Mort le U décembre
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lude et la sûreté des recherches n'est guère possible. On risquerait sa peine à oser fouiller où la main de M. Gachard a passé. Tous les dépôts d'archives étrangères ont eu pour hôte, tour à tour, l'archiviste général de la Belgique; tous les chefs de ces dépôts l'honorent comme un des hommes qui ont fait Iç plus profiter l'histoire d'une fonction qui place l'archiviste au milieu même des sources. Sachant à fond les langues des grandes nations par qui se sont accomplis les événements les plus mémorables de la première moitié du xvi" siècle, il n'a éprouvé d'embarras devant aucune pièce ni eu besoin d'aucun guide. Savoir tirer des cartons les plus ignorés leurs secrets, faire dans les plus consultés quelque trouvaille échappée aux autres yeux, c'est chez lui une aptitude éminenle, c'est un génie particulier.
Aux dons de l'archiviste, il joint les qualités essentielles de l'écrivain. Il en a la netteté, la clarté, Tordre, une expression toujours juste, une plume toujours sûre qui trahit l'origine française de celui qui la manie. Quoiqu'il ait circonscrit son talent dans les limites de la pure recherche, de l'élucidatlon et de la discussion des sources, il a réussi à se faire lire avec plaisir parlesgens qui n'ont à lui demander aucun secours pour leurs travaux. Il ne tiendrait même qu'à lui de devenir populaire; ce serait, par exemple, de tirer de Tobscurité honorable d'un recueil de bio-
graphies belges son article sur Charles-Quint et d'en faire un livre. Ce livre serait bientôt sur toutes les tables studieuses. Des amis, moins modestes pour M. Gachard qu'il ne l'est pour lui-même, le pressent de le publier. S'y décidera-t-il? Malheureusement, je le crois d'humeur à aimer mieux achever des recherches commencées, voire à en commencer d'autres, que de s'attarder à des soins de mise en œuvre dont il lui plaît de ne point se croire capable. Il faudra donc aller chercher le Charles-Qaint dans le recueil belge, et c'est beaucoup demander, même aux plus curieux, en ce temps où ce sont plutôt les livres qui viennent chercher les lecteurs, que les lecteurs qui vont au-devant des livres.
- L'auteur de V Histoire politique et diplomatique de Rubens n'est pas, d'ailleurs, le premier qui ait traité le sujet, quoique je doute qu'il ne soit pas le premier qui l'ait compris. Il déclare de très bonne grâce qu'il a eu des devanciers; il n'a voulu, à l'en croire, qu'ajouter aux informations recueillies par eux. Quant à redresser les jugements de ceux qui se sont prononcés sur la cause avant que le dossier fût complet, il en laisse le soin aux lecteurs, au risque, pour ceux-ci, de ne pouvoir se rendre compte de ce que ses rectifications et ses découvertes ont fait pour l'histoire du grand peintre et pour celle de son temps. Il veut bien
faire les honneurs des autres, il ne fait pas les siens.
Né à Paris *, et naturalisé belge en 1830, M. Gachard, tout en gardant à la France un souvenir filial, s'est donné tout entier à sa nouvelle patrie. Il n'y a donc pas à s'élonner, qu'en dépit de l'impailialité imperturbable qui est son trait caractéristique, ayant à parler de Rubens, il ne se soit pas toujours défendu d'un peu de prévention pour une des gloires de son pays. Il y a des cas où l'on peut dire de l'impartialité ce que le proverbe dit de la vertu : « Pas trop n'en faut. » Que l'archiviste général de la Belgique ait un grand faible pour Rubens, c'est tout simple. J'ajoute c'est tant mieux pour son livre qu'anime, de la première à la dernière page, la conviction d'avoir, en racontant la vie politique du peintre, efflcacement travaillé à un accroissement de sa gloire. L'important est que ce faible ne lui ait caché ni fait omettre aucun document propre. à éclairer le jugement de ceux chez qui l'admiration pour Rubens n'est mêlée d'aucune partialité patriotique. C'est ainsi qu'ayant à proposer sur sa conclusion tout au moins des doutes, j'ai à le remercier tout d'abord de m'en avoir seul fourni le moyen.
Ce que je soupçonnais par le peu que je savais de la question, son Histoire de Rubens me l'a confirmé. Quand le succès justifie l'intervention du peintre dans
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la politique, sa gloire n'y gagne rien; quand il échoue, le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il a laissé perdre du temps pour y ajouter. Si, dans toutes les affaires ou il s'est entremis, il eût été habile et heureux, je n'y verrais qu'une singularité intéressante dans la vie d'un grand artiste. Mais, s'il est vrai que, dans plus d'une, l'issue a prouvé qu'il n'avait pas toutes les qualités de son rôle, n'aurait- on pas raison de conclure que, chez lui, le diplomate a nui au peintre?
A quelle diplomatie Rubens ful-il employé? Il y a la grande et la petite. La première se fait par les ambassadeurs. Ce sont de très grands personnages. II représentent le souverain qui les a accrédités. Partout où ils sont envoyés, ils portent le drapeau de leur nation. Les honneurs qu'ils reçoivent, les offenses qu'on leur fait vont droit à elle. Le respect des ambassadeurs est la première maxime du droit des gens. Cette diplomatie-là est une vérilable participation au gouvernement d'un pays. L'autre, la petite, se fait en dehors ou à côté de la grande, par le moyen de commissions particulières et temporaires données à des agents, ou, comme on dit, à des sous-ordres. Ceux-ci n'ont pas de caractère public. Ils n'ont point qualité pour engager leur pays. Ils ne sont pas tout à fait
avoués, ce qui permet de les désavouer au premier embarras. Ils s'abouchent avec toute sorte de gens, écoutent à toutes les portes, reçoivent de toute main des informations, au risque de s'y tromper et de prendre quelquefois pour des renseignements certains des illusions d'espérance, de cupidité ou de haine.
C'esl à la diplomatie de celte sorte que s'est mêlé Rubens, et il s'y est plus d'une fois fourvoyé. Espagnol pour être né à Anvers, au temps où celte ville était à TEspagne, son talent l'avait fait bien venir des archiducs Albert et Isabelle, qui gouvernaient, pour le roi, les Pays-Bas espagnols. Il parlait plusieurs langues. Il avait vu, dans son atelier ou chez eux, les plus grands personnages de FEurope. II y avait pris le goût des mœurs aristocratiques et le vif désir d'appartenir à l'aristocratie de son pays. Il sollicita et il obtint de Philippe IV des lettres de noblesse; il -eut un blason et ses entrées à la cour. Parmi ses titres à cette faveur, le rapport présenté au roi mentionne naïvement « que toujours il a vécu avec splendeur, ayant pour cela les moyens nécessaires ».
La première affaire où son intervention est constatée par des documents est la tentative d'arrangement qui se fit, I5n 1621, entre l'Espagne et les Provinces- Unies. La trêve conclue en 1609 était sur le point d'expirer; on pensait des deux côtés à la renouveler. Les archiducs Albert et Isabelle en avaient fait la
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proposition à Philippe III ; mais^ ce prince ne voulant de trêve qu'à des conditions inacceptables pour les Provinces- Unies, les négociations à peine commencées avaient dû s'arrêter devant cet obstacle. Les choses en étaient là, quand, sur les renseignements donnés par un gentilhomme français qui commandait en Hollande une compagnie de cavalerie, la petite cour de Bruxelles se persuada qu'on pouvait espérer plus que le renouvellement de la trêve, et que le prince d'Orange prêtait Toreille à un projet de réconciliation. On nommait une grande dame hollandaise très respectable, connue du prince, la dame de T'Serclaes, comme tenant de lui que, moyennant une récompense signalée, il disposerait volontiers les États à reconnaître l'autorité du roi. Les archiducs promirent, au nom de Philippe III, toutes les récompenses auxquelles le prince pouvait prétendre, et la dame de T'Serclaes fut chargée de l'en assurer. Maurice réitéra ses déclarations. Il ajouta que, si les États faisaient d'abord des difficullés au projet, il ne fallait pas trop s'en émouvoir; que, du reste, il instruirait secrètement les archiducs de ce qu'il y aurait à faire pour les lever.
Ceux-ci dépêchèrent à La Haye le chJticelier de Brabant, Pecquius. Mais déjà, sur le seul bruit de son voyage, le peuple hollandais s'était ému. Pecquius, arrivant à Rotterdam, avait été insulté; à Delft, on
avait jeté des pierres et des blocs de tourbe sur la barque qui le menait à La Haye. Admis à Taudience des États généraux, il y recevait un refus énergique. Ce qui était moins à prévoir, c'est qu'il eut à entendre de la bouche de Maurice la même réponse. Le prince la rendit plus désobligeante en affectant la surprise qu'on l'eût chargé de faire aux Élals généraux une proposition qui ne pouvait que les indigner. Â l'entendre, la cour de Bruxelles avait été mal informée de l'état des choses et des esprits dans les Provinces- Unies. C'était sa réponse publique. Il en fit une autre confidentielle pour la dame de T'Serclaes. Il y était dit qu'il regrettait l'insuccès du projet; qu'avec de telles gens — les Hollandais — il y fallait renoncer; mais qu'il proposerait une prolongation de la trêve, promettant de s'employer à en améliorer les conditions.
C'est dans le cours des pourparlers que Rubens, sans qu'on sache par quelle commission ni à quel moment, s'entremit dans l'affaire. On y voit engagés avec lui un cousin de sa femme et son beau-père. Le rôle qu'ils y jouent n'est pas expliqué clairement par les lettres de Rubens; mais leur but, parfaitement clair, est^d'agir par l'intrigue sur le prince d'Orange. Quant à Rubens, on ne sait rien de ses démarches, sinon qu'elles étaient vues d'un mauvais œil à La Haye par les ministres étrangers, et notamment par
l'ambassadeur de France, de Beaugey, qui avait à recommander aux Provinces-Unies une tout autre politique que leur réconciliation avec l'Espagne. Dans une dépêche à sa cour, il écrit que l'infante « prête tous les jours l'oreille à ce que lui dit, sur le propos de la trêve, Rubens, peintre célèbre d'Anvers, connu à Paris pour les ouvrages qui sont dans Thostel de la royne mère, lequel fait plusieurs allées et venues d'icy au camp du marquis de Spinola, et donne à entendre qu'il sait Maurice de Nassau d'humeur incline à la (rêve >. Dans une autre, parlant d'un « pourtraict » du prince de Pologne que l'infante lui a recommandé de « tirer î> :
« J'eslime, dit-il, qu'il rencontrera mieux qu'en la négociation de la trêve, à quoi il ne peut donner que des couleurs et ombrages superficiels, sans corps ni fondement solide. y>
Il va sans dire que je ne vois dans ces désobligeantes paroles ni une appréciation sérieuse des démarches de Rubens, ni surtout un jugement sur rhomme. Elles s'expliquent toutefois par les mœurs des chancelleries, sévères alors, comme elles le sont encore aujourd'hui, pour quiconque n'était pas de « la carrière y>. De Beaugey regardait Rubens comme un intrus de la diplomatie. Rubens y était-il si indispensable qu'il dût risquer, pour ce qu'il y faisait, de s'attirer un tel dédain?
J'ignore s'il en parut quelque chose dans les rencontres éventuelles qui pouvaient mettre en présence Rubens et de Beaugey. En tout cas, ni ce qu'il en soupçonnait, ni l'équivoque de sa situation sans titre, n'empêchèrent que, dans un voyage à Paris, où il était appelé pour placer au Luxembourg les tableaux de la galerie Médicis, il ne se mît à travailler de plus belle à l'affaire de la trêve, s'occupant avec ardeur de lui faire des partisans et de contreminer ceux qui n'en voulaient pas. Il y a de lui, à la date du 15 mars 1625, une lettre à l'infante où, parmi des renseignements assez confus, je ne trouve de clair que des réflexions très dures pour la France. On y lit, entre autres : « Nos ennemis les Français... » mots qui étonnent du grand artiste qui avait peint pour la France et pour les Français l'apothéose d'Henri IV. Il est vrai qu'il était Espagnol. Passe encore s'il l'eût été de Madrid ; mais il l'était d'Anvers.
Les négociations pour la trêve cessèrent, après quatre années, par la mort de Maurice de Nassau. Il ne paraît pas, par le résultat, que l'intervention de Rubens ait été bien efficace. S'il est vrai, comme l'a dit un de ses biographes, qu'elle « contribua à développer son penchant naturel pour la politique 3>, il faut croire, en effet, ce penchant bien fort, puisqu'il n'avait pas besoin de l'encouragement du succès.
Une occasion nouvelle s'offrit bientôt à lui de montrer à la fois combien lui plaisait son apprentissage de diplomate, et combien le succès lui était peu nécessaire.
Après la longue et sanglante lutte de Philippe II et de la reine Elisabeth et la paix qui, en 1604, y avait mis un terme, la rupture d'un mariage projeté entre le prince de Galles et Tinfante dofia Maria, fille de Philippe III, avait brouillé de nouveau l'Angleterre et l'Espagne. La guerre avait éclaté sur terre et sur mer. L'Angleterre n'y fut pas heureuse. Battue dans toutes les rencontres, elle ne paraissait pas d'humeur à continuer. Charles l^' pensait à se rapprocher de l'Espagne. A ce moment, Rubens était encore à Paris, où il avait assisté au mariage de ce prince avec Henriette de France, fille d'Henri IV. Parmi les personnes de la suite du duc de Buckingham, ambassadeur d'Angleterre, était un peintre qui, lui aussi, se mêlait de politique. Il n'en faisait peut-être pas de meilleure
que Rubens, mais il ne faisait certainement pas d'aussi bons tableaux. Il se nommait Gerbîer. Les deux artistes ne furent pas longtemps sans se lier. C'est par Gerbier qu'avec l'agrément du duc, Rubens apprit l'intention où était l'Angleterre de se réconcilier avec l'Espagne. De son côté, il ne cacha pas à Gerbier ce qu'il savait des dispositions pacifiques de la cour de Bruxelles. Et voilà nos deux artistes se concertant pour coopérer en commun au rétablissement de la paix entre les deux pays.
De retour à Bruxelles, Rubens y fut rejoint par Gerbier, qui lui remit, avec une lettre de créance de Buckingham, deux mémoires à l'appui d'un projet de suspension d'armes. Communication en fut donnée par Rubens à l'infante, qui fit demander par Gerbier si le roi d'Angleterre voudrait faire avec l'Espagne un traité séparé, ou bien s'il préférait un traité collectif, comprenant toutes les puissances engagées comme alliées dans la guerre des deux nations. La réponse du duc fut qu'on optait pour le traité séparé. Il s'engageait, d'ailleurs, personnellement à y faire consentir les puissances alliées. Proposition et réponse , le tout fut soumis à l'approbation de Philippe IV.
Cette négociation venait le surprendre dans le moment même qu'il en menait à fin une toute contraire avec la France, et que, sous ses yeux, le ministre favori, le comte-duc d'Olivarès, signait avec le comte
de Rochepot^ ambassadeur de France, un traité qui n'allaitàriea de moins qu'envahir la Grande-Bretagne, à se la partager, à y rétablir la foi catholique.
Appelé brusquement à se prononcer sur les propositions anglaises, il en eut de la mauvaise humeur, et il s'en prit à l'infante ou plutôt, par-dessus sa tête, à Rubens. Qu'avait-elle à faire, écrivait-il à sa tante, d'employer un c peintre > en une négociation de celte gravité? ^ C'est, ajoutait-il, une chose préjudiciable à cette monarchie, qu'un homme de si peu de consistance soit le ministre que vont chercher les ambassadeurs étrangers pour faire des propositions d'un tel poids. S'il n'est pas possible de refuser à celui qui le propose l'intermédiaire dont il lui plaît de se servir, et s'il n'y a pas d'inconvénient pour l'Angleterre à ce que cet intermédiaire soit Rubens, ici l'inconvénient est très grand. » Qu'on juge de la contrariété de l'infante. Elle s'en tiracomme elle put, alléguant l'exemple de l'Angleterre, qui se servait de Gerbier. C'était, après tout, une négociation de peintre à peintre.
La raison n'était guère bonne. L'infante le sent bien; aussi, comme correctif, ajoute-t-elle que, s'il est donné suite à l'aifaire, <c il est clair que c'est à des personnes graves que la direction en doit être confiée ».
Quel déboire c'eût été pour Rubens, s'il eût pu se douter que sa protectrice faisait si bon marché de lui, et que, pour une facilité de correspondance entre la
tante et le neveu, on ne le mettait pas au nombre des « personnes graves > auxquelles on donne les missions décisives?
S'il le soupçonna, il n'y parut pas au redoublement d'ardeur dont il fut pris pour cette négociation que, par un double jeu, Philippe III laissait continuer, en ayant Tair de la désapprouver.
Gerbier venait d'arriver à La Haye, ou l'avait envoyé le duc de Backingham, sous le prétexte d'un achat de tableaux et de curiosités pour lequel il avait besoin de se concerter avec son ami. Il obtint des États généraux un passeport pour Ilubens. Mais celui-ci, au lieu de venir à La Haye, se rend à Bréda, d'où il propose à Gerbier de le rejoindre dans une p etite ville neutre qui touchait aux Étals de l'Espagne. Gerbier croit à un piège. Il ne lui plaît pas d'aller si près de la frontière espagnole, au risque de donner à croire que l'Angleterre fait des avances à l'Espagne. Rubens insiste, et voici nos deux diplomates déclassés en train de se brouiller, lorsque Rubens reçoit l'ordre d*inforraer Gerbier qu'il n'y a plus lieu de s'occuper d'un arrangement entre l'Angleterre et l'Espagne, le traité entre Philippe III et la France étant de notoriété publique. Dans la lettre qu'il écrit à Gerbier sur leur commun mécompte, il se plaint en termes vifs du comte-duc d'Olivarès, dont « la passion, dit-il, l'emporte sur toutes autres raisons et considérations ^*
Si ron en croit une lettre de Gerbier, il alla jusqu'à souhaiter que la flotte espagnole fût battue par la flotte anglaise, ^ de façon que la fougue d'Olivarès servit à faire le bien en quelque manière ». Il confessait son extrême regret € de ce mauvais succès, tout au rebours de ses bonnes intentions :». Mais, ajoutait-il, « j'ai ce repos en ma conscience de n'avoir manqué d'apporter dans cette affaire toute sincérité et industrie, pour en venir en bout, si Dieu n'en eût disposé autrement i). En même temps, dans une lettre à Buckiugham ou il se rend le même témoignage, il déclare que ses maîtres, c nonobstant le succès tout contraire, ne changent pas d'avis à discrétion de fortune y>y et qu'ils sont résolus de ne pas abandonner le traité. Il supplie, en finissant, le duc de le conserver en ses bonnes grâces, nonobstant l'iniquité des temps.
De nouveaux échecs subis par la Grande-Bretagne déterminèrent Buckingham à faire de nouvelles ouvertures de paix à TEspagne. De son côté, l'Espagne, qui n'avait qu'une médiocre confiance dans le main tien de son traité avec la France, paraissait incliner vers un retour à l'Angleterre. Rubens, à qui ce changement de dispositions de l'Espagne donnait raison, avait repris goût au jeu, et renoué sa correspondance avec Gerbier. Il était chargé de l'entretenir dans l'espoir d'une entente avec l'Espagne, mais sans prendre d'engagement. A côté de cette négociation, pour la-
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quelle il avait des instructions de Tinfante, il en ouvrait une autre pour son compte avec le résident du Danemark à La Haye, qui avait les mêmes vues que lui pour la paix entre les deux couronnes. C'était plus que du zèle, et l'infante le lui fit sentir, en ne répon- . dant pas à la lettre où il demandait à la princesse d'agréer sa démarche.
Il y avait là une petite leçon, plutôt qu'un commencement de défaji^eur. En effet, ce fut sur la proposition que l'infante en avait faite au roi, que Rubens fut chargé de porter à Madrid toutes les dépêches échangées dans ces préliminaires, pour que la junte d'Etat en délibérât. Son. arrivée à Madrid, fort remarquée par les ambassadeurs étrangers, était le sujet de commentaires dont on n'a pas l'habitude d'honorer les agents en sous-ordre. « Rubens, écrit l'un d'entre eux, a de fréquentes audiences du comte-duc d'Olivarès avec lequel il confère souvent et en secret, et d'une façon bien différente de celle que sa profession comporte, t^ Bref^ il avait à Madrid la bonne situation d'un négociateur qui, après avoir été désavoué avec dédain, se voyait par un revirement subit dans les dispositions du souverain, invité à renouer les fils qu'on avait rompus dans sa main. Philippe IV, le même prince qui s'était plaint à sa tante de l'intervention « d'un peintre » dans une négociation, comme d'une tache à la considération de la monarchie espagnole,
trouvait bon qu'il se rendît à Londres pour y traiter de la paix avec le chancelier de l'échiquier, et, voulant qu'il y portât un caractère public, il le nommait secrétaire du conseil privé des Pays-Bas espagnols, et lui faisait don d'une bague enrichie de diamants.
Arrivé à Londres, Rubens recevait de Charles l^^ un très bon accueil. Il visitait les ministres, à en rendre jaloux les ambassadeurs étrangers. Charles lui donnait audience, et nommait des commissaires pour négocier avec lui. Le chancelier de l'échiquier lui promettait qu'aussi longtemps que durerait la négociation avec l'Espagne, le roi ne renouvellerait aucune ligue offensive avec la France. Dans une dernière audience royale, Charles lui confirma la promesse faite en son nom par le chancelier, et, comme s'il eût voulu s'assurer contre sa propre faiblesse, il engagea Rubens à rester en Angleterre « pour y être témoin de ce qui se passerait entre lui et l'ambassadeur français, de Châteauneuf », — dont on attendait l'arrivée — « et aussi pour empêcher les Français de traverser
par des bruits faux et artificieux, selon leur coutume, la négociation commencée >. Cependant, en dépit de ces précautions conlre les séductions de Châteauneuf, le roi lui faisait un accueil dont Rubens s'inquiétait. Craignant quelque changement dans les dispositions du prince, il fit un acte hardi qui risquait fort d'être une fausse démarche: il demanda au roi de lui écrire ce qu'il lui avait déclaré de bouche. Après quelques hésitations, Charles f consentit.
Dans ce commencement de succès inaccoutumé, grande fut la surprise de Rubens, en recevant du ■ comte-duc d*01îvarès des reproches au lieu des louanges qu'il attendait. On n'a pas la lettre du ministre, el l'on ne peut que faire des conjectures sur ses griefs contre Rubens. Était-ce une prévention déjà ancienne du grand seigneur contre le peintre diplomate ? Avait-il eu, par quelque infidélité, connaissance ou soupçon de la façon dont Rubens parlait de son « ambition et de sa fougue? » Les dépêches de l'artiste lui avaient-elles paru écrites d'un ton trop avantageux, ou son succès avait-il fait ombrage au puissant favori? Enfin, cette fois encore, le peintre diplomate n'avait-il pas péché par trop de zèle? Au moment où il arrachait à Charles I" hésitant la promesse d'un engagement par écrit, n'avait-il pas été trop pressant? Était-il invraisemblable qu'après sa parole donnée, ce prince, réfléchissant aux raisons
qu'il avait eues d'hésiter et, comme il arrive, mécontent de riiomme auquel il avait cédé, en eût parlé avec mauvaise humeur devant quelque envieux du peintre, qui se serait empressé d'en faire sa cour au comte-duc?
La réponse de Rubens au ministre nous laisse à choisir entre ces diverses suppositions. Elle n'éclaircit rien. Rubens s'y défend, d'une manière générale, d'avoir en quoi que ce soit dépassé ses instructions. Il n'a de souvenir que de <l n'avoir rapporté au ministre aucune nouvelle fausse à laquelle il aurait cru témérairement, ni aucune chose hors de propos ». Enfin, il ne pense pas € qu'il ait mal employé son temps ^. Après cette courte apologie, en homme qui n'est pas sûr d'avoir persuadé le ministre, il le supplie de trouver bon qu'il retourne chez lui, « une prolongation de séjour en Angleterre ne pouvant, écrit-il, que lui être dommageable ^.
Soit qu'Olivarès fût revenu d'un premier mouvement de dépit, soit que Rubens s'en fût exagéré la portée, celui-ci reçut l'invitation de restera Londres, et la junte d'État lui adressa de Madrid des félicitations auxquelles s'associa le comte-duc, en y ajoutant ses remerciements personnels. En même temps qu'on le dédommageait à Madrid, à Londres, le chancelier de l'échiquier donnait une fête en son honneur. Ce pre« mier succès allait être bientôt suivi d'un second.
Quoique lié par la paix avec la France, Charles P' ne laissait pas d'incliner vers l'Espagne. Une convention intervint entre les deux gouvernements. L'Angleterre s'engageait à envoyer un ambassadeur à Madrid et l'Espagne à en envoyer un à Lo^ndres. Celui-ci devait s'embarquer le jour même du départ de l'autre. Déjà l'Anglais, malgré les démarches de Châteauneuf pour le retenir, faisait ses proi*aratifs de départ, quand on apprit à Londres que l'Espagnol ne bougeait pas. Naturellement, le cabinet cinglais s'en prit à Rubens, et ce qui prouve qu'on ne le ménagea guère, c'est la violente contrariété qu'il en éprouva. « Je tiens pour si mauvais ce retard, écrivait-il. à l'infante, que je maudis l'heure où je suis venu en ce royaume. Et plaise à Dieu que j'en sorte bien! » Plainte et souhait qui font penser involontairement au mot de la comédie : « Qu'allait-il faire dans celle galère?» L'infante leva les derniers empêchements, et Rubens réconforlé n'eut plus qu'à s'occuper du cérémonial de l'entrée de l'ambassadeur, et des trois carrosses qui devaient amener ce personnage à Londres, le 11 janvier 1630.
Ce fut comme le moment de l'apogée diplomatique de Rubens. Il put enfin songer à regagner Anvers. Il quittait l'Angleterre avec des marques de l'estime particulière du roi. Charles P"" le faisait chevalier par un diplôme où sont louées
f sa sagesse, ses connaissances pratiques, l'intégrité et l'intelligence avec lesquelles il s'est employé au rétablissement des bons rapports entre les deux couronnes ». Il Taulorisait à joindre à ses armoiries un canton du blason royal. L'infante, de son côté, ne voulut pas être en reste avec le roi d'Angleterre. Par une faveur plus substantielle, elle accorda au fils aîné du peintre la survivance de sa place de secrétaire du conseil privé, et à Rubens lui-même, les honoraires de la pl«ce sans l'obligation de la remplir. A peine en possession de ces accroissements d'honneur et de fortune, Rubens voyait revenir les jours de disgrâce. Philippe III ayant besoin, pour un service de guerre, de son ambassadeur à Londres, le conseil suprême de Flandre à Madrid eut à délibérer sur le choix du remplaçant. Trois personnes furent proposées et discutées. Rubens était du nombre. Il avait pour lui une longue résidence en Angleterre, la connaissance et la pratique des personnages les plus considérables de ce pays, la bienveillance de Charles I", enfin, le plus récent de ses litres, sa part notoire dans la réconciliation des deux pays. Cependant, le premier conseiller qui opina, le comte d'Onale, fut d'avis de l'écarter. Sans contester ni ses talents, ni les avantages que lui donnaient ses relations avec la cour d'Angleterre, il déclara qu'il lui paraissait difficile de donner le titre de ministre du
roi « à quelqu'un exerçant un art et vivant du produit de son travail ». Tous les membres du conseil, sauf deux qui présentaient Rubens en deuxième ligne, — manière honorifique de l'écarter — se rangèrent à l'avis du comte d'Onate. A Rubens on préféra un personnage dont il importe plus de savoir la qualité que le nom. C'était un secrétaire du roi, Juan de Necolalde.
Que Rubens en ait eu quelque dépit, c'est de l'homme, et c'est surtout d'un homme qui avait un faible pour les honneurs, et qui n'attendait pas toujours qu'ils vinssent le trouver. Mais qu'il ait été offensé à la façon dont l'est pour lui son sympathique historien, jusqu'à faire la réflexion que la postérité mettrait son nom fort au-dessus de celui du comte d'Oiiale, c'est ce dont je me permets de douter. Au reste, la postérité a fait plus que cela pour Rubens; elle a ignoré jusqu'ici le nom de ce comte. Aujourd'hui qu'elle le sait par le livre de M. Gachard, j'estime que, s'il lui plaisait d'avoir un avis sur la chose, elle ne trouverait rien que de conforme aux mœurs de l'époque, à l'usage universel, et surtout à l'étiquette hautaine de la cour d'Espagne, qu'un secrétaire du roi, qui avait de la naissance, ait été jugé plus propre qu'un peintre au poste d'ambassadeur. Et je ne crois pas faire tort à Rubens en pensant qu'il en •eut bientôt pris son parti.
J'en vois la preuve dans la chaleur avec laquelle il s'employa, l'année suivante, à une affaire des plus délicates, et, de toutes les affaires dont il se mêla, celle où sa part d'initiative fut la plus grande.
Au mois de janvier 1631, on apprenait tout à coup à Bruxelles que la mère de Louis XIII, Marie de Médicis, s'était enfuie de Compiègne, où l'avait reléguée son fils, et qu'elle venait d'arriver à Avesnes, d'où elle envoyait demander à la gouvernante des Pays-Bas l'assistance du gouvernement espagnol contre le cardinal de Richelieu. De son côté, le frère du roi, Gaslon, réfugié en Lorraine, faisait à l'infante le même appel contre le même ennemi. Quel genre de secours pouvait-on leur donner sans se brouiller avec la France? Tel fut l'objet d'une négociation qui s'ouvrit
entre les ministres de Tinfante et les agents de la reine mère et de son fils.
Le négociateur indiqué pour cette affaire était l'ambassadeur d'Espagne auprès de l'infante, le marquis d'Aytona. C'est à lui, en effet, que l'infante en donna la commission. Mais, à ce moment môme, il allait partir pour l'armée, et, soit qu'il y fût indispensable, soit plutôt qu'ayant peu d'usage de la langue française, il craignît les méprises, il pria l'infante de le remplacer par Rubens. La princesse agréa le choix et Rubens se vit chargé de suppléer l'ambassadeur d'Espagne. C'était une belle revanche de sa récente éviction par le conseil suprême de Flandre. Outre les nouvelles perspectives ouvertes à sa passion pour les affaires, Rubens dut en être d'autant plus flatté, qu'il n'avait pas eu à s'offrir, et qu'on était allé le chercher.
C'est là pourtant que l'attendait la plus sensible de ses disgrâces. Et, par malheur, il parut l'avoir méritée.
Il crut Toccasion unique pour l'Espagne de perdre le cardinal et d'affaiblir la France. Quoique sa condition de sujet espagnol ne dût lui laisser aucun scrupule sur la besogne où il s'entremettait, ce n'est pas sans quelque chagrin que l'on voit un grand artiste, si souvent l'hôte honoré de la France, sourire à l'idée « qu'on peut s'attendre à ce qu'une grande partie des
su NOUVEAUX MÉLANGES.
Français périsse par les discordes intestines, et que cette fière nation s'affaiblisse par ses propres mains. :^ De pareilles espérances n'étonneraient pas d'un politique, puisqu'il est passé dans les mœurs que le patriotisme excuse chez un politique les derniers excès de régoisme national. Mais un grand artiste appartient à toutes les nations où ses œuvres sont connues, et s'il se fait honneur en restant patriote, je ne puis prendre mon parti qu'il le soit jusqu'à travailler à la destruction du pays où son pinceau lui a fait le plus d'admirateurs. Peut-être suis-je à cet égard sous l'empire d'un souvenir douloureux. Peut-être les paroles de Rubens ont-elles le tort de me rappeler les propos sauvages de ces professeurs allemands, la plupart redevables à nos louanges imprévoyantes de leur renom dans l'Europe savante, qui, en 1870, du haut [de leurs chaires, prêchaient pédantesquement l'extermination de la France.
Dans la dépêche d'où sont extraites les cruelles paroles de Rubens, il expose les moyens d'action dont les deux fugitifs royaux déclarent disposer, les intelligences qu'ils ont en France, « le nombre infini » de princes et de gentilshommes que la reine mère, par l'espace de trente ans, a rendus ses obligés et ses affectionnés, la haine universelle dont le cardinal est l'objet, et qui va s'augmenlant de jour en jour. Il énumère les places qui vont s'ouvrir aux gens de
Monsieur, les troupes prêtes et sur pied, les troupes à lever. De celles-ci, Rubens donne le chiffre. Tel duc lèvera 4 000 hommes de pied et 1 500 chevaux; tel prince étranger, le même nombre; un « personnage secret », 3000 des uns et 500 des autres; sans compter, dit-il, ^ une infinité de personnes appartenant à la noblesse française, qui s'offrent à faire des levées en tel nombre, que Monsieur se trouve en peine pour s'en excuser ».
En présence de telles ressources, ajoute-t-il, comment hésiter ? C'est la plus belle occasion qui se soit offerte pour l'Espagne en cent années. Il serait insensé de la laisser échapper. C'est au comte-duc à faire profiter l'Espagne d'une chose qui « est tombée comme du ciel » en ses mains, « pour donner du lustre et de la splendeur à son gouvernement ». Pour que tout cela ne s'en aille pas en fumée, quelle somme faut-il? Trois cent mille écus d'or, un peu moins que « la provision de deux mois pour les Pays- Bas* ». On n'en demande pas plus pour mettre Monsieur achevai. En cas de succès, « l'entreprise s'alimentera elle-même dans les entrailles du royaume de France». «Mais, conclut Rubens, dût-on échouer tout d'abord, fallût-il continuer le subside, à quoi les
finances royales pourraient-elles être mieux employées