‹ Nouveaux mélanges d'histoire et de littératureChapitre 48 sur 76 · AU XIX® SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU XIX® SIÈCLE

Il est des livres dont il est toujours temps de parler : ce sont ceux qui ont été écrits pour durer, et qui traitent de choses d'un à-propos éternel. Tel est l'ouvrage de M. Félix Ravaisson. Composé il y a deux ans^ sur Tinvitation du ministre de l'instruction publique d'alors, pour figurer dans une collection de rapports destinés à former une sorte d'exhibition des progrès intellectuels de la France mis en regard des progrès de son industrie, ce qui ne dîvait être qu'un rapport sur nos travaux philosophiques est devenu^

sons la plume de M. Ravaisson, une œuvre originale. Au lieu d'un compte rendu rédigé à la hâte, sur une commande orficielle, nous possédons l'exposé méthodique d'opinions personnelles.et habituelles à l'auteur, auxquelles il manquait, pour se produire, le stimulant d'un de ces devoirs qui forcent l'écrivain le plus réservé de prendre la plume, le penseur le plus circonspect de donner sa pensée au public.

L'œuvre était pleine de difficultés. J'en vois une première, qu'on pourrait appeler, d'un terme de droit, préjudicielle : c'est la difficulté pour tout critique de bien juger les écrivains de son temps. S'il ne s'agissait que d'exprimer avec plus ou moins d'esprit l'impression ou la prévention passagère qui fait, pour quelques jours, la fortune d'un auteur ou d'un livre, tout le monde y est bon, et je comprends qu'il n'y ait chose dont plus de gens se mêlent plus volontiers en ce temps-ci, qu'on fasse plus au pied levé, où l'on se croie plus compétent. Mais pour prévoir et dire à l'avance ce que penseront après nous de ce même auteur et de ce même livre tous les esprits cultivés, ou ce que, plus rassis, nous en penserons nousmêmes, il y faut à la fois un esprit si judicieux et un cœur si sincère, que très peu d'hommes en sont capables et que le plus capable y hésite. Est-on bien sûr, en effet, quand on parle des contemporains, d'être absolument sans illusion et sans intérêt ? Connaissons-

nous assez notre esprit, pour y démêler ce qui nous appartient en propre de ce que les autres y ont mis, et notre goût^ pour être certains que tout en est bien à nous?

A cette difficulté s'en ajoutait une autre. Faire un travail historique et critique, à litre de rapporteur désigné, et pour une occasion solennelle, n'est pas la même chose qu'écrire librement et à son heure un livre pour contenter son goût. Sans doute, en chargeant des hommes éminents de rapports de ce genre, il était bien entendu que chacun donnerait, non pas un jugement administratif, mais sa propre opinion en toule liberté et sous sa responsabilité personnelle. Mais, en pareil cas, le plus indépendant, sans se l'avouer à lui-même, n'use pas de toule la latitude qu'on lui accorde. N'oublions pas que c'est à propos d'une exposition universelle qu'on a eu la pensée de résumer ce qu'a fait la France du xix** siècle pour les progrès de la civilisation et pour l'avancement de l'esprit humain.

Peurquoi choisir ce moment plutôt qu'un autre? Pourquoi ce résuné à propos d'une fête industrielle à laquelle était convié le monde civilisé? C'est qu'apparemment on nous croyait* capables d'y faire bonne figure, et que Ton n'était pas fâché de prendre les étrangers, nos hôtes, à témoin de la part qui nous revient dans le travail intellectuel du xix** siècle.

Page 1