Réflexions critiques^ VI
esprits supérieurs, tels que Vitruve et Boileau, ayant eu Toccasion et le dessein d'y penser, «t d'y penser pour en écrire, n'aient pas été avertis qu'il pouvait y avoir là quelque illusion, et que c'était le cas ou de contester ou de s'apitoyer, c'est ce qui s'explique difficilement. Pour Boileau, en particulier, comment ne pas regretter qu'un homme de bien, chez qui l'honnêteté naturelle était fortifiée par les croyances chrétiennes, ait manqué cette occasion de prouver une fois de plus son sens critique et sa charité ?
En dire davantage et, comme a fait d'Àlembert, supposer gratuitement que, « chargé d'infliger une peine à Perrault pour ses blasphèmes contre le prince des poètes, Boileau lui eût fait un mauvais parti t^, c'est calomnier l'homme dont madame de Sévigné a dit, avec son bon sens et sa grâce accoutumée : c Despréaux n'est cruel qu'en vers. » Mais je conviens qu'écrivant cette Cinquième réflexion^ pour réfuter certaines énormités où Perrault n'est qu'un Zoïle mitigé, les deux cas et les deux noms ont pu se brouiller dans sa tète de satirique, et que Zoïle a peut-être payé pour Perrault»
Gardons-nous, d'ailleurs, de juger ces choses avec l'esprit de scepticisme littéraire mêlé de certaines idolâtries, qui est un des faibles de notre temps. Tout autre était l'esprit de cette période de l'antiquité qui regardait Homère comme le poète national, et l'appe-
lait d'un mot qui dit tout : le Poète (o ^Kotn-riç). En ce temps-là, l'admiration pour Homère était le principe essentiel et comme l'âme de la littérature grecque. Il est réducateur de la jeunesse, le dépositaire de la sagesse et de la science philosophique. L'histoire, l'éloquence, la morale veulent trouver en lui leurs origines. Sa gloire se confond avec les traditions religieuses de la patrie, et peu s'en faut que, le croyant contemporain de ses dieux, on ne lui attribue quelque chose de leur essence. Platon, en l'appelant, dans 17on, e: le plus excellent, le plus divin des poètes i>, acheminait les Grecs à l'entendre appeler, à l'époque alexandrine, n dieu et interprète des dieux y> ^ Attaquer Homère, c'était donc faire acte d'impiété envers les dieux, et, pour un acte de cette nature, quelle peine était trop forte! Le moins qu'on dût penser d'un contempteur d'Homère, c'est qu'il n'avait pu en arriver là que par la pire des dépravations de l'esprit et du cœur, l'envie. Les Latins, héritiers de l'admiration des Grecs pour Homère, s'ils ne vont pas jusqu'à y voir un dieu, sont bien près d'y voir tout au moins un être surhumain. Horace, parlant d'Homère, omet le poète comme s'il n'y avait plus rien à en dire, et le prenant par ses autres qualités, le déclare € plus savant et mieux
1. Bebç xa\ Oeôv npoçr^Tiqç. Le mot est d'Aristide, célèbre orateur qui vivait au temps de Marc-Aurèle.
comme Boileau, et que s'ils se taisent sur celte mort^ ils ne songent nullement à la plaindre.
Ils nous ont laisjsé ce soin à nous, Français de la fin du XIX' siècle, qui ne sommes ni assez enthousiastes d'Homère, ni assez ennemis du paradoxe, pour que Zoïle n*y suscite pas quelque jour un vengeur.
Pour mon compte, et -quel que soit mon amour pour Homère, il ne m'en coûterait pas de m'indigner de la mort de Zoïle, et, s'il était prouvé que c'est une fable, j'en sentirais du soulagement. C'est de la tolérance littéraire dont tout le mérite est à l'honneur de nos mœurs. Il serait bon pourtant que l'indignation contre la mort du blasphémateur ne vint pas d'indifférence pour le blasphémé, et qu'il nous restât tout au moins de la mauvaise humeur contre les esprits faux et les cœurs médiocres qui insultent la gloire. Comme enfant de « la nation littéraire par excellence », j'en fais le vœu en finissant, et je souhaite que le <( culte du Beau » n'y soit jamais relégué parmi les superstitions et les routines, que l'admiration pour le plus grand des poètes y garde quelque chose de religieux, et qu'enfin dire du mal d'Homère y soit toujours, sinon un cas pendable, du moins un très mauvais cas.
Décembre 1880.