoir un jour à faire jouer lui-même. Enfin, s'il y avait une bonne raison à trouver contre la politique dirigeante, il la trouvait. C'était pour les conservateurs le moment de cette mélancolie dont je parlais tout à l'heure. Nous étions de mauvaise humeur, comme des gens qui, après une longue et laborieuse marche, doutent s'ils sont dans le bon chemin.
Je me sens bien assez désintéressé pour faire grand cas des discours de M. Billault durant cette période; mais pour les admirer, j'aurais à m'ôter une conviction que chaque jour enracine en mon esprit : c'est que, dans la critique des gouvernements, les attaques vont toujours au delà des fautes, et que ce qui se dit de trop ne profite qu'à l'esprit de renversement.
M. Billault le sentait bien, et il m'en fit un jour l'aveu. C'était peu de temps avant sa mort. Je lui parlais de ses succès; il me parlait lui de ses difficultés. Il me les énuméra.
— Il y en a une entre autres, me dit-il, qui pèse sur tous les hommes qui ont joué un rôle par la parole. Ce sont des emportements de discussion qu'ils ne peuvent ni avouer ni démentir.
Ce scrupule l'honore d'autant plus qu'il était de ces
opposants qui redressent les gouvernements comme on redresse ce qu'on veut empêcher de tomber. Dès 1846, il s'était séparé de ceux qui se déclaraient pour la révolution à outrance. Il n'avait pas porté de toasts à rémeute dans les banquets de 1848; il ne s'était point compté parmi les vainqueurs de Février, et loin d'acclamer, selon le vocabulaire du temps, la République, dont le nom pas plus que la chose ne disaient rien de net à son esprit pratique, il n'avait fait qu'en « prendre son parti j>.
Si Ton eût connu ces détails, le 14 septembre 1848^ jour où M. Billault prononça son fameux discours sur le droit au travail, on eût pu ne pas goûter le discours ni l'acte, mais on eût épargné les intentions de rhomme. On avait connu, mais on oublia un autre fait, d'autres paroles prononcées le 29 mai 1846, qui marquaient la suite et la persistance de ses premières préoccupations démocratiques.
« Avez-vous le moins du monde songé, demandaitil au pouvoir d'alors, à cette grande question, je ne dis pas de l'organisation du travail, — je ne parle que de choses vraiment pratiques, — mais de l'amélioration du sort des classes laborieuses, question qui touche si intimement à la morale et à notre prospérité manufacturière? »
Ce n'est pas le 14 septembre 1848 qu'on pouvait se souvenir des choses qui mettent un homme politique
d'accord avec lui-même, expliquent son présent par son passé, modèrent les préventions et rendent possible la justice. En ce temps-là, chaque acte, chaque parole était jugée d'après la force qu'en recevait immédiatement l'attaque ou la résistance. M. Billault lui-même, en ne prenant pas la peine de se prévaloir de l'ancienneté de ses sentiments sur la condition des classes populaires, encouragea l'étonnement public et ses premières injustices. Faute de rappeler qu'il était, dès 1833, engagé de parole et d'action au succès de cette cause, il se donna l'air de débuter dans le socialisme.
Le scandale fut grand. Le mot de droit au travail venait des barricades. Proposer de Tinscrire dans la Constitution, même sous l'euphémisme e: d'une dette de la société envers le travailleur dénué et souffrant » parut, dans un homme qui se donnait à peine pour un républicain du lendemain, la témérité calculée d'un ambitieux impatient.
Le scrupule de M. Billault sur ses discours d'opposant explique pourquoi je leur préfère, avec tout le inonde, ses discours de ministre. C'est toujours le très habile debater; j'y retrouve le dossier compulsé d'une main si leste et si sûre, la pièce produite à propos, la logique pressante, la malice, que tempère, sans en ôter la pointe, la gravité du rôle; mais la grande éloquence s'y montre. Elle s'y montre, inspî-
rée par la cause qui, parmi les hommes politiques éloquents, fait les plus éloquents, la cause de l'autorité. Je ne veux pas dire que l'opposition ne soit pas éloquente ; mais elle l'est plus, et dans un ordre plus élevé, quand elle devient le pouvoir. Il n'y a qu'à lire, pour s'en convaincre, les discours des gouvernants autrefois opposants, ou, dans les discours d'opposants autrefois gouvernants, tout ce que leur passage aux affaires leur a donné de connaissance des hommes, appris de vérités d'expérience, suggéré de vues supérieures sur la marche des sociétés humaines, et leur a ôté de témérité dans les affirmations, de préventions contre les personnes, de goût pour les vains applaudissements, — toutes choses dont l'opposition n'a garde de se défendre. C'est même sa force dans le présent; mais c'est ce qui fait vieillir si vite son éloquence. Combien d'opposants qui auraient besoin de devenir gouvernants pour rajeunir!
C'est de tout ce que M. Billault avait pris et laissé, en passant de l'opposition au pouvoir, que s'est formée l'éloquence de ses derniers discours. Dans l'opposition, il n'avait été que le plus vif des orateurs diserts. Ministre, il trouva le secret des grandes qualités qui font survivre les discours aux circonstances qui les ont inspirés. J'ajoute qu'en servant la politique de Napoléon III, il était entré dans sa vraie voie. Tout son passé l'y avait préparé. Sans parler de seSimpres-
^ions d'enfance, de son père tombé en disgrâce sous la Restauration pour crime de fidélité à la mémoire de Napoléon P% il servait un Gouvernement qui donnait satisfaction à ses plus anciens sentiments d'homme public. Esprit pratique, il avait à défendre une politique active et efficace; démocrate libéral, il voyait ses doctrines sur le droit au travail passées à l'état de faits, sa sollicitude pour les classes laborieuses devenue un des premiers devoirs du Gouvernement, sous un souverain chez qui le soin des petits était une vertu. Lui qui avait été si chalouilleux sur la politique étrangère, et qui voulait voir au dehors notre drapeau si haut, il le voyait, partout où l'avait appelé l'honneur national, victorieux et respecté. Les actes qu'il avait à défendre, il eût pu les conseiller. En expliquant la politique du souverain, il contentait ses propres sentiments, et s'il n'était, comme on le lui a dit, que l'avocat de l'empereur, il plaidait pour la même foi politique.
Dans le changement de fortune qui d'un opposant fait un ministre, il peut arriver que le ministre ne se souvienne pas assez de l'opposant, et que, contredit à son tour, il ne respecte pas la liberté de la contradiction. On a vu de ces parvenus de gouvernement s'irriter qu'on usât contre eux du droit dont ils avaient abusé contre d'autres et accabler leurs contradicteurs de leur résipiscence. On serait trop peu juste envers
H. Billault, si l'on se bornait à dire qu'il ne fat pas de ces hommes-Ià. S'il savait se souvenir, pour ne s'en être pas toujours gardé, des faiblesses de Topposition, de ses illusions, de ses impatiences, de € ces paroles regrettables qui, aux embarras réels d'une situation, viennent ajouter les embarras artificiels de la discussion publique », il n'oubliait ni la sincérité des convictions, ni le droit de l'opposition, ni les services que peut rendre aux gouvernements les plus forts une contradiction sensée et loyale. Aussi n'eut-il pas la disgrâce des récriminations, et s'il est juste d'en faire un mérite à la discrétion de ses contradicteurs, il faut dire que M. fiillault la leur rendait facile, non seulement en respectant leur droit, mais en ne les appelant jamais que sur le terrain où ils pouvaient le suivre.
Je ne sais si la maxime que la fonction fait Torgàne est tenue pour une vérité scientifique ; mais ce que je crois fermement, c'est que tant valent les fonctions de Tesprit, tant vaut l'esprit lui-même. En fait d'éloquence, par exemple, où la fonction c'est la cause même à laquelle on emploie le talent de la parole, si cette cause est d'un intérêt secondaire, si c'est de la pure chicane de parti, j'ai peur que la faculté oratoire ne s'abaisse au niveau de la besogne qu'on lui fait faire. C'est ce que j'ai remarqué en particulier chez M. Billault. Aussi longtemps que l'habile avocat du barreau de Nantes, nommé député par l'opposition, fit le métier d'opposant quand même, et que, par la force de l'habitude, il confondit la tribune avec la barre, il ne fut guère,
en dépit de son talent, qu'un avocat embarrassant.
Député à la même époque que lui, de 1841 à 1848, j*ai entendu de lui peu de discours qui ne me parussent de la plaidoierie, sinon de la chicane. Quelque chose pourtant me disait que l'homme valait mieux que cela, et qu'il était fait pour un autre rôle que celui de taquiner le pouvoir. Je pensais que, pour prendre de l'ampleur, il ne fallait à ce petit homme laborieux, avisé et spirituel, que passer de son banc de député au banc du gouvernement. Sa voix même, un peu monotone, avait quelques belles notes qui n'auraient, me disais-je, toute leur valeur que s'il chantait un autre air.
La transformation qui fit du debater un orateur s'opéra et s'accomplit par degrés dans le cours des trois années — 1861-1863 — qui le virent, successivement, président du premier Corps législatif, puis deux fois ministre de l'intérieur, enfin ministre sans portefeuille. Ce fut comme une succession de postes de plus en plus élevés. Avec les difficultés de la fonction grandissait chez lui le talent.
Je suis sûr de n'exprimer que les sentiments de M. Billault, en disant que ce fut l'empereur Napoléon HT qui le commença et qui l'acheva. D'abord il parut comme l'essayer au maniement des personnes, en lui confiant la présidence du Corps législatif, puis le rompre à la discussion des affaires du pays en l'ap-
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•pelant à deux reprises au ministère de Tintérieur, •jusqu'au jour où, en le chargeant, avec le titre de ministre sans portefeuille, de traiter les questions de politique extérieure, c'est-à-dire la partie la plus personnelle de sa politique, le souverain finit par lui déléguer sa pensée et sa parole.
En cette dernière qualité, H. Billault eut à défendre la politique impériale sur les grandes questions alors en litige, sur celles du Mexique, de la Pologne, de l'Italie. C'est dans un solennel débat sur la question polonaise qu'il vit un jour, en face de lui, ft lever un contradicteur aussi puissant qu'inattendu, le prince Napoléon.
Orateur de nature, et, dès son premier discours, au premier rang, le prince laissait volontiers à l'adversaire la gêne des précautions oratoires et des ménagements pour les personnes. Avec lui, il fallait être prêt à tout, principalement à l'imprévu. M^ Billault sut lui répondre, sans oublier que tous les moyens ne sont pas bons pour avoir raison contre un prince qui porte le nom de Napoléon.
Ce discours et d'autres non moins mémorables firent penser aux grands exemples de la tribune contemporaine.
On alla jusqu'à prononcer le nom du plus grand orateur de gouvernement qu'ait suscité le régime parlementaire de notre pays, M. Guizot. Il est très vrai
qu'en plus d'un endroit M. Billault rappelait la gravité et l'autorité de ce noble esprit. Il n'est pas jusqu'à certains accents de cette grande voix que M. Billault ne parût imiter, bien qu'en réalité il y arrivât naturellement par le caractère élevé de sa discussion»
Le Sénat comptait dans ses rangs plus d'un membre des anciennes assemblées qui ne trouvait pas indigne de M. Guizot ces belles paroles par lesquelles M. Billault terminait de sages conseils donnés à l'Italie :
^ Ainsi donc, que l'Italie choisisse. Elle est pressée. En moins de trois ans, elle a obtenu des résultats merveilleux, et cependant ses désirs ne sont pas encore satisfaits. Mais qu'elle y songe bien : oui, les tronçons se sont subitement réunis pour former un corps ; les branches séparées et languissantes se sont tout à coup transformées en un arbre magnifique et plein de sève, qui s'épanouit au soleil de l'indépendance et de la liberté : mais le chêne met des siècles à conquérir sa force, et le temps ne respecte que ce qu'il a fondé *. »
Cette ampleur, cette couleur rappelait un autre modèle. On croyait entendre par moments comme un éclio des discours de Napoléon III. Et lui-même ne semblait-il pas se reconnaître dans son ministre, quand, à propos d'une altercation entre le prince Napoléon et M. Billault : « Je viens de lire votre dis-