FACULTÉ DES LETTRES
tEÇÛN DU 7 FÉVRIER 1834
Messieurs, •
Les principes de iiolre constitution dont je vous ai entretenus jusqu'à présent sont parfaitement saillants. Il est très-facile de les reconnaître, ainsi que les coiisé* quences morales qui en sont la suite. La nature de ces principes, les obstacles évidents qu'ils rencontrent dans leur développement, les phénomènes qui résultent en nous de cette espèce de choc entre notre nature et ces obstacles, enfin les modifications que ces phénomènes entraînent et doivent entraîner dans la conduite de rhomme ici-bas, tout cela est extrêmement facile à constater, tout cela est extrêmement évident. Il n'en est
Note de Véditeur. — J'avais d'abord voulu ne rien donner dans ce Volume qui ne fût de la main de M. Joutlroy; mais ia iiecessùe de le compléter m'a engagé à faire une exception à la règle que je m'étais prescrite en faveur d'une leçon qui, bien que slénograpliiée, approche cependant beaucoup d'un morceau ccritpar Tailleur lui mèiue.
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pas de même du iroisième principe de notre constilution, dont il me reste à vous entretenir, du principe sympalliique. Ouuiiiiie ce principe joue un rôle aussi considérable et dans i'àme humaine et dans ia morale que les deux autres, ce principe est si intime, si confus, si je puis parler ainsi, que l'analyse la plus obstinée, la plus pénétrante, a peine à démêler et ce qu*il est, et ce qu1l veut; et par conséquent cette partie de la destinée humaine qui dérive de ce principe, qui est enfantée par lui, est infiniment plus difficile à caractériser, & dèterminér.
Messieurs, quoique je souffi e de vous retenir si longtemps dans Fanalyse des faits de la nature humaine d'où doivent sortir et notre morale, et notre politique, et notre religion, enfin la solution de toutes les grandes questions que j*ai posées et qui sont enfermées dans le problème total de la destinée de l'homme, je vous demanderai pourtant grâce encore pour une ou deux leçons sur le principe de la sympathie. Une fois que ce principe aura été éclairci, bien caractéi isé et bien posé, nous entrerons à pleines voiles, si je puis parler ainsi, dans les conséquences morales qui doivent résulter de cette longue analyse, et alors les queslions que nous traiterons seront plus intéressantes pour vous.
Je me propose, daiis celte leçon et dans la suivante, de rechercher la véritable nature et les véritables effets du principe de la sympathie en nous, de ce principe en vertu duquel nous nous sentons entraîner vers tout ce qui est semblable à nous dans la nature qui nous environne, par lequel nous nous sentons poussés àuneunioa intime et malheureusement impossible avec toutes ces natures seniblaliles au milieu desquelles nous nous développons. Je consacrerai, dis-je, cette leçon et la suivante
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à l'analyse de ce principe, je chercherai à lcl)ien séparer de tous les autres, et surtout à bien séparer ses effets de ceux des principes que nous avons déjà analysés» Mais ce principe de la sympathie a été contesté. En efiet, vous n'ignorez pas que de grands systèmes de philosophie, de grands systèmes de morale, ont voulu réduire Thomme au pui' égolâuie. Il faut donc non-seulemeni déterminer nettement ce principe, mais dé^iontrer, pour ainsi dire^ et avant tout, son existence. C'est à cette démonstration que je vais consacrer la première partie de cette leçon.
Supposons pour un moment que l'homme soit tout entier dans les deux principes de rintcJligcnce et de l'activité que nous avons déjà décrits; supposons que ces deux principes constituent à eux seuls la nature W maine tout entière, il est bien cvideiil qu'iilurs notre bien tout entier consisterait dans le développement le plus grand possible de rintelligence et de Tactivité ; ce que
nous aimerions uniquernent, exclusivement, ce serait ce plus grand développement possible de l'intelligence et de ractjvité; et, comme Fintelligenceet Tactivité formeraient notre nature, le développement de rintoUijL^ence et de l'activité ne serait que le perlecUonnement de notre nature, et par conséquent cet amour que nous aurions pour le plus grand développement de Tintelligence et de Tactivilé ne serait en dernière analyse que Tamour de nous-mêmes. Dans ce développement des principes qui nous constituent, c'est notre développement même que nous aimons, c'est-à-dire nous-mêmes. Ainsi, tout amour en nous serait égoïste ; fous les objets extérieurs que nous aimerions et nous haïrions, nous ne les aimerions et nous ne les haïrions que comme moyens ou obstacles. £n eiïet, la nature tout entière, considérée par l'homme dans ses rapports avec son acUvilé et son inlelligence, ne se présente et ne
peut se présenter à luî que comme moyen ou comme obstacle. Prenez un objet quelconque et cherchez, dans celte hypothèse, à quel titre vous pouvez Taimer, k quel titre vous pouvez le haïr, vous trouverez que vous ne pouvez l'aimer et que vous ne pouvez le haïr qu'en tant qu'il contribue au développement de votre activité ou de votre intelligence, ou en tant qu'il met obstacle à l'un de ces deux développement^. Ainsi, vous n'aimez les objets, vous ne les haïssez, que comme moyens ou comme obstacles; ce que vous aimez réellement, c'est le plus grand développement de votre nature; ce que vous haïssez réellement, c'est la limite à ce plus grand développement; et comme ce plus grand développement de votre nature c'est votre nature elle-même, car elle est essentiellement active et intelligente, ce que vous aimez dans ce plus grand développement, c'est vous-mêmes.
Voyez de combien de manières la vérité de cette aS'* sertion est démontrée, toujours dans l'hypothèse dans laquelle nous nous plaçons. Pour que nous aimions UD certain objet, dans l'hypothèse que nous sommes exclusivenicnt intelligents et actifs, il faut d'abord que nous ayons conçu en quoi cet objet peut nous être utile, c'està-dire de quelle manière il peut contribuer k notre plus grand développement intellecluel ou actif. Ainsi, tant que cette conception n'est pas arrivée, ne s'est pas produite en nous, l'objet ne nous plaît pas, et par conséquent nous n'avons pour lui aucun amour. De même, pour qu'un objet puisse être haï par nous, il faut que nous ayons conçu en quoi cet objet peut mettre obslacle à ce môme développement : tant que cette conception n'est pas arrivée, cet objet nous est indifférent; line nous répugne pas, nous n'avons pas pour lui d'aversion. Ainsit le pe int de départ de tout amour et de toute haine ou de
toute répugnance dans les limites assignées à la nature humaine, c*est la conception que l'objet qui va être le sujel de notre amour ou de notre haine est un moyen ou un obstacle. Sij en second lieu, un obyet déterminé qui nous était utile cesse de nous être utile, Tamour que nous avions pour lui s^évanouil. Si un objet qui nous était nuisible cesse de nous être nuisible, Taversion que nous éprouvions pour lui s'évanouit. Si Tobjet qui nous était utile nous devient nuisible, au lieu d'avoir de Tamour pour lui nous sentons pour lui de l'aversion. Si l'objet qui nous était nuisible nous devient utile, Taversion que nous avions pour lui cesse, et nous sentons pour lui de Tamour. Ce n'est jamais Tobjet lui-même que nous aimons, c'est noire propre Lien, notre propre développement ; de même ce que nous haïssons, c'est Tobstacle. Ce n'est qu'en tant qu'un objet est utile ou nuisible à ce développement que l'amour que nous avons pour notre développement, et que l'aversion que nous avons pour toute borne, se transporte un moment sur Pobiet sans changer de nature : car, encore une fois, elle quitte l'objet, elle s'en sépare toutes les fois que l'objet change de caractère. Aussi, est-ce le propre de tout objet ainsi uiuié que nous puissions toujours connaître à quoi il nous est bon, c'est-à-dire de quelle manière il peut contribuer à la satisfaction de notre nature. Toujours, étant donné un objet utile, nous pouvons dire en quoi il nous est utile, en quoi il nous est bon ; et toujours, étant donné' un objet nuisible , nous pouvons dire en quoi il nous est nuisible ; nous pouvons assigner précisément ce que fait pour nous l'un de ces objets, et contre nous l'autre ; et il le faut bien, puisqu'ils ne deviennent utiles et nuisibles qu'autant que nous avons préalablement cette conception , puisque nous ne les
aimons et ne les haïssons qu'en vertu même de cette conception.
Telle est donc la nature de notre amour pour les objets utiles, et de notre aversion pour les objets nuisibles. Le phénomène se passe de la manière suivante : conception qu'un objet nous est utile ou nuisible ; plaisir, ou sensation désagréable, résultat de cette conception ; plus, amour pour l'objet utile, à cause de cette conception, ou aversion de cet objet nuisible, à cause de celte conception. Tous les objets que nous aimons ou que nous haïs* sons à ce titre, nous les aimons, nous les haïssons d'une manière égoïste; notre amour et notre haine sont éga* lement égoïstes; ce ne sont pas les objets que nous aimons ou que nous haïssons, c'est rutilité dont les premiers peuvent être au développement de notre nature» c'est le mal que les autres peuvent apporter à son déve^^
loppeiuent.
Voilà les effets de cette sorte d'amour, de cette sorte de haine et d'aversion. Il en est de même non<*seu1ement des objets qui sont immédiatement utiles ou nuisibles au développement de notre puissance, ou au développe^ ment de notre intelligence; il en est de même encore de tous les objets qui sont utiles ou qui sont nuisibles aux besoins de notre corps. En efiCet, je vous ai montré que nous n'aimions notre corps Iui<*même, que nous ne pouvious aimer notre corps lui-môme,, que comme moyen ; c'est à ce titre seul que nous avons de l'amour pour lui, que nous prenons souci de lui» La preuve en est évidente : car le jour où ce corps pour les besoins duquel nous faisons tant devient un instrument incapable, devient un instrument impuissant, nous le prenons en aversion, il nous fatigue, il nous déplaît. Ainsi, nous ne 1 aimons qu'en tant qu'il est instrument commode et
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Utile: à quoi! au développement de notre vérilable na-
ture. Par conséquent, tous les objets que nous aimons connue propres à satisfaire les besoins de notre corps, tous les objets que nous haïssons en tant qu'ils peuvent nuii e à notre corps, tous ces objets, nous ne les aimons, nous ne les haïssons que d'une manière égoïste : car le corps n^est aimé ou haï qu'en tant qu'il est un instrument utile ou un obstacle au dévelo{)[)cinent de notie propre nature. Il est bien évident que si nous n'aimions les objets extérieurs et ne pouvions les. aimer qu'à ce seul titre, il est évident, dis-je, que Thomme serait parfaitement égoïste; tout amour en lui serait un amour égoïste, ou, en d'autres termes, serait en définitive Fa*mour de lui-même, l^n effet, pour me répéter, si l'on ren- ferme l'homme dans l'activité et dans rintelligence, le seul bien pour lui c'est le développement de cette activité et de cette intelligence, c'est-à-dire le développement de luimême; la seule chose aimable à ses yeux, c'est lui; toutes les autres choses, il ne les aime que dans leurs rapports à lui, c'est-â-dire à son véritable bien; toutes les autres choses, il ne les aime que comme moyen, et non pour autre chose; c'est lui qu'il aime en elles; c'est son mal qu il déteste, pour lequel il a de l'aversion en elles; ce n'est jamais elles-mêmes pour lesquelles il a de l'aversion. Tous les besoins du corps, tous les objets qui peuvent être utiles ou nuisibles au développement de l'intelligence et de l'activité, tous ces objets-là ne sont bons à nos yeux que comme moyens; tous ces objets ne peuvent être haïs que comme obstacles; et nous ne pourrions pas envisager les objets sous un autre aspect, en* core une fois, si nous n'avions que la siin|)le intcllig-ence et la simple activité. Oe môme, il est évident que, dans celte hypothèse, nous ne pourrions aimer nos sembla^-
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bles qu'au même tUfe : car, si nous meltons notre bien
tout entier dans le dévelojipernciit personnel de notre inteiligeuceet de notre puissance, que nous importent les autres hommes? À' quel titre pouvons-nous aimer lesaa- Ireslionniit's ï ail mùnie titre qne nous pouvons ai moi les autres objets qui nous entourent» à ce titre qu*ils pour* ront être utiles au développement de notre puissance ou de notre intelligence. Il pourra donc y avoir des associations entre hommes fondées sur l'utililé ; il sera impossible qu'il y ait des associations fondées sur un autre principe. Ainsi, en réduisant Thomme à Tactivitéetà rintelligence, on le condamne par cela même à ne pouvoir former aucune association entre ses semblables qui ait d'autre base, d'autre raison que son utilité personnelle à lui ; et» comme il en sera des autres hommes k son égard comme de lui à leur égard, il s'ensuivra que toute association politique» toute association de famille, toute association quelconque entre lés hommes, aura pour principe seul régoïsme ou le plus ^rand intérêt tic chacun des individus composant Tassociation.
Je suis bien loin de dire que les associations politiques ne reposent pas en partie sur ce principe; mais je soutiens que les associations politiques reposent sur un autre principe encore, parce que je prétends que rhomme n'est pas tout entier dans l'activité, dans rintelligence,et qu^il y a un autre principe» un principe de désintéressement. Toute la question de savoir s'il y a dans rhorame un principe désintéressé se ramène à cette autre question, qui est plus aisée à résoudre : N'aimons-nous aucun objet extérieur qu'à ce seul titre que cet objet extérieur nous est utile, qu'à ce seul titre que cet objet extérieur est un moyen pour nous? En d'autres termes, tout amour en nous commence-t-il à l'égard de l'objet
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par laconceplioii derulilité de cet objet, conception qui nous fait plaisir, plaisir qui engendre Tainour pour cet objet?
Voilà la question : aimons-nous les choses à ce seul titre, qu'elles peuvent nous être utiles et que nous l'avons compris? S'il y a des choses aimées par nous à d'autres titres, il y a un autre principe que rintelligence et Tactivité: il s'agira de trouver ce principe; il y a autre chose que Fégoîsme : il s'agira de le découvrir. Voilà une question de fait que je propose : les choses extérieures ne nous agréent-elles qu'à ce seul titre qu'elles nous sont utiles? Ne nous répugnent-elles qu'à ce seul titre qu'elles nous sont nuisibles? Ne nous intéressent-elles qu'à ce seul titre qu'elles nous sont utiles et nuisibles? Voilà toute
la question.
Or, cette question n'est pas difficile à résoudre, et les faits sont nombreux qui démontrent que nous haïssons et que nous aimons les choses exti rif ures à d'autres titres qu'en vertu de leur utilité ou de leur propriété de nuire conçue par l'intelligence.
Je vais prendre des faits, les analyser ; il ressortira de l'analyse de ces faits que nous aimons, que nous haïssons à d'autres titres f u'à celui de Tutilité ou de Thostilîlé des choses.
Prenons, messieurs, deux plantes ; prenons d'une part cette plante élégante et riche en couleur, d'une odeur suave, qu'on appelle la rose, et à côté de cette rose mettons une autre plante, l'aconit, que vous connaissez tous, Taconit, plante de couleur terne, plante sombre, plante qui cache sa fleur; placez une créature humaine en présence de ces deux plantes, et demandez à cette créature humaine quelle impression elle reçoit. CcUe créature humaine vous répondra que Tune de ces plan*
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tes lai plalti et que Tautre lui inspire une sorte de répu-
^naïK'c. Cette créature humaine sentira en elle se développer un certain amour pour lâ rose et une certaine répugnance pour l'aconit. A quoi sert la rose à cette créature humaine, lui est-elle utile? Non. Elle ne peut pas voir à quoi celte rose lui est bonne, en quoi elle lui est utile, de quelle manière elle pourrait s'en servir. Cette même créature humaine ne pourrait pas dire non plus en quoi» ni pourquoi, ni comment ceUe autre plante lui serait nuisible ; et, quand bien même ou pourrait assigner quelque mauvaise vertu à l'une de ces plantes et quelque bonne propriété à I*autre, la répugnance et l'attrait seraient nés bien avant que cette conception se fût élevée dans i esprit. En effet, au premier coup d*œil, Tune de ces plantes agrée, et Fautre répugne.
Prenez deux animaux quelconques ; prenez d'un côté la fauvette, cet oiseau si vif, si léger, si élégant, dont le ramage est si harmonieux, si je puis parler ainsi, et mettez en face decetanimalune chouette ou une chauvesouris : voyez quelle impression vous recevez. Assurément, vous êtes attiré vers l'un de ces animaux, et vous sentez de Féloignement pour l'autre; Tun vous plait, l'autre vous déplaît; vous avez un attrait pour Tun, vous avez une aversion pour l'autre. Assurément, ni l'un ni r,iuU(' de CCS animaux ne vous paraît ni utile ni nuisible; ce n'est pas, en d'autres termes, parce que l'un vous parait utile ou- pouvoir vous servir à quelque chose, et que l'autre vous insfiiie quelque crainte, que vous éprouvez cet attrait ou cette répugnance. L'attrait ou la répugnance naissent immédiatement, sans aucune conception préalahle ou de l'utilité OU de la non uliiilc lic ces deux objets.
11 eh est de même quand on compare le léger papillon
qui court avec tant de grâce dans les airs, et le limaçon qui se traîne si péniblement sur la surface du sol en laissant après lui des traces qui nous répugnent. Ces deux animaux nous sont également indifférents sous le rapport de Futilité ou du danger ; ils sont aussi inoffensifs Tun que Fautre, et aussi peu utiles l'un que l'autre ; mais, avant toute conception de ce genre l'un vous plait, l'autre vous répugne.
Le peuplier qui s'élève avec élégance et facilité dans le sein de Ja vallée, mettez-le en regard d'un arbre fatigué par le mauvais sol sur lequel il est, par les orages qui l'ont toiirnienté, contourné, défiguré; ch bien ! entre ces deux objets votre sensibilité n'bésite pas, eiie se sent attirée vers Tun, elle éprouve une certaine répugnanqç à la vue de l'autre.
Prenez deux ligures humaines, Tune aimable, ouverte, franche; l'autre sombre, rusée, hypocrite. L'une de ces deux figures vous agrée, et vous êtes très-disposés à aimer la personne qui la porte; l'autre vous repousse. Ici on pourrait dire que l'expression de certaines qualités qui sont fâcheuses à la société, et de certaines qualités qui sont bonnes à la société, a déterminé le plaisir ou la peine, Tamour ou la répugnance que vous avez ressentis. Mais mettez ces deux mêmes figures en présence de l'enfant, non pas au berceau, mais de l'enfant qui a déjà acquis la faculté de connaître, de l'enfant d'un an, qui ne sait ce que c'est que l'hypocrisie, la ruse; eh bien! l'enfant se. sentira attiré vers l'une de ces ligures, et se sentira repoussé par l'autre. L'enfant n'aura pas déduit son sentiment de ces deux conceptions, qu'un liomme franc est utile à la société, qu'un homme rusé lui est nuisible. Assui éiiieut ces conceptions n'entrent pas dans la tète d'un enfant; évideumient ces deux personnes
sont aimées et haïes immédiatement. Le pliénomènc commence par le plaisir ou la sensation désagréable, el de ce plaisir et de cette sensafion désagréable dérive imniédialeiiieutourauîour, ou ruversion.
Voici donc des objets extérieurs qui ne sont ni utiles ni nuisibles; qui, eu supposant qu*ils puissent devenir ou utiles ou nuisibles, ne sont pas conçus par nous comme tels, et qui, par cela seul quHs sont mis en présence de notre nature, lui inspirent ou un certain attrait OU une certaine répugnance, développent en elle, en un mot, de Tamonr ou de Tayersion.
Sî ce fait est vrai, et il est incoulcstable, il y a des objets, des choses, qui sont aimés, qui sont hais par nous à d'autres titres qu'à ce titre qu'ils nous sont utiles ou nuisibles. Non-seulement des objels qui en euxmêmes ne sont ni utiles ni nuisibles peuvent nous agréer ou nous déplaire; mais encore nous voyons dans des o])jpts qui réunissent, à certains degrés et à des degrts différents, les deux caractères d'utilité et de beauté, puisqu'il faut prononcer le mot, nous voyons les deux espèces d'amour que provoquent ces deux caractères suivre chacune les progrès de la qualité qui les excite*
Pour démontrer ce fait, il suHlL de prendre des objels qui offrent le mélange dont il s'agit. Voici un objet très- • utile d*un côté, et de l'autre un objet tout à fait inutile: line chaise par exeinpie, qui est un objet très-utile; un papillon, qui est un objet parfaitement inutile, et qui même devient nuisible ; eh bienl le jugement d'utilité se prononce en laveur de l'objet qu'on appelle chaise, et le jugement d'inutilité se prononce en faveur de l-autre de ces deux objets. De là en nous un goût pour la chose utile, et une parlaite indifférence pour la chose inutile. Mais, à côté de ces deux sentiments qui naissent
des deux jugements que nous avons portés, s'élèvent
d'autres sentiments qui n'en dérivent pas, et qui sont précisément en sens inverse des premiers : c'est-à-dire que nous éprouvons de Tattrait pour le papillon, et rien du tout pour lu chaise. Nous appelons l'un de ces objets joli, beau, nous disons qu'il nous fait éprouver une sorte d'amour; et quant à l'autre, nous ne lui donnons pas de nom, parce qu*il n'est ni beau ni laid; il n'a pas de caractère pour nous sous ce rapport. Prenez d'autres objets qui sont en même temps utiles et beaux : eh bien ! vous sentirez se développer en vous, selon que vous les envisagerez sous le rapport de leur beauté ou de leur utilité, les deux ordres de senti lucnts que vous cherchez à distinguer; et il y aura cela de remarquable que, quand vous considérerez ces objets sous Tun de ces rapports, il vous sera impossible d'éprouver le sentiment qui vous agrée quand vous le considérez sous l'autre rapport. Ainsi, si vous avez bien soif, qu'on vous présente une pôche: votre intelligence la jugeant propre à satisfaire le besoin que vous éprouvez, vous ressentez à la vue de cette pêche l'attrait qui naît à la vue de l'uti- . lité, et qui ne serait pas né si vous n'aviez pas conçu que cet objet est propre à satisfaire le besoin de la soif. Tant que vous ne considérez cette pêche que sous ce rapport, elle ne vous fait pas éprouver du tout le sentiment du beau ; c'est impossible. Faites que cette pèche vous devienne inutile, bannissez la c onception de l'utilité : aussitôt, par d'autres qualités que celles de Tutilité, vous trouverez que la pèche est belle, elle vous plaira, vous éprouverez pour elle un certain attrait tout différent du premier.
Une route bien unie qui parcourt avec grftce les escarpements d'une haute montagne produit une tout autre
impression sur le voyageur faligué, qui songe que cette route lui permettra de gravir la montagne avec moins
de peine, que sur celui qui, non fatigué, contemple avec ' avissement ce long ruban blanc qui sillonne la hauteur de la montagne. Pour l'un de ces deux spectateurs, pour le spectateur désiutércssé, la route parait belle ; pour faulre, elle parait utile. Aussi, les deux sentiments éprouvés sont parfaitemeiU distincts : l'un est le sentiment esthétique, Tautre le sentiment de l'utilité.
Une belle forêt, pour le propriétaire qui songe à en lircr un certain nombre tk; voies de bois pour les vendre, ne peut pas paraître belle, elle ne l'est pas ; il faut que cette forêt n'apparaisse pas sous Faspect de l'utilité pour que le sentiment esthétique s'éveille en nous.
Ainsi cette forêt, vue dans le lointain et sous un certain jour par Tartiste, réveillera un certain sentiment estliclique; et, pour le propriétaire qui calcule l'argent que vaudra ceUe forêt lorsqu'il la mettra en coupe ré* glée, elle produit le sentiment de l'utile.
Je pourrais multiplier les exemples ; ujais ceux-là sont plus que suffisants pour vous faire sentir qu'il y a des objets dans la nature extérieure qui vous plaisent à d'autres titres qu'à ce titre qu'ils sont utiles, qui vous répugnent à un autre titre qu'à ce titre qu'ils sont nuisibles.
!fer conséquent, vous éprouvez pour les choses extérieures, et non-seulement pour vos semblables, mais pour les animaux, pour les plantes mêmes, pour les objets insensibles, vous éprouvez des attraits, des aversions, qui sont entièrement désmléressés : car ces aversions, ces attraits, ne dérivent pas du tout de la conception que ces objets peuvent vous oUc utiles uu nuisibles.
Prenez un objet inutile qui vous inspire cette sorte
SUR LA STMPATHI£
d'atu ait; prenez la rose, par exemple, et clicrchez en quoi elle peut vous être bonne: vous vous êtes sentis entraînés vers elle, vous l'avez aimée, parce qu'elle vous a agréé ; vous avez une certaine envie de vous en metti^e eu possession. Une fois que vous l'avez» vous vous demandez à quoi elle est bonne, vous ne pouvez pas le trouver; si vous le trouviez, dès ce moment-là, la rose ne produirait pas sur vous le sentiment esthétique, elle produirait sur vous le sentiment de rulilité, et le sentiment de rutililé détruirait le sentiment esthétique.
Un peintre qui a une belle galerie de tableaux qu'il considère comme objets ])eaux éprouve un vif plaisir, un vif amour pour ces objets. Je vous demande si ces objets sont les mêmes pour un marchand de tableaux qui considère cette galerie comme chose de commerce. Non, du tout. D'un côté le sentiment esthétique, de l'autre le sentiment de Tutilité : ces deux sentiments sont parfiiltement distincts ; et, pour que le sentiment esthétique soit produit, il faut que le sentiment de Tutilité soit écarté.
Nous éprouvons donc pour les objets extérieurs des aversions et des amours qui ne sont pas intéressés, parce que, si par hasard ces objets sont utiles, il suffît que nous concevions qu'ils nous sont utiles pour que le sentiment qu'ils nous inspirent d'abord soit changé et détruit, et pour qu'un autre sentimeai naisse en nous. Le caractère de ces objets est donc^ sous ce rapport, d'être inutiles ; le caractère de l'amour qu'ils nous inspirent est précisément que toute conception de leur utilité soit bannie de notre esprit. Plus un objet beau vous parait utile, moins il vous parait beau. Que si un objet est à la fois utile et beau, vous pouvez éprouver d'un côté de l'attrait pour cet objet en tant qu'utile, sans que cet
SUR LA SYMPATHI£.
attrait empêche que de l'autre vous éprouviez pour sa beauté de Tamour. Ainsi, Taversion même qu'inspire un objet nuisible n*enipèche pas que nous n'en ressentions la beauté, que nous n'éprouvions de l'attrait pour lui. Prenez deux- personnes parmi vos connaissances, l'une belle, Fautre laide ; faites que la belle soit yotre ennemie, que la laide soit votre amie. Uune vous est utile, l'autre vous est nuisible. C'est celle qui est laide qui vous est utile, c'est celle qui est belle qui vous est nuisible. Cela n'empêche pas que vous ne sentiez la beauté de l'une, et que, comme belle, elle ne vous plaise, et que vous ne sentiez la laideur de l'autre, et que, comme laide, elle ne vous déplaise.
Ainsi donc la beauté et l'utilité se rencontrent en hos*
tilité; et, malgré celte hoslililé, vous n'eu éprouvez pas moins pour l'utilité l'amour de l'utile, pour la beauté l'amour du beau.
Il n'y a rien au moiîde de sidénioiUré que l'existence de ces amours et de ces aversions désintéressés que produisent en nous les objets. Si les objets extérieurs peu* vent nous plaire et nous déplaire, peuvent nous inspirer de l'amour et de l'aversion à un autre titre qu'à ce titre qu*ils sont utiles et nuisibles pour nous, à quel titre donc nous inspirent-ils cet amour et celle aversion? Quelle est la source, la cause, le secret de ce sentiment qu'ils nous inspirent, et qui ne naît nullement de la considération de l'ulilité et du danger de ces objets ï Toute la question est là. Si cette question était résolue, si, en pé* nétrant et en fouillant dans la nature de ces objets et des sentiments qu'ils nous font éprouver, nous arrivions au mot de cette énigme, nous seriom arrivés à ce principe désintéressé de notre nature, que nous appelons sympathie.
Toute la question est là; mais cette questiou n*est pas facile à résoudre.
Commençons par le commencement. Assurément, puisque certains objets nous inspirent certains sentiments, il y a quelque chose dans ces objets qui est là cause de ces effets ; d*un autre côté, puisque nous éprouvons ces sentiments, il y a quelque chose en nous qui &it que non» les éprouvons. Il faut que notre nature soit constituée de telle sorte que certains caractères dans ces objets y développent certains sentiments, et d'un autre cdté il faut que ces caractères existent dans les objets, pour que l'effet puisse être produit. Il y a donc nécessairement, et on peut l'affirmer a priori, quelque chose en nous qui nous prédispose, qui nous rend capables de ces amours et de ces aversions désintéressés; quelque chose aussi dans Tobjet qui provoque en nous ces amours et ces aversions désintéressés.
Il y a donc ici une double recherche à faire : Qu'est-ce qui dans l'objet nous attire d'une manière désintéressée? Quel est le caractère précis qui fait qu'un objet, si vous voulez prendre une expression plus courte, est beau et nous attire, quoiqu'il nous soit inutile et quelquefois nuisible? Quel est ce caractère dans l'objet qui développe en nous ces singuliers sentiments? Qu'y a-t^l dans notre nature qui permette qu'un tel caractère étant mis en face d'elle, un tel senlimenl se développe en elle?
La solution de cette double question nous donnera deux résultats: le premier, la définition du beau; le second, la déhnition, le caractère précis du sentiment de sympathie ou du principe sympathique.
Vous remarquerez que de simples lignes tracées sur un tableau nous affectent déjà d'une manière différante,
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ce qoi prouve que chacime d'elles nous affecte. IVacez sur un tableau une ligne serpentine ou une ligne oyale, et, vous mettant en présence de ces deux lignes, voyez si ces deux lignes font sur vous la même impression. Etre* marquez que je ne parle pas de cette image ou de cette idée qui vient se peindre dans notre intelligence, et qoi n'est que la reproduction de l'image extérieure. Non. Jesais bien que ces deux idées seul différentes comme les deux faits ; mais, outre ces idées qui sont dans votre intelligence, ne sentez-vous pas au fond de votre nature deux impressions dinérciiles; en d'autres termes, la ligne ovale fait-elie sur vous la môme impression esthétique que la ligne serpentine? Il est fort difficile de dire en quoi diffèrent ces impressions; mais il est très-facile à un liomme susceptible des impressions esthétiques d'affinner que ces deux lignes sont distinctes.
A côté de ces lignes régulières, tracez une ligne brisée, confuse, marchant irrégulièrement: assurément les deox impressions seront encore distinctes.
A cftté d'un cercle parfait, tirez une ligne droite : le cercle et la ligne droite produisent sur vous deux im* pressions esthétiques différentes. H &ut donc que diacune ait déjà un sens pour vous.
Il en est de même de deux sons : je prends les choses les plus simples. Un son grave et un son aigu non-seulement produisent une sensation différente pour vou e oreille, mais disent des choses différentes à votre âme. Vous ne pouvez savoir ce qu'ils disent; mais ces deox sons, il est sûr, vous mettent dans des dispositions diffé* rentes. -
Dn mouvement lent et doux, et un mouvement rapide, impétueux, produisent également sur vous deux émotions esthétiques différâtes*
SUR LA SYMPATHllf.
Une grande étendue et nne petite étendue, une forme
anguleuse et une forme arrondie, produisent également sur vous des impressions différentes. Ainsi, jusque dans ces éléments du caractère des objets extérieurs, tous retrouvez toujours cette puissance qu'ont ces objets d'agir sur vous indépendamment de toute considération de ce • qui est utile et de ce qui est nuisible.
La ligne serpentine et la ligne ovale vous sont absolument égales sous le rapport de rintérét. Voilà une remarque qu'on a faite ; j'en ajoute une autre : c'est quil n'y a dans les objets, extérieurs que trois choses, ni plus ni moins : il j a la matière qui les compose, il 7 a la force qui agrège d'une certaine manière celte ma« tière, et puis il y a les qualités qui résultent de cette combinaison de la force et de la matière, les qualités exté^ rieures qui résultent de la combinaison de ces deux éléments. La matière, je ne la connais pas ; la force, je ne la Tois pas; je ne vois que les propriétés extérieures ; ces propriétés extérieures sont donc les seules ciioses qui puissent agir sur moi. Maintenant je remarque que deux qualités tout à fait différentes, un mouvement par exemple et un son, et il y a loin d'un mouvement à un sou, produisent sur moi, peuvent produire sur moi la même sensation, les mêmes émotions esthétiques, les unîmes impressions esthétiques. Il y a tel son qui a le même effet esthétique sur moi que tel mouvement; et pourtant le mouvement et le
son sont deux choses parfaitemenl distinctes, parlaitement différentes* Tel geste me dit la même chose esthétiquement que tel cri ; il 7 a tel cri poussé par un de mes semblables qui fait la même émotion esthé» tique sur moi que tel geste. Ainsi, ii 7 a tel cri qui m'émeut .comme un geste de désespoir, et il 7 a tel
SUR hk SYMPATHIE.
geste qui m'émeut comme un cri de désespoir» U& deux idées sont parfaitement différentes des deux phénomènes qui les ont produites; Témolioa esthétique est la même.
11 suit de là, messieurs, que ce n'est pas la matière . qui produit eu moi l'émotion esthétique dans les objets; ce n'est pas la force, que je ne vois pas ; ce sont les propriétés par lesquelles Tobjel se iiiaaifeste à moi. Mais pourtant ces propriétés n'agissent sur moi qu'en tant qu'elles me disent quelque chose, qu'elles m'annoncent quelque chose, en d'autres termes, qu'autant qu'elles sont le symbole de quelque chose* £n effet, une ligne tracée d'une certaine maniéré me dit autre chose qu'une ligne tracée d'une autre façon; il m'est ini|jossible de trouver dans ce qu'il y a de matériel dans ces deux lignes la source de mes impressions ; ce n'est pas là ce qui m*émeut; mon émotion a sa cause dans ce que représentent ces deux signes extérieurs. En un mot, ces deux signes extérieurs n'agissent sur moi que parce qu*ils sont des symboles; c'est pourquoi deux signes tout à fait différents produisent la même émotion esthétique, ces deux signes pouvant représenter chacun à leiu: manière une seule et même chose. -
Messienris, je prétends que Texpression est, dans les objets extérieurs, ce qui fait que ces objets extérieurs m'émeuvent esthétiquement, c'est-à-dure me donnent des émotions désintéressées. Or qu'est-ce que représentent ces signes extérieurs, de quoi sout-iis le symbole? Ils sont le symbole de la force qui est au fond de tout objet extérieur; cl c'est cette force dont les propriétés, dont les qualités, dont les attributs divers, représentés d'une manière diverse aussi par les différents attributs
des corps» c'est cette force, dis-je, ce sont les qualités, les propriétés de cette force, qui, manifestées ainsi sous le symbole extérieur, produisent en moi telle ou telle émotion esthétique. Dans les simples éléments des propriétés des corps, dans les simples lignes, dans les simples sons, dans les simples formes, il y a déjà quelque chose de moral, quelque chose d'intellectuel de signifié: il y a, par exemple, dans une circonférence parfaite quelque chose qui me rappelle Tordre, qui me rappelle une puissance régulière; il y a dans la ligne brisée quelque chose qui me rappelle, qui m'indique, qui me signifie une puissance qui agit irrégulièrement et d^une manière bizarre et inconséquente. Il y a un signe de douceur et d'élégance dans la ligne serpentine, signe qui est plus distinct encore, parce qu'il est uni avec Tidée d'ordre, dans la ligne ovale.
Si ces différentes lignes me sont différentes esthétiquement, si elles commencent à me parier, quelque obscurs symboles qu'elles soient, c'est parce que déjà elles niindiquent ainsi, elles me désignent, elles me représentent certaines manières d'être, d^agir, certains caractères de la forcé, c'est-à-dire de la nature active et intelligente.
Il y a dans le son aigu, par rapport au son grave, le rapport qu'il y a entre les actions vives et impétueuses de ma force' et les actions modérées de celte même force; et c'est pourquoi ces deux symboles font sur moi les mêmes impressions qu'un mouvement rapide et qu'un mouvement lent, quoique le mouvement soit différent matériellement du son.
Ainsi, si noud voulions parcourir toutes les différentes propriétés, toutes les différentes qualités par lesquelles les objets se manifestent à nous» nous verrions chacune
de ces qualités élémentaires signifier quelque chose, et toujours quelque cbose d^mteUectuel et de moral» quel* qùes-unes des propriétés, des modificatious, des qualités de la nature active et intellectuelle, d'une nature, en d'autres termes, semblable & nous. £h bienl messieurs, montée Féchelle des êtres, et vous verrez qu'en passant du règne minéral au règne végélal, du règne végétal au règne animai, du règne animal à l'espèce humaine elle* même, vous verrez que tous ces signes qui, isolés, ont déjà un sens, en se combinant entre eux ioiment des sens de plus en plus clairs. On pourrait r^arder ces signes, pris isolément, comme une espèce d'alphabet dont chaque lettre a un sens, dont les éléments, se trouvant combinés d'une certaine manière dans le corps minéral^ commencent à former uu mot qui ( si plus significalif que la lettre simple; qui, se combmant en plus grand nombre dans le végétai, forment des phrases qui ont un sens plus significalif que les siai|)lcs mot?; qui enfin, multipliés, devenus plus énergiques dans les animaux et dans l'homme, finissent par former des discours tout entiers.
Yoyes, en effet, la nature humaine dans ces moments où, sans parler, elle est pourtant animée de certaines im|»ressions. Tous ces signes, qui ne sont que des lignes, des teintes , des mouvements , se combinant entre eux rapidement, vous racontent ce qui se pass*e dans l'Ame. Cesi VÙLine elle-même qae vous voyez à tiavers cet ensemble de symboles.
Descendez à Tanimal : voyez la figure du lion ; il y a li certains traits, certaines formes, certaines étendues, qui, combinés de certaine manière, vous parlent de l'Ame de ce lion.
Si vous descendez à la plante, vous trouverez ces si-
gnes moitié nombreux» maiâ expiessiis, qui vous diront que le chêne est fort» qoe le peuplier se développe facilement, que l'arbre maltraité par le vent et le sol souffre ; vous retrouverez partout» sous ces signes différemment combinés» votre âme» votre nature» dans certaines dispositions, éprouvant certaines souffrances, certains plaisirs» ayant plus ou inoins d'intelligence ; en un mot , votre Ame avec ses différentes qualités, h différents degrés.
C'est ce qui explique l'émotion esthétique ; c'est trèscertainement cela qui, dans les différents objets qui
vous cineuvent sans vous paraître utiles, c'est évidemment cela, dis-je, qui vous touche et qui fait que ces objets ne vous sont pas indifférents* Ce n*est pas cela qui fait qu'Us sont beaux, mais c'est ce qui fait qu'ils vous touchent» qu'ils ne vous sont pas indilïérents.
Établissons cette distinction. Il faut bien distinguer le siiii[)le plaisir, résultat de l'expression, et dont je viens de vous indiquer la source, d'avecle plaisir du beau; c'estloul aulre chose» ou» pour mieux dire» le beau n*est qu'un cas de l'expression. Il suffit que, parties signes quelcoiniues, il vous soit évident qu'une force réside dans un certain objet extérieur» pour que cet objet extérieur ne vous soit pas iiidiUcrent» pour que cet objet extérieur vous intéresse.
Le limaçon qui se traîne sur la terre vous déplait;
mais il ne vous est pas indifférent; mais vous ne pouvez pas le contempler sans que votre sympathie ne s'émeuve en voyant cet animal gagner sa vie si péniblement, se traîner si lentement et avec tant d'eiïorts sur la surface de la terre. Vous sentez en vous la force qui vous constitue suivre, pour ainsi dire, les efforts de cet animal, se traîner avec lui. Si vous vous laissez aller à votre sim-
pie nature, si vous obéissez aux mouvements qui s'élèvent naturellement en vous à la vue de cet objet, voas scnlirez conimeune imitation en vousderêlredaiislequel cette force vous apparaît à traversées différents symboles matériels : c'est là ce qui fait que cet objet vous a inté-
Mettez à c6té de cet objet qui vous présente des caractères clairs, c'est-^à-dire qui est un symbole clair, qui
vous indique clairement une certaine situation de la force, mettez un caillou sans forme. Ce caillou, vous le regardez, vous Tînterrogez, vous sentez bien qu'il veut dire quelque chose; c'est un mot mal écrit; il n'a pas un sens clair, parce qu'il n*a aucun des attributs principaux des corps. Il n'a* aucun caractère bien déterminé. Sa couleur, c'est une couleur grisâtre qui n'a rien de tranché. Sa forme, il n'en a point : ce n^est ni un cercle ni
lin ovale; c'est quelque chose d'irrégulier. Son étendue n'est ni grande ni petite; ce n'est ni une montagne ni' un petit objet. C'est quelque chose de médiocre en tout; en un mol, aucun des symboleb élémentaires qui composent Talpbabet symbolique par lequel la nature nous parle n*a aucun caractère déterminé dans ce cailloa. C'est pourquoi, à sa vue, vous sentez bien qu'il dit quelque chose, mais vous ne pouvez sentir ce qu'il dit; c'est pourquoi il ne vous cause aucune émotion esthétique. Dans le liinaçon, au contraire, vous voyez une force, une force qui tait péniblement ce qu'elle fait^ quia l'air de souffrir, paresseuse et inerte. Cela vous déplaît, nous verrons plus tard pourquoi. Mais, en vous déplaisant, cela vous intéresse ; il y a en vous quelque chose qui s'éveille, qui comprend l'état de cette force. Toutefois vous êtes sans sympLithie pour cette force, tout en imitant les allures et l'état dans lequel cette force se trouve.
SUK LA SYMPATHIE. 333
Mettez un serpent devant vous, voyez courir ce serpent; qu'il y ait un bon barreau entre vous et lui, pour ne pas craindre qu'il yôus pique, car il n'y a rien qui trouble plus Festhctique que la crainte. En voyant au soleil cet animai courir en se repliant avec tant de légèreté et de Tjvacilé, je ne sais, mais quelque chose se passe en moi qui imite ces mouvements-là, qui court avec le serpent» qui se déroule et qui va avec lui ; je^sens un commencement de mouvement en moi, qui tâche d'imiter le mouvement qui est représenté» qui est sous mes yeux.
De même, dans un ordre de choses pins élevé, à la vue d'un homme qui indique certaines émotions, certaines dispositions de l'esprit, ma nature imite ces dis-* positions, même malgré elle, alors même que ces dispositions lui répugnent. Ainsi, quand vous voyez une figure soufirante, votre nature commence à souffrir,
et votre li<:ure, sans que vous y songiez, couunence à prendre l'expression delà soutlrance. Quand vous voyez tine figure aimable et ouverte, alors même que vous seriez dans une dis[)Ositioii pénible, vous sentez vo(re âme s'épanouir, devenir ouverte avec Tâme devant laquelle vous êtes, et votre figure prend l'expression de celle qui est devant vous.
C'est ce qui fait que l'aspect d'une mère souriant fait sourire Tenfant, et que Taspect d'une figure sévère le fait pleurer; c'est ce qui force notre nature à se mettre à Tunisson avec les objets mêmes qu'elle ne voit pas, mais qui lui sont révélés par les symboles qui les enveloppent..
De même, quand nous sommes en présence d'une figure humaine qui annonce une haute dignité morale, nous sentons notre intelligence s'élever, se développer
3a4 SUR LA SYMPATHIE.
poar ainsi dire; nous sentons notre âme prendre ces dispçsiliOQâ dignes que uous voyous paraître sur la ûgure de notre eemblable ; nous noos unissons aux qualités que nous voyons briller sur celle figure, et qui ne sont que le symijole des qualités qui brillent dans son âme.
La figure qui nous répugne le plus entraîne cette imitation, qui est le vrai mouvement de la sympathie. Vous ne pouvei contempler longtemps, pourvu que yotre raison ne se mette pas à la traverse, une figure qui indique la ruse, rhypocrisie, sans qu'une disposition k Ja ruse et à rhypocrisie, si faible que yous "voulies la supposer, ne commence en vous, et que, dans la contemplation de cette ligure, la vôtre ne prenne Texpressiou qu'elle a sous les yeux. Tous ces eflets sont des effets de la sympathie.
De ce que nous ne pouvons rien voir d'animé dans une certaine disposition sans que ces mouvements à Funisson ne commencent dans notre propre nature, il suit que les objets qui nous répugnent le plus^ mais qui vivent à un degré quelconque, ne peuvent pas nous être indiilércnts.
Telle est la force de Tei^ession, son véritable caractère. Aussi les artistes ne se bornent pas à nous représenter des objets beaux, ils nous représentent aussi des olgets laids. Ils ne le feraient pas si ces objets devaient nous laisser sans intérêt ; ils le font, parce qu'ils savent que partout où il y a vie nous sommes intéressés. Dans les romans, au théâtre, on vous représente des caractères très-laids ; mais ils vous émeuvent, vous touchent, parce qu'ils vous représeuieut une àme daus certaines situations, et que vous avez une âme humaine qui s'intéresse & un homme dans quelque situation qu'il soit.
le TOQS ai Mi Toir que la sympathie, qui se déclarait
entre riioiume et riiomme,se déclare aussi entre riioinme et ranimai, entre Tlion^me el la plante, entre l'homme et le minteal. Ce qui fait que, dans le dernier échelon des êtres, vous n'éprouvez pas la inèaie impression en voyant un caillou informe et un cristal régulier, c'es.t parce qu'il y â de Tordre, de l'intelligence dans ce cristal: en effet, cette force qui a organise les ditlérentcs mdécules qui composent ce cristal les a orgaiiisées d'une manière régulière. C'est cette régolarité qui annonce une fatalité ordonnée ; c'est cet ordre qui fait que TOUS trouvez un de ces objets plus significatif que l'autre; que l'un a de l'expression, que l'autre n'en a pas ; que l'expression vous plaît, parce que l'ordre vous plaît; qu'un objet naturel, à quelque degré de l'échelle des êtres qu'on le prenne, n'est pas au fond indiflTérent pour nous, car il n'y en a pas un qui ne nous dise clairement ou iconfusément quelque chose de la force qui est en nous.
Les artistes, les portes, tous ceux qui sont chargés ou qui prennent la mission de nous émouvoir esthétiquement, connaissent et entendent infiniment mieux le langage des symboles que le reste des hommes, par la simple bonne raison qu'ils Tout plus étudié» et par cette autre raison qu'ils ont une nature plus sensible à celle expression que le comnmn des hommes. £n eiiet, il y a des Ames qui ont plus ruitelligence des symboles naturels que d'aulres; il y a des âmes chez qui la synipathie pour tout ce qui a vie se développe «t beaucoup moins* de frais, beaucoup plus vite que chez d'autres;
et puis, rhahilude de ce développement sympathique fait que peu. à peu on connaît mieux le sens des symboles qui l'excitent , qu'on sait mieux ce langage mysté-
l icLix pdi' lequel la iiialière [jaiic à rcspiil dans tout ce
qui existe, dans la création tout entière et dans toutes les parties par lesquelles eHe nous apparaît. L*ensemble de
celte création, ses plus grandes, ses plus petites parties, tout cela a un sens pour nous, nous parle, de quoi î de notre propre nature^ qui est partout à différents degrés. C'est à ce titre que toutes choses nous intéressent; c'est parce qu'il y a en elles de Texpression.
Maintenant, si vous voulez savoir qudle différence il y a entre rexpressioii et le beau, il vous sera très-facile de le découvrir. Il y a des choses qui §ont laides et qui cependant vous intéressent; tout ce qui est laid vous intéresse, tout ce qui est beau vous intéresse pareillement Ce qui est laid, ce qui est beau, vous intéresse au même titre, en tant qu'exprimant quelque chose; mais, tout en vous sentant intéressés par ce qui est laid, ce qui est laid vous répugne, tandis que ce qui est beau vous attire. Donc, ce qu'il y a d'exprimé dans les deux objets n'est pas la même chose. De là vient qu'à l'émotion que vous cause Texpression s'ajoute une tout autre sensation, agréable quand c'est rexpressioii d'une chose ])elle, désagréable quand c'est l'expression d'une chose laide, et que de ces deux sensations résultent, d'une part on certain attrait pour l'objet beau, et de l'autre une certaine répugnance pour l'objet laid. Qu'est-ce qui distingue les choses exprimées dans le beau et les choses exprimées dans le laid? Vous n'avez qu'à voir ce qu'expriment les choses que vous appelez belles, qui vous agréent, et ce qu'expriment les choses que vous appelez laides, qui vous déplaisent: vous trouverez ce grand résultat, que, toutes les fois qu'une nature extérieure vous semble douée à un haut degré, à un degré suffisant du moins, des qualités que vous estimez en vous et qui sont les attributs essea-
SUH LA SYMPATHIË. 337
liels de la force « toutes les fois que non-seulement cet objet vous en semble doué , mais qu'il vous semble que ces qualités se développent avec facililé ou énergie en lui, dans tous ces cas, l'objet vous paraît beau. Toutes les fois, au contraire, que dans un objet extérieur vous voyez Tabsence des qualités essentielles de la force, ou que vous y voyez les qualités essentielles de la force se développant maU difficilement, péniblement, cet objet vous répugne, cet objet vous paraît laid.
Ainsi, ce qui est perfeclion en nous est beauté hors de nous; ce qui est imperfection en nous est laideur hors de nous. Nous n'exigeons pas dans les différentes espèces d'êtres toutes les qualités qu'a notre force pour les trouver beaux, mais nous exigeons que quelques-unes s'y développent avec énergie ou avec facilité. Ainsi, dans l'arbre, nous n'exigeons pas l'intelligence, parce qu'elle n'y est pas; n'y étant pas, nous n'y pensons pas. Mais qu'y a-t-il dans l'aibre ? 11 y a de la puissance. Eh bien I cette puissance peut se développer avec une grande énergie , ou bien elle peut se développer pares-sensément, lourdeineni; elle peut se développer en outre avec facilité, c'est-à-dire sans être empêchée par des obstacles extérieurs, ou elle peut sç développer avec lutte, comme il nous arrive très-souvent de nous développer nous-mêmes. Dans ces différents cas, voici ce qui arrive : que, là où nous voyons un grand développement de la force végétale, nous en concluons instinctivement que cett9 force est pleine d'énergie : eh bien! comme l'énergie en nous, l'activité en nous, nous plaisent, elles nous plaisent aussi dans cet être étranger. Que si, au contraire, nous voyons à des. signes extérieurs que la force qui anime la plante qui est sous nos yeux est faible, qu'elle est languissante, qu'elle est molle dans son
338 SUB lA SYMPATHIE,
dévelup^icinent, et c*est ce qui nous frappe dans toutes les plantes grasses» tratoautes, rampantes» ou dans les plantes extrêmement grêles, alors cette infirmité de la force, cette faiblesse du mouvement, qui sont en elles, nous déplaisent comme en nous.
Maintenant, lorsqu'une force non-seulement se développe avec activité, mais encore se développe £acilementi nous trouvons cela beau» et c*est ce qui arrive dans un magnifique platane très-haut, très-large, et qui déploie autour de lui de nombreuses branches également longues. A son aspect» comme cet aspect nous révèle non-seulement la force énergique, mais la force dont le développement est facile, nous éprouvons ce sentiment spécial qu'on appelle le sentiment do beau.
Mais, si sur le sommet d'une haute montagne en butte aux orages, vous voyez un chêne vigoureux ébranlé par
les tempêtes, vous n'éprouviz pas le môme sentiment que vous £ait éprouver le peuplier. C'est pourtant un sentiment très-agréable» c'est celui de la lutte contre la force exléi ieure. Ce chéiie a été pris pour emblème de l'homme vertueux. Entre ces deux sentiments» Tuu causé par le chêne battu de Forage et qui n'en est pas moins fort, et l'autre causé par le peuplier (jui se développe avec la plus grande facilité et sans lutte » il y a la di£Cérence du sentiment du beau et du sentiment du su*
blime. Le peuplier produit en nous le sentiment du beau, et le cliéne celui du sublime. Ainsi» vous voyez pourquoi toute espèce de vie , exprimée dans les objets naturels ' parles symboles matériels, nous intéresse ; et c'est là le plaisir du beau d'une part» et le plaisir de l'expression . d'une autre.
Vous voyez, eu d'autres termes, que la force» qui est
notre nature même, transportée dans les choses extérieures^ est traduite dans la situation dans laquelle elle se trouve, et avec les propriétés qu*eUe a» par la matière quiTenveloppe eL quelle anime; que cette force excite en nous uue émotion, une émotion sympaliuque, et que cette émotion sympatlnqae varie en devenant tantôt agréable»
tantôt désagréable, taiilùtagréable à diUcreiUs titres, selon queTétatmême dans lequel celte force nousapparaît varie; et que ce qui fait la différence entre le sentinfent du laid et le sentiment du beau, c'est dansTobjet extérieur la même f chose qu*en nous ; c'est-à-dire une force dans laquelle se \ développent librement et énergiquement les qualités que \ nous aimons en nous ou que nous éprouvons en nous ; ) ou une force dans laquelle ne se développent que faiblement, qu'avec mollesse , que d^une manière imparfaite, ces mêmes propriétés et ces mêmes qualités que nous / éprouvons en nous* En d'autres termes^ la nature exté* rieure n*est qu'un reflet de nous-mêmes ; ce reflet nous * - revient à travers les formes matérielles qui en sont les symboles. C'est pourquoi la nature extérieure nous parle, nous émeut de différentes façons : c'est ce qui établit celle profonde sympathie que j'analyserai dans une autre leçon.
Voilà le commencement de ces amours et de ces aversions désintéressés qui s'élèvent en nous à la vue des objets extérieurs, abstraction faite des considérations de leur utilité et de leur danger.
Il est très-difticile, à moins d'entrer dans beaucoup de détails, de donner de ces phénomènes-là une analyse assez précise, assez nette , pour qu'elle paraisse une démonstration. Si je faisais un cours d'esthétique, ce que je viens de dire en une leçon , j'aurais passé deux ou trois mois à vous Tex poser j et j'espère qu'à l'aide de ces
longues analyses, tout ce qui vous paraît peu démontré, vague» dans ce que je viens de dire, vous parattrait clair et évident ; mais je suis obligé d'arriver aux conséquences et de passer un peu légèrement sur l'analyse des principes constitutifs de la nature hiunaine » qui seront la base de ces analyses.