Lettre au comte-duc d'Olivarès
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pour la sûreté de l'Espagne qu'à soutenir la guerre civile en France ? »
Telle est en substance cette pièce que nous signale M. Gachard comme le document le plus propre à faire apprécier le c génie politique » de Rubens. Si grave que soit un jugement historique sous la plume de réminent archiviste, habituellement si peu enclin à juger, et qui, là même où personne ne pourrait décider avec plus d'autorité que lui, aime mieux laisser la décision aux lecteurs, il semble que, pour cette pièce diplomatique en particulier, il n'y avait pas lieu de se départir de sa circonspection accoutumée. Ce qu'une inclination bien naturelle pour le grand artiste flamand le porte à louer comme un spécimen de son « génie politique :&, j'y verrais, pour mon compte, la preuve la plus forte qu'après une pratique déjà ancienne des affaires, Rubens était resté un négociateur insuffisant et un conseiller de gouvernement bien novice.
Par exemple, de qui tient-il le détail des forces que Monsieur pense à opposer aux forces du cardinal ? Des agents mêmes de Monsieur, « à la parole desquels, dit-il naïvement, il faut bien se fier, car on ne peut exiger des preuves écrites des intelligences secrètes de qui le tiennent ces agents ». Ainsi, dans une négociation de cette gravité, quand il en peut résulter une guerre civile à fomenter et à soudoyer
dans uû pays avec lequel on ne veut pas rompre, il estime qu'on doit en croire sur parole les agents d'un prince fugitif ! S'il avait de bonnes raisons d'ajouter foi à ce qu'ils rapportaient de la haine qu'inspirait le cardinal, comment n'a-t-il pas réfléchi que, plus l'expression de cette haine était violente, plus elle devait les tromper sur la force du cardinal et sur la faiblesse de ses ennemis? Il le voyait avec leurs yeux, et tout le jugement qu'il porte d'un tel homme, c'est que, par l'abus qu'il a fait de son crédit sur Louis XIII, il € attire sur tous les ministres favoris une infamie dont il pourrait rejaillir quelque chose même sur les ministres devenus, comme le comte-duc, favoris à force de mérite et de prudence, par leur dévouement à la grandeur de leur maître ». Tout au plus pensait-on ainsi du cardinal à la petite cour de Monsieur, parmi les courtisans qui le regardaient comme un grand prince. Mais celui-là même que visait personnellement la flatterie de Rubens, le comte-duc d'Olivarès, ne s'y laissa pas prendre, et la suite va prouver qu'on ne le persuadait point par des comparaisons adulatrices où il était présenté comme le modèle, et Richelieu comme la honte des ministres favoris.
En effet, lorsqu'on délibéra dans le conseil d'État sur le contenu de toutes les dépêches relatives à cette affaire, tous les membres du conseil se prononcèrent, à l'unanimité, contre l'intervention en France telle
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que la proposait Rubens. Ce lui fut une grande déconvenue. Une circonstance y mit le comble. Le pre-> mier qui avait opiné et proposé la résolution était ce même comte^luc d'OIivarès, dont les compliments de Rubens n'avaient pas réussi à troubler la clairvoyance. Il ne laissa pas de rendre justice aux intentions de l'artiste ; mais il 6ta toute valeur à cette concession de courtoisie en critiquant Avec vivacité ce qu'il avait trouvé, disail^il, dans la lettre de Rubens, c d'absur-^ dites et de verbiage italien *• ». La décision de Philippe III fut conforme à l'avis du conseil d'État. Dans la dépêche où il la notifie à l'infante, ses objections au plan de Rubens sont si précises et si catégoriques^ que le roi semble y avoir en vue le peintre en per* sonne, et lui vouloir donner une leçon sur la manière dont un négociateur doit examiner une affaire avant d'en donner son avis.
1 Muchofi despropoiitos y chacheras italiaaas.
Malgré cet insuccès qu'aggravait le désaveu royal, on voit Rubens se raccrocher, comme on dit, aux branches, et continuer de s'offrir et de se remuer comme un négociateur disponible à toute occasion. Il faut reconnaître, d'ailleurs, que Philippe III et les ministres, tout en se gênant si peu avec lui, n'entendaient pas renoncer à s'en servir. Ils le trouvaient bon pour tâter le terrain et pour frayer la route, au risque de se piquer aux premières épines. De son côté, l'infante, plus sincère d'ailleurs dans ses sentiments, ne manquait pas de se souvenir de Rubens dans les affaires embarrassantes. C'est ainsi qu'après une reprise des hostilités entre l'Espagne et les Provinces-Unies, qui avait coûté à l'Espagne la perte de plusieurs villes, elle chargeait Rubens d'aller à La
Haye sonder les dispositions des États généraux et celles du prince d'Orange sur un projet de traité entre les deux pays. Comme il se disposait à partir, les Hollandais reprenaient Maêstricht et ne voulaient plus entendre parler de paix. Haï accueillie d'avance à La Haye, la mission de Rubens n'était pas vue d'un meilleur œil à Bruxelles. Les États généraux de Flandre, qui avaient envoyé pour le même objet dix députés à La Haye, apprenant que Rubens avait reçu de Tinrante des instructions auprès du prince d'Orange, décidèrent qu'il en serait demandé communication à cette princesse. Et, comme Rubens, sans se soucier de leur déplaisir, demandait un passeport pour La Haye, ils chargèrent trois de leurs membres d'adresser à l'infante de respectueuses remontrances sur ce qu'ils appelaient la (l prétention » de Rubens. La princesse répondit, pour excuse, qu'il n'avait d'autre mission que de porter ses propres papiers à La Haye, pour les mettre sous les yeux des députés, qui seuls, disait-elle, avaient droit d'intervenir dans un traité commencé par eux.
Il y eut, à ce sujet, entre l'artiste et l'un des députés, un échange de lettres dont le résultat ne fut pas à l'avantage de l'artiste, quoiqu'il s'y fût montré très civil, et le député, qui était le duc d'Arschott, dédai* gneux jusqu'à l'insolence. Les États donnèrent raison au duc, et ils ne laissèrent ignorer à l'infante ni à
l'ambassadeur de Philippe III que c ceste forme de procédé de Rubens leur était désa^éable )).
II semble que Rubens eut dû se le tenir pour dit et se retirer d'une affaire où il ne recueillait que des dégoûts; mais, soit qu'il fît trop bon marché de sa dignité, soit que l'infante l'encourageât secrètement à persévérer, n'écrivait-il pas, le lendemain de cette injure, aux députés partis pour La Haye, que, s'il eût été averti de leur départ, il les eût accompagnés? Sa lettre fut fort mal prise. On le lui témoigna par le choix qu'on fit du personnage chargé de lui répondre. C'était le même duc d'Arschott. Il n'y alla pas de main molle, et il ménagea d'autant moins ses termes, qu'au jugement des personnes les plus favorables à l'artiste, celui-ci avait donné prise sur lui. L'infante, une seconde fois mise en demeure d'expliquer la conduite de Rubens, en ftit réduite à dire que la lettre aux députés était apocryphe.
Peu de mois après, la mort de cette princesse le laissait aux prises avec des inimitiés qui, même du vivant de sa protectrice, avaient commencé à se découvrir ; mais rien ne le rebutait. Sans commission officielle, il s'introduisait dans les pourparlers de paix, qui, après de nouvelles alternatives de succès et de revers, venaient de se rouvrir entre l'Espagne et les Provinces-Unies, également disposées à en finir. Les Hollandais, batlus en dernier lieu, et les Espagnols
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vainqueurs sans assurances pour le lendemain, éprouvaient le même besoin de s'entendre, les uns pour ne pas ajouter à leurs pertes, les autres pour ne pas hasarder ce qulls avaient regagné. Les Espagnols firent les premiers pas; c'est par l'évêque de Gand que la négociation fut renouée. Aux premiers mots que lui en toucha ce prélat, Rubens se trouva prêt à se mettre en route pour la Hollande. Le prétexte était, celte fois encore, un voyage d'art; il s'agissait d'aller voir à Amsterdam de vieilles' peintures italiennes. Le plan arrêté, on le soumit au successeur d'Isabelle, le cardinal infant. Ce prince, afin de se ménager la faculté d'un désaveu, se borna, pour toule réponse, à écrire à l'évêque de Gand ^ qu'il n'y avait pas d'inconvénient à ce que Rubens allât voir les peintures d'Amsterdam, et qu'il écoulât ce que lui diraient ses amis ». Ce n'était guère gracieux, et l'infante ^avait accoutumé Rubens à d'autres paroles. Son zèle n'en fut pas refroidi, et il présenta requête au conseil d'État hollandais pour obtenir un passeport.
A La Haye, on n'eut pas de peine à deviner que la visite aux anciennes peintures italiennes couvrait un projet de négociation pour la trêve. Le ministre de France, qui poussait à la continuation de la guerre, s'en émut et en fit ses plaintes aux États. Ceux-ci, n'osant pas accorder la requête, et ne voulant pas prendre sur eux de la refuser, s'en déchargèrent sur
le prince d'Orange. Ce prince laissa tomber la chose, et Rubens dut rester à Anvers.
Cette dernière amertume avait fait déborder le vase« Vaincu enfin, il écrit, le 16 mars 1636, à Pereisc, qui était de ses amis, non pas tout à fait la vérité, mais ce qui s*en éloignait le moins, (c qu'ayant éprouvé quelques difficultés pour son passeport et fait naître de son côté des retards volontaires, les candidats ne manquant pas d'ailleurs pour l'emploi, il s'était retiré dans la tranquillité de sa maison ]». Il ajoutait : c. J'ai en horreur les cours * ». Faut-il prendre à la lettre cette dernière phrase ? demande M. Gachard. Puisqu'il nous le laisse à décider, j'avoue que la violence même des termes me rend la déclaration suspecte. Est-ce bien lui qui ne voulait plus des cours, ou les cours qui ne voulaient plus de lui? Quoi qu'il en soit, c'est à partir de cette époque qu'il disparaît de la politique! Quatre ans après, le 13 mars 1640, il disparaissait de la scène du monde*