‹ Nouveaux mélanges philosophiquesChapitre 16 sur 19 · DE IX PH1L05UPH1K ANCIENNE · texte numérisé non relu

DE IX PH1L05UPH1K ANCIENNE

aucun, quVn k sulle-t-il? Qu'il n'y a aucune vérité reconnue en philosophie, ou, en d'autres termes» que la science philosophique n'existe pas encore. Mais la critique prcsupp(3se la connaissance de la vérité. La critique des opinions philosophiques est donc impossible. On peut donc exposer les opinions philosophiques, mais on ne saurait les apprécier.

En effet, messieurs, avec quoi et au nom de quelle r^le rbistorien de la philosophie pourrait-il les apprécier? Ce ne serait pas au nom de la vérité, puisqu'elle n'est point connue. Ce ne pourrait donc être qu'an nom d'une des opinions qui ont la prétention de Texprimer. Mais qu'arriverait-il s'il prenait pour base de ses jugements Tune de ces opinions? Qu'il se verrait forcé de déclarer vrai, au nom de cette opinion, ce qu'il aurait été forcé de déclarer faux s'il en avait adopté une autre. La critique dépendrait donc entièrement de la préférence qu'il aurait accordée à telle opinion sur toutes les autres. Mais quel titre pourrait avoir cette opinion à celte préférence? Aucun, puisque , la vérité n'étant point connae, la valeur de ces opinions ne peut être appréciée. Sa critique, reposant sur une base incertaine, serait donc incertaine comme elle ; elle n'aurait aucune autorité. Elle ne serait que ia critique des systèmes par un système.

Gonflez à Cabanis le soin de £aire l'histoire de la philosophie, il déclarera vrai le système métaph\sique d'Épicure/ car ce système est le sien. Contiez à Kant la même lâche, il déclarera faux le même système, car ce système est le contraire du sien. Quelle autoiité la critique de Cabanis aura*t-elle auprès de Kant, et celle de Kant aux yeux de Cabanis? aucune. Quelle autorité chacune de ces critiques aura-t-ellc aux yeux du com-

Uigmzeu by CjOO^Ic

COURS D'HISTOIRE

iimn (les liouiiiies? aucune. Car le commun deshoiiuiies pourra-t-il décider entre l'autorité de Tua de €es philosophes et rantorité de Fantre?

El si le système d*Épicure est à la fois une erreur * pour Kant et la vérité même pour Cabanis» ne 8*ensuivra-t-il pas qu*en découvrant ce système, Tesprit humain aura fait selon Tun un faux pas , selon Tautre une découverte immense? L'un fera donc recaler, l'autre avancer l'esprit humain à celte époque de notre histoire. La marche de l'esprit humain sera donc représentée d'une manière opposée dans les deux tableaux. Le I)ul de l'hisloire d*une science sera donc manqué dans l'une et dans l'autre : car, encore une fois, à laquelle de ces deux versions le lecteur pourra-t*il s'en ra|) porter?

Tanl donc que la philosophie n'est pas faite, les histoires de la philosophie n^ peuvent être que des systèmes. Aussi, les différentes histoires de la philosophie que nous avons portent toutes le cachet des écoles diverses dont elles sont sorties. Les faits ou l'érudition restent les mè«* mes, les jugements ou la ( ritiquc varient.

L'histoire de la philosopiiie suppose donc la pbiios<>» phie faite. Entreprendre l'une avant l'autre, c'est vouloir la fin avant le moyen. C'est un cercle vicieux manifeste. .

Telle est, messieurs, la conclusion à laquelle la logique

nous force d'aboutir. Maintenant que ferons-nous? D'un côté, la logique exige que nous fassions la science, et que nous la fassions par l'histoire de la science. De l'autre, la destination de celte chaire veut que nous fassions l'histoire de la science, et non point la science. Quel parti prendre? Comment échapper aux inconvcnients?L'hisloricn de la philosophie pourra-t-il apprécier

D£ LA PHILOSOPHIE ANGIËNNË. 269

les systèmes? Ce ne serait pas au nom de la vérité, puisque la vérité n'est pas connue. Ce ne pourrait donc être qu*au nom d'une opinion particulière. Mais qu*arriverail-il de là? qu'en jugeant au nom de cette u[)inion, il serait forcé de déclarer vrai ce qu'il aurait été forcé de déclarer faux s'il avait adopté pour base de ses jugements roj)inion contraire, qui n u ni plus ni moins de titres à passer pour ta vérité.

FAITS IX FSNSÉE8

Cette question des signes est extrêmement complexe.

Elle contient une foule de problèmes et implique une grande variété de recherches. Si on ne veut pas s'égarer dans ce dédale, il faut ayant tout en étudier et en démêler les détours, et pour cela n*y pénétrer que lentement, et, à chaque pas que I on y fait, reconnaître avec soin les parties parcourues. De plus, celte question ton« che à beaucoup d'aulres qui lui sont analogues ou qu'elle semble comprendre, et dont il est nécessaire de la distinguer, si on ne veut mêler des faits et des notions de natures différentes et tomber dans des confusions quila rendraient insoluble. Enfin, elle a dans plusieurs sens une portée dont il faut savoir se défendre : car, si on la

1. Note de V éditeur. — Ce morceau n'est pas fenniné; mais cependant il est assez développé pour que la théorie entière de l'auteur puisse être saisie. C'est l'un des derniers qui soient sortis de sa plume. Il était écrit sur dos fragments de lettres dont quelques-unes portent la date de septembre 1S41.

272 FAITS ET PENSÉES

suivait dans toutes ses ramifications éloignées et qtfon se laissât entraîner àtoutes les perspectives qu'elle ouvre, on sorlirait de la théorie des signes proprement dits pour étudier une foule de questions qu'elle éclaire, il est vrai, mais qui lui sont extérieures; en ne sachant passe rete- . nir et se borner, on irait à tout et on ne finirait rien. Il en est ainsi de toute grande question philosophique. Sa solution rayonne au loin et illumine des espaces immenses. Ces horizons doivent être montrés, mais non "nsités, autrement la piiilosophic n'aurait plus de limites et pcr* drait son propre caractère : sciences et aiHs, elle absor* berait tout. L'entendre ainsi, ce serait chercher à lui 6\cr son plus grand charme, celui qu'elle tient de ces vastes perspectives qu'elle ouvre de tous cdtés, de cette auréole de conséquences fécondes qui l'environne, et qui cesse* raient d'être poétiques si elle y pénétrait.

Dégager peu à peu les nombreuses questions qu'en-* ferme celle des signes, distinguer ces questions des problèmes que le voisinage et l'analogie tendent à y mêler, enfin trouver la limite où ces questions, qui sont philosophiques, s'arrêtent, et au delà de laquelle s'ouvre k champ des applications qui ne le sont pas : telle est la triple tâche à laquelle doit s'appliquer d'abord tout esprit qui sait se conduire, et qui, ayant quelque idée de la complexité et des difticuités du sujet, a la volonté de la démêler et de l'éclaircir.

Cette lâche, nous allons labonier; nous chercherons lentement .et, en apparence peut-être, sans beaucoup d'ordre : semblable au voyageur qui reconnaît un pays inconnu, nous irons un peu à l'aventure, nous laissant conduire par les faits que nous rencontrerons, recueillant les indications, les problèmes, et les remarques de toute espèce qu'ils nous suggéreront Mais peu à peu, nous

Tespérons, la lumière sortira de toutes ces données, et l'ordre à sa suite. Nous verrons les questions se dégager, se subordonner, se chsst r, et la recherche entière s'organiser dans son ensemble. Sa circonspection et ses li* mites naturelles se dessineront. La carte du pays se dévoilera, sinon sans lacunes, du moins dans ses grands traits et dans ses points fondamentaux.

Des traités nombreux, de longs ouvrages même, existent sur la matière. Nous n'avons voulu ni les consulter ni les lire: non que nous les méprisions et que nous dédaignions d'y puiser, mais par deux raisons que nous dirons naïvement : la première, c'est que les idées qu'ils nous suggéreraient gêneraient la liberté de notre esprit, qui aime à se conduireà sa façon , etdépouîlleraientpour lui cette recherche de son i)lus grand charme, qui est dans la recherche même plutôt que dans le résultat qu'elle peut donner à la science; la seconde, c'est que nous ne comprenons bien que ce que nous avons trouvé, et que les idées d'autrui, quand nous n'avons pas d'abord exploré nous-môrnc la niLilicrc à laquelle elles se rapportent, n'ont pour nous qu'un sens vague, nous troublent plutôt qu'elles ne nous éclairent. C'est notre habitude, quand nous avons cherché tout seul et lixc nos idées ou nos doutes sur une question, d'aller voir ce qu'ont vu, pensé les autres. Nous les comprenons alors, et souvent leurs vues rectifient ou étendent les nôtres. £Ues ont, après^ de la lumière pour nous \ elles n'en auraient point avant.

Tout cela posé et bien entendu, nous commencerons.

274 FAITS BT PBN8ÉBS

Tout signe suppose une chose signifiée ; et, puisqu*il indique et révèle cette chose à Fesprity tout signe sup* pose aussi une iiilelligencc qui le saisisse et le comprenne. Ou voit par là, du premier coup, que le signe est un intermédiaire entre deux termes : l*un toujours le même, l'intelligence, Tautre muUi[)le et variable à 1 infini, la chose sigailiée, et que sa Ibnction est de désigner, de faire concevoir le dernier de ces termes^ c'est-à-dire la chose qu'il signifie, au premier, c'est-à-dire à l'esprit, pour lequel il la signifie.

Telle est dans sa plus grande généralité la nature da signe, telle est aussi sa vertu.

Il suit de là qu'entre le signe et la chose signifiée il doit y avoir un rapport : car, pour qu'un signe ait )a yerttt de révéler à Tesprit telle chose plutôt que telle autre, il faut qu*ii existe entre cette chose et lui une relation spéciale qu'il n'a pas avec toute autre chose.

Et, comme cette relation spéciale est la seule circonstance qui donne au signe sa vertu, c'est-à-dire qui le fasse signe, il suit de là que ce rapport est nécessairement perçu par Tesprit quand il comprend le signe : autrement l'esprit ne pourrait découvrir que c'est telle chose, et non point toute autre, que le signe désigne.

Il y a donc nécessairement entre tout signe et la chose qu'il signitie un rapport, et l'intelligence du signe ne peut élrc que la perception claire ou confuse de ce rapport par l'esprit.

Et comme l'esprit ne saisit d'abord que le signe, et

que c'est par le signe qu'il arrive à la ciiose signifiée» il faut de plus que, par des lois propres, Fesprlt soit na* tiirellement conduit à passer du signe qu'il perçoit au rapport de ce signe avec autre chose» et de ce rapport a la chose signifiée elle-même.

Avant d'aller plus loin, examinons quelques faits, et voyons si nous y trouverons la coniirmation de ces di* Terses anticipations.

On prononce devant moi le mot maison: instantanément ce son complexe me fait concevoir la chose qu'il signifie, et à laquelle je ne pensais pas du tout.

Le mot maison a donc été un intermédiaire entre mon esprit et la chose réelle dont il est le signe dans la lan* gue française. Il a fait concevoir cette chose à mon in* telligeuce : telle a été sa fonction dans l'opération qui s'est accomplie.

Haisd*où vient à ce mot la vertu de susciter dans mon esprit l'idée d'une habitation plutôt que celle d'un arbre, d'un cheval, de tout autre objet! évidemment de la re^ lation établie entre ce mot et cette chose spéciale, relation qui n'existe pas entre ce même mot et aucune autre réalité.

Mais, si j'eusse ignoré cette.relalionconmie l'ignorent tous les hommes qui ne savent pas le français, vainement ie mot aurait frappé mon oreille, vainement la relation élablie entre ce mot et la chose qu il signifie aurait existé; il est évident que je n'aurais pas compris, et que le signe n*en eût pas été un pour mon esprit.

Si j'ai compris, c'est que j'avais connaissance de la relation établie entre le son maison et la chose ainsi appelée : en sorte que le son perçu par mon oreille, le rapport, et l'autre terme, ont été immédiatement conçus par mon esprit.

FAITS ET PKNSÉES

Prenons un autre exemple Irès-peu différent : J'entends nu cri jeté non loin de moi par une personne que je ne Vois [>as: aussitôt, mon esprit conçoit un être humain qui souffre une cruelle douleur, et il y a si peu de doute dans cette interprétation instantanée, que je m*élance pour secourir la personne inconnue dont ce signe m*a révélé la souffrance.

Ici, comme dans le précédent exemple» le cri a été mon intermédiaire entre mon esprit et un certain fait dont il est le signe. Il a révélé ce fait à mon intelligence.

Mais pourquoi ce fait plutôt que tout autre, sinon parce qu'entre ce signe et ce fait il y a un rapport qui

les lie et qui s'évanouirait si on changeait Tun des deux termes?

Mais si j'eusse ignoré le rapport, le signe aurait-il agi

sur moi, et sa fonction révélatrice se fôt-elle accomplie? évidemment non. Je n'ai pu comprendre et je n'ai compris qu*à une condition : c*est que je savais le rapport spécial établi entre les deux termes. C'est la connaissance de ce rapport qui. a donné au signe sa vertu et qui, le signe perçu, m*a révélé instantanément la chose signifiée.

Ces exemples suftisent pour ne laisser aucun doute sur les points que voici :

l*» Le signe est un intermédiaire enUe respiil el la chose signifiée.

2« Sa fonction est de révéler à l'esprit la chose signifiée.

S"" Il ne le fait qu'à une condition : c*est qu'il y ait un rapport entre la chose signifiée et lui.

4« Mais cette première condition ne sutfil pas : il en faut une seconde, c'est que l'esprit conçoive ce rapport

lorsque le signe parait, ce qui ne serait pas possible s'il

ne le connaissait pas auparavant.

YoUà déjà quelques points établis ; nous allons en dé* montrer d'autres.

Nous avonë dit que le signe n'était signe qu*à la condition qu'il y eAtun rapport spécial entre lui et la chose

signifiée, et de plus, que l'esprit ne pouvait comprendre . le signe qu'à la condition que ce rapport fût préalablement connu. La première de ces lois n'a besoin ni de nouvelle preuve ni d'explication. Elle est parfaitement évidente et on ne peut plus claire. Il n'en est pas de même de la seconde.

Ou conçoit bien que, si le signe n'est signe que par une ' circonstance, Fesprit ne le saisira comme tel, c'est-à-dire ne le comprendra, que s'il saisit cette circonstance. On conçoit bien encore que, cetle circonstance étant un rap* port du signe avec la chose signifiée, rapport qui n'est pas visible non plus que la chose signifiée, l'esprit ne peut le percevoir comme le signe, et que^ s'il doit le connaître, il faut qu'il le conçoive* On comprend enfin qu'il ne peut le concevoir à propos du signe que s'il le connaît déjà, et si bien qu'il suffise que le signe se montre pour lui en suggérer aussitôt l'idée et celle de la chose signiliée. Tout cela paraît évident, nécessaire, et par conséquent incontestable. Et cependant, tandis que beaucoup de faits confirment pleinement ces inductions, d'autres en très-grand nombre semblent les démentir, ou tout au moins exiger qu'on les modifie sur un point.

FAITS ET PENSÉES

Parmi les &it8 qui sont en harmonie parfaite avec ces inductions, on peut citer tous ces systèmes de signes qui

composent les langues. Prenez un quelconque de ces signes : vous verrez qu'il est lié par un rapport spécial avec la chose qu'il désigne ; vous verrez que ce rapport est un siuiple rapport d'associalioii; vous verrez que votre esprit a été instruit de Texislence de ce rapport le jour où on lui a appris le sens de ce signe ; que c'est en cela même qu'a consisté pour lui la connaissance de la ' valeur de ce signe, et que maintenant, s'il comprend . inconlestablement ce signe toutes les fois qu'il lui apparaît, c'est qu'aussitôt il lui rattache et le rapport qui le lie à une certaine chose, et cette chose elle-même.

Ce qui lait qu'on sait une langue, c'est qu'un a appris à quelle chose, à quel lait réel est associé, par un rap«« port convenu et constant^ chaque mot» chaque forme de • cetie langue.

Ge qui fait qu'il faut apprendre une langue, c'est qu^on ne peut deviner ces rapports, et qu'il faut en acquérir la connaissâiice et les fixer un à uu dans sa mémoire.

Quand on apprend une langue en l'entendant parler,

c'est le rapport établi entre chaque mot et la réalité signihée qu'on apprend durectement.

Quand on apprend une langue avec uu dictionnaire, ' c'est le rapport entre chaque juoot de ceUe langue et le mot correspondant d'un autre que l'on sait déjà que l'on apprend inJirectenient. Ce n'est que par l'intermédiaire de ce mot de la langue que l'on sait qu'on arrive à connaître la réalité signifiée par le mot delà langue que Ton ne sait pas.

Aussi tandis que» pour les langues directement appii* ses, l'esprit passe immédiatement du mot à la réalité

qu'il représente^ pour les langues indirectement apprises, on sait qu'il va d'abord au mot correspondant de la langpue qui a servi d'intermédiaire, et que ce n'est que par le moyen de ce mot qu'il arrive à la réalité si* gnifiée.

Le travail (le l'esprit dans rintclligence du signeapparail donc avec la plus grande évidence dans rintclligence de ces systèmes de signes qu'on appelle les langues. Il est clair qu'il commence par apprendre les rapports établis entre chaque signe et la chose signiûée, et que comprendre un quelconque de ces signes, c'est tout uni* ment pour lui se rappeler, quand ce signe paraît, le rapport qui l'associe à la chose qu'il désigne dans la langue. L'esprit apprend d'abord le rapport, ce qui lui fait connaître ce signe comme tel. Il se souvient ensuite de ce rapport quand le signe parait, ce qui iail qu'il le comprend.

C'est absolument de la même manière que nous passons des figures de l'écriture aux sons du langage. Gel* 1es4& deviennent signes de ceux-^ci aux mêmes conditions. Nous les apprenons et les comprenons de la même manière.

Tous ces faits confirment donc pleinement la loi selon laquelle il nous a paru a priori que l'intelligence devait . comprendre le signe. Mais il en est d'autres non moins nombreux qui semblent résister à cette loi et en indiquer une autre. Nous allons en remarquer quelquesuns.

Etd*abord, je reprendrai celui que j'ai déjà cité dans les pages précédentes. Une personne jette un certain cri. Sans voir cette personne^ je conçois aussitôt qu'elle éprouve une vive douleur, et je vole à son secours. Le en i cm[>lit ici toutes les fonctions du mot dans les exemples précé-

demment cilés. il est pour moi signe d'un fait ciue je ne perçois pas, mais qu'il me révèle immédialement. Il est lié à ce fait par un rapport tellement spécial, qu'il n'est sî^nc qucde ce seul fait, et non point d'aucun autre, et que réciproqucmenlla moindre moditication dans la na* tore de ce cri en changerait la valeur comme signe, et ferait qu'au lieu de me révéler le phénomène delà douleur dans la personne qui Ta poussé* il m'en indiquerait un autre, Télonnement, Fad mi ration, la colère, par exemple. Enfin, je le comprends instantanément, ce qui semble ne pouvoir se faire si je n'ai pas précédemment appris la valeur de ce signe, c*est-^-dire le rapport spécial qui l'unît au phénomène de la douleur. Et cependant, en examinant la chose de près, il ne parait pas qu'on puisse admettre cette dernière conclusion; tout semble prouver au coutraire que, ia valeur de ce signe, je ne l'ai jamais apprise, et que je la savais antérieurement à toute expérience qui aurait pu me la révéler.

En comparant en effet la nature de ce signe avec

celle des mots qui composent une langue, on y trouve des dillérences notables qui indiquent que ces phéno* mènes ne sont point identiques, bien qu'ils rem-

pîiï^sLnt égalemeuL les lonçtions de sigacs pour notre intelligence.

Etd'abord, les signes qui composentunelangue n'ont un

sens que pour ceux qui ne la savent pas; ils n'en ont aucun pour ceux qui la savent. Pour tout homme quiignore le français, le mot maison non-seulement ne représente pas la chose particulière qu'il me désigne à moi qui le sais, mais il ne représente rien du tout, il n'est pas signe; c*est un vain son qui n'a aucun sens, aucune valeur. En est-il de môme du cri qui mdique la douleur ? Non : pous-

sez ce cri parmi les Hottentols, les Esquimaux» les Chi<*

nois, les Indoiis; qu'il frappe l'oreille d'une créature humaine quelconque, il sera immédiateiQent interprélc (le la même manière, il sera uniformément et universel* lement compris comme le signe de la douleur.

Il y a plus : de même qu*il est universellement couipris, ce signe est universellement employé pour exprimer, pour traduire sans détours le phénomèue d'une douleur vive et subite. Réunissez les représentants des divers peuples de la terre, et, leur montrant une maison, obtenez d'eux qu'ils désignent cet objet par un signe, chacun d'eux prononcera un mot ditrérent, et un mot qui n'aura ce sens que pour lui et ceux de sa langue, cl qui n'en aura aucun pour tous les autres. Faites au contraire que tous (éprouvent en même temps une vive et subite douleur, tous pousseront le même cri, qui sera compris par tous.

Non-seulement donc le cri qui exprime la douleur vive ou subite rexprime universellement pour toute créature humaine, mais toute créature humaine exprime universellement ce phénomène, quand elle réprouve, par le luùme signe.

Le cri est donc un signe universellement employé par tous pour e)[primer un certain phénomène, et universel* lement interprété et compris par touscouiuie expi unanl ce phénomène.

Mais ce n'est p<is tout. Un enfant n'emploie les mots de la langue que quand il les a appris comme sons d'abord et comme ^i^ne^ d'une certaine réalité ensuite. Il y a un tempà où l'enfant ne sait aucun de ces sons, et en ignore absolument la valeur, et il est facile de suivre le progrès leut par lequel il acquiert peu à peu cette double science qu'il ne possédait pas. Mais que^ dans les ]an<r

FAITS ET PENSÉES

gcs du berceau, et le jour même de sa naissance, un enfant éprouve une vive douleur, aussitôt il pousse un cri, qui pour tous les hommes est le signe de ce phénomène. Oui lui a appris ce si^ne? ce n'est pas Texpériencc assurément. Il s'en sert évidemment sans l'avoir appris.

Il est plus difficile de constater qu'il le comprend également avant d'en avoir appris la valeur par Texpérience» et cela lient à ce qu*on pourrait supposer que, se servant insliaclivement de ce signe pour exprimer sa douleur, il apprend ainsi Tinterprétation qu'il doit lui donner chez les autres. En effet, il s*éconle un certain temps avant que les sens de l'enfant nouveau-né aient des perceptions distinctes des phénomènes extérieurs, avant que ses yeux discernent, que ses oreilles entendent distinctement. Ce temps parait suffisant pour qu'il fasse l'expérience dont il s'agit, ou qu'on puisse supposer que c'est de cette expérience qu'il part pour interpréter chez les autres les signes dont il s'est servi lui-même, quand ses sens sont assez développés pour percevoir ces signes. :

Mais cette explication ne résiste pas, quand on la rapproche des faits et qu'on l'approfondit.

L'enfant eu effet peut bien entendre le cri qu'il pousse quand il soutire, et par conséquent associer instinctivement ce cri avec le phénomène de la souffirance; mais il ne peut voir l'expression que prend sa propre ligure quand il éprouve du plaisir ou de la douleur, et par conséquent il ne peut associer cette expression avec le phénomène intérieur correspondant. Et cependant il est parfaitement établi que, du moment où ses sens perçoivent, la figure riante de sa nourrice le calme et le fait sourire, tandis qu'une expression triste produit l'effet

contraire. Il y a plus : Tenfant est incapable de montrer et par conséquent de donner à sa figure Texpression de la menace» et cependant il comprend cette expression sur le visage des autres, et ellerciïraye et le t'ait pleurer. Plus tard il comprend des gestes qu'il n'a jamais faits ni pu faire lui-même» et dont Texpérience ne lui a pas ap«pris le sens. Tous ces faits sont parfaitement constants, et ne peuvent échapper à quia suivi les développements de la nature humaine dans un enfant II en résulte qu'il comprend certains signes sans en avoir appris la valeur ni en soi ni chez les autres. Or, s'il les comprend ainsi, il s'ensuit que c*est de la même manière, et non par expérience, qu'il comiuciid le cri de la douleur chez les autres : car ce signe a tous les autres caractères de ceux que rendant comprend instinctivement; il est connu et employé par Feniant avant qu'il ait pu lui ôtre enseigné; il est, comme eux, universellement employé et compris dans le même sens par tous les peuples de la terre, par toute créature humaine sans exception.

Si on veut réfléchir à cette universalité de certains si* gnes, on trouvera qu'elle serait inexplicable, si ces signes étaient, comme ceux des langues, ic résultat d une explication arbitraire, et qu'il faut absolument, puisqu'ils sont universellement employés et compris dans le même sens, que TenCant s'en serve et les entende sans les avoir appris. .

En effet, si Tenfant n'exprimait une douleur vive par un certain cri que par imitation, et après avoir appris que ce cri est le signe de ce phénomène, son père et sa mère l'auraient également appris de leurs parents, ceux-ci des leurs, et ainsi de suite; mais à cette série d'imitations il faut un commencement, et ce commencement, dans l'hypothèse, ne saurait être qu'une associa-

284 FAITS £T PENSÉES

tion arbitraire entre le signe et la chose signifiée. Or, en admettant le cas le pins favorable, e*est*à*-dire celui de

r unité de la famille tiumaioe et de ia procréation de cette famille par un seul couple, comment se pourrait-il que celle convention n'eût subi aucune de ces modifications infinies qu'ont subies, dans la même bypotlièse, les signes de la langue primitive, modifications si diverses cl si [)rofondcs, que ces signes chez un peuple sont absolument inconnus et dénués de sens pour tout autre peuple? Par quel miracle, issus également d*une convention ai'])itr;iire, ces deux ordres ùc sii^iies auraient-ils rencontré des destinées si diilérentesï Goiunient les uns fussent-ils restés universels et communs à toijite l'espèce, tandis (jue les aulios se sont altérés ou modifiés de mille manières? Évidemment ce serait là un pbéuomène inexplicable, et le raisonnement seul démontrerait que ces sig'ncs n*ont ni la niénie origine ni la même nature, quand bien même les faits n'établiraient pas que les uns ne sont employés et compris qu'après avoir été appris, tandis que les autres le sont antérieurement à tout enseignement et indépendamment de toute expérience et de toute imitation.

C'est là un fait extrêmement curieux, une dislinclion très-importante entre les signes. quand bien même nous n'arriverions pas à la solution de la question qui nous l'a fait découvrir, elle serait à elle seule un résultat considérable de cette recherche. Arrétons-nous donc un moment à constater ce résultat. Nous reviendrons après à la question qui nous y a conduit.

Il y a évidemment deux ordres de signes, parfaitement distincts, et qii'il n*cst pas possible de confondre, bien que les uns et les autres soient également des signes, et en remplissent uniformément les fonctions.

sua LES SIGNES. 285

Le rapport qui associe les uns à la chose signifiée est arbitraire et de pure convention; et, parce qu'il en est ainsi, on n*en sait la valeur que quand on Ta apprise» et par conséquent on ne peut s'en servir et les comprendre qu'au moyen de cette instruction préalable. De plus, Gette association des signes à la chose signifiée étant arbitraire, elle n'a rien d'universel. Les différeuLs peuples ont associé à une même réalité un signe différent; de là des systèmes de signes inûniment différents pour exprimer l'immense variété des choses et des faits. Ces systèmes sont les langues. Chaque peuple a la sienne, et ne peut comprendre celle des autres qu'après l'avoir apprise. Les signes de cette nature et de cette origine ont été appelés signes artificiels. Ce nom leur convient, et nous le conserverons.

Mais, à côté de ces signes, il en est d'autres dont tous les hommes se servent, et que tous comprennent uniformément. Ces signes, Tenfant les trouve et les comprend sans les avoir appris, antérieureoLent à toute expérience. Indépendamment de toute imitation ; d*où il suit que le rapport qui unit ces signes aux choses qu'ils si^ gnifient n'est point arbitraire et de convention : il est naturel et primitif. On a donné à ces signes le nom de signes naturels. Il leur convient, et nous le leur conserverons.

Gette grande distinction posée et bien établie, revenons à notre question, et clîcrchons à nous e:?cpliquer comment l'esprit peut concevoir le sens d'un signe sans avoir appris le rapport qui lie ce signe à telle chose à l'exeliision de toutes les autres.

Quand il a appris ce rapport, comme il arrive pour les signes naturels, rien n'est plus clair et plus aisé à s'expliquer d'une manière satisfaisante que Topératloii

FAITS ET PENSÉES

par laquelle l'esprit comprend le signe : c'est un pur fait d'association d'idées, c'est-à-dire de mémoire. Tel son représente (elle chose : voilà la donnée de renseignement et de l'expérience. La mémoire retient cette donnée, le son et ridée de la chose s'associent. Quand je veux exprimer la chose, cette association m'indique le signe que je dois employer, et je le produis. Quand ce signe m*est montré, cette même association me rappelle la chose signifiée, et je la comprends. Cette double opération psychologique est parfaitement nette. On la perçoit dans ses moindres détails. Elle rend parfaitement compte du double phénomène, du double résultat. Il n'y . a là aucun mystère, aucune obscurité.

Mais rinvention et l'intelligence du signe naturel sont loin sïèire des phénomènes psychologiques aussi clans. Gomment l'enfant surpris par une vive douleur trouvet-îl le cri qui fera comprendre à sa mère qu'il souffre? Comment, quand il entend ce cri, trouve-t-il le sens de ce signe, et le témoigne-t-il en s'attristant et en pleurant? Y a-t-il moyen de rendre compte de cette double opération, ou bien est-elle une loi primitive de la nature humaine, et, comme telle, est-ce un fait irréductible et par conséquent inexplicable?

Et d'abord constatons un fait, qui donnera une première explication à laquelle on pourrait être tenté de s'arrêter : c'est qu'entre le signe naturel et la chose qu il signitie il n'y a pas plus de ressemblance, pas plus d'analogie appréciable, qu'entre un signe artiGciel, un mot par exemple, et la l ûaliu <iiril désigne.

La douleur et le cri sont deux phénomènes absolument dissemblables : l'un est psychologique, Tautre physique; l'un est une sensation dans Tàme, l'autre une vibration de l'air extérieur produite par un mouvement méca-

SUH LES SIGNES. • 287

nique du larynx. Ou ne Uoave aucune analogie qui associe nâtureliemeut ces deux faits^ pas plus qu'il n*en existe entre le son maison et la chose qu'il représente. Le phénomène de la douleur aurcut eu pour signe tout autre son ou autre chose qu'un son, un mouvement des pieds par exemple, que nous trouverions cette association tout autant ou tout aussi peu explicable par l'analogi^ entre le signe et la chose signifiée. Cette analogie est absolument nulle, et par conséquent n'explique en rien l'association dont il s'agit.

La même absence de toute ressemblance et de toute analogie se peut constater entre tout autre signe naturel et la ciiose qu'il signiiie ; et, par conséquent, Texplicatiou du rapport primitif qui associe ces sortes de signes avec ce qu'ils expriment ne peut être puisée dans la ressemblance. D'ailleurs, cette ressemblance jexistàt-elle, l'en* fant ne pourrait la connaître, même dans le cas du eri, qu'après avoir employé ce signe une première fois, et l'usage uniforme de ce signe par tous les enfants cette première fois resterait toujours sans explication.

Dira-t-on que tel est le rapport établi par Dieu entre la constitution de l'âme et celle du corps que, lorsqu'un certain phénomène se produit dans Pftme, il cause dans le corps mécaniquement et tacitement un autre phénomène, et qu'ainsi le cri est tout simplement l'effet physique de la douleur, le sourire celui du plaisir, et ainsi de suite? Nous y consentons. Mais ce n'est pas là une explication, c'est tout simplement le mystère à expliquer exprimé sous une autre forme.

Qu'il y ait une reiaiiua établie par la nature entre chaque signe naturel et le phénomène qu'il exprime; que cette relation soit telle que, le plicnomène psychologique se produisant, le phénomène physique ou ce

' FAITS ET PENSÉES

signe s'ensuive naturellement, c*est ce qui est incontestable, car c*est le fait même dont nous nous occupons.

Reste maintenant à expli(iucr ce fait, c'est-à-dire à découvrir pourquoi tel phénomène pliysique correspond à tel phénomène psychologique plutôt que tel autre. Or c'est ce qu'on ne peut pas, et on en est réduit à déclarer que la destination donnée par le créateur à tel signe pour exprimer tel fait est sans raisdn pour notre intelligence, et que, si cela est ainsi, nous n'en pouvons voir d'autre motif que la volonté- de Dieu*

Non-seulement cette prétendue explication du fait n'en est que la traduction, mais elle n'en est pas môme la traduction exacte et complète.

Elle n'en est pas la traduction exacte : car, si le signe naturel est dans l'enfance la conséquence à peu près fatale et nécessaire du phénomène intérieur, plus tard il n'en est plus ainsi. Nous parvenons par la volonté à supprimer le signe quand le phénomène se produit, et même à lui en substituer un autre. Nous faisons plus, nous acquérons le pouvoir de produire le signe sans qu'il y ait trace du phénomène intérieur. Ainsi la corrélation du signe à la chose signifiée peut bien être naturelle; mais elle n'est ni fatale ni nécessaire, puisqu'elle peut être suspendue, supprimée, transformée en une corrélation contraire. Cette relation n'est donc pas une véritable relation de cause à effet : car, quand une véritable cause agit, son véritable effet s'ensuit toujours né* cessairement, cet clDet n'étant que r<icte même de la cause, lequel ne peut pas à la fois être et n être pas produit* Il est donc inexact de dire que le phénomène intérieur est la cause du signe, et que celui-ci est l'effet de ce phénomène. Tout au plus l'un esl-ii la cause occasionnelle de l'autre; et, pour èti^ vrai, il est infiniment

' plus sûr de dire qu'il y a une relation entre le phénomène et le signe, qui fait que» quand l'un se produit, l'autre tend naturellement à se produire aussi, et se pro* duit en effet, si la voloiUc ou craulres circonstances ne viennent pas déranger Tordre naturel des choses.

Cette traduction, qui n'est pas exacte, n*est pas non plus complèle, car elle liC correspond qu'à la moitié du phénomène. Fût-elle exacte, elle nous apprendrait seulement que le signe est en. nous l'effet du phénomène signifié ;' mais elle ne nous dirait pas comment nous comprenons naturellement ce même signe, quand il se montre à nous chez les autres. Ici la causalité ne peut servir à rien et ne traduit rien. Un cri est jeté par ma nourrice. Moi, enfant au berceau, je comprends ce signe. Gomment? J'ai démontré que ce n'était pas par induction de la corrélation observée en moi entre ce signe et ce qu'il signifie. Gomment donc le comprends-jeî Ëvidem-* ment il n'y a aucune explication possible de ce fait, et nous sommes condamnés à dire, comme pour l'autre, que, si les choses se passent ainsi, c'est que Dieu nous a faits dételle ^orte, que nous comprenons naturellement, et indépendamment de tout enseignement et de toute 'expérience, la valeur et le sens des signes naturels : ce qui revient à confesser que les deux phénomènes, celui de l'invention et celui de la compréhension du signe naturel, sont deux faits irréductibles, deux lois primitives de notre nature, par lesquels une foule de phénomènes peuvent être expliqués, mais qui eux-mêmes ne sauraient l'être, parce qu'ils ne dérivent d'aucun autre dans lequel on puisse les faire rentrer.

Si ce double fait est inexplicable, il est loin d'être sans analogie dans la nature humaine. Il est tout une moitié de la réalité qui nous est invisible : nous voyons des

290 FAITS ET PENSÉES

phéhomène», des effets, des étendues, des successions;

les eli es, les causes, Tespace, le temps, nous échappent. Il fallait cependant que nous en eussions connaissance : car ce que nous voyons est inintelligible sans ce que nous ne voyous pas, et nous n aurions rien compris si nous n'avions pas tout compris» Il fallait donc que nous connussions ce qui nous est invisible. Par quel moyen Dieu a-t-il résulu le problème]? En constituant de telle sorte notre inielligence, qu*à la vue de la partie perceptible de la réalité, elle conçût immédiatement la partie invisible et le rapport nécessaire qui Tunlt à la partie visible. C'est ainsi que tout fait qui se produit nous fait conce* voir une (*ause, tout attribut une substance, toute série de phénomènes une durée dans laquelle elle s'écoule, tout corps étendu un espace qui le contient, etc. Or» entre ces laits et celui qui nous l'ait coucevon^ à la vue du signe naturel la chose qu'il signilie il y a une analogie parfaite. U fallait aussi que nous connussions ce qui se passe dans Tàme de nos semblables, quoiqu'elle nous soit invisible, et qu*à leur tour nos semblables pussent lire dans la nôtre; en un mot, qu'il y eût intelligence communicative entre les hommes; autrement toute société eût été impossible» et cependant nous avons été faits sociables. Il fallait aussi que nous comprissions la nature, c'est-à-dire la vie cachée qui l'anime et les attributs intimes de cette vie, sans quoi la nature eût été pour nous une énigme, quelque chose qui n'eût excité en nous ni intérêt, m sympathie, ni adnruration, ni crainte, ni aucun sentiment quelconque. Eu un mot, il fallait que l'invisible dans riionime et dans la nature nous fût révélé. Or, comment Dieu a-t-il résolu ce problème? exactement comme Tautre. Des rapports existent entre ce que nous voyons de l'homme et de la natui e et

la partie beancoûp plus importante qui nous est invisible.

Dieu nous a faits de telle sorte, qu'à la vue des phénomènes visibles nous conçussions les faits invisibles, et les rapports qui les unissent aux premiers. C'est une révélation, dans ce cas comme dans i autre, qui s'opère par les lois de notre nature à Toccasion du visible. Un terme du rapport étant perçu, Tautre terme et le rapport luîinême sont conçus immédiatement par notreintelligence; et dé même que, dans le premier cas, la révélation est un fait primitif et inexplicable, elle Test également et au même titre dans le second.

Mais, s'il y a analogie entre les divers ordres de faits, il n'y il pus identité, et la révélation de la chose signifiée à Toccasion du signe ne saurait se résoudre dans celle de la cause à propos du phénomène, ni dans au* eunc autre des conceptions a prioîH de notre raison. Cette vérité est trop importante pour ne pas l'établir so^ lidement.

Il y a celte première différence entre l'induction im- . médiate du signe à la chose signifiée et les conceptions a priori de la raison, que, quoique également a priori^ naturelle, irrésistible, elle n'apparaît pas à la réflexion nécessaire comme ces conceptions. Un certain cri poussé, je conçois une douleur vive et subite; mais le rapport qui associe ces deux laits ne me parait pas nécessaire; je conçois que toutautresigneeùtpu représenter le même lait, et réciproquement. L'expérience même m'apprend plus tard que le signe peut exister sans la chose signifiée et la chose signifiée sans le signe ; au lieu que le rapport qui lie les deux termes des conceptions a priori est toujours nécessaire aux yeux de la raison. Non-seulement je conçois, à la vue d'un fait qui coinmence, qu'il a une cause; mais je juge qu'il est impossible qu'il n'en

FAITS ET PENSÉES

ait pas uDc, que cela est nécessaire toujours, dans tous les cas possibles.

De plus, le rapport du signe naturel à la chose signifiée ne s'identifie avec aucun des rapports impliqués •

dans les conceptions a priori de la raison; cela est évident de soi-même pour les rapports de la succession et de rétendue à la durée et à Tespace, pour celui de Tattri* bul a la substance; nous ne nous y arrêterons donc pas, non plus qu à ceux que nous n'avons pas indiqués et pour lesquels la chose n'est pas moins Tisible« Nous considérerons uniquement celui de cause à effet, le seul qui puisse prêter à une confusion.

Un fait se produi t , nous conceyons qu'il a une cause. Ce fait n*est-il point par rapport à la cause un signe, et ne nous réTèle«*tm pas cette cause comme le signe nous ré* vêle la chose signifiée? D*autre part, le signe naturel n'est-il pas ou ne peut-il pas être considéré comme un effet de la chose signifiée? Concevoir la chose signifiée à propos du signe, n'est-ce point sous une autre forme concevoir la cause à propos de l'effet? Voilà le doute qui peut s'élever. En voici la solution :

L'effet me révèle qu'il a une cause, mais ne me dit pas quelle est cette cause. Le signe va beaucoup plus loin; il ne me révèle pas seulement qu'il correspond à une chose signifiée; mais il me désigne cette chose, il me dit quelle est telle. Le cri, comme phénomène qui commence d'exister, me révèle qu'il a une cause. Voilà ce que produit le principe de causalité appliqué à ce [)liénomène» rien de plus. Mais non-seulement le cri se montre à moi comme un fait qui commence; il est de plus signe, et, comme tel, il me révèle le phénomène de la douleur vive dans celui qui Ta poussé. Le rapport de signe à chose signiflée n'est donc nullement identique à

celui de fait qui commence à cause. Chacun de ces rapports est spécial, et Tun ne peut rentrer dans l'autre; concevoir l'un, ce n'est pas concevoir Tautre. La révélation produite par Tune de ces conceptions est toute différente de ceDe qui résulte de Fautre. Je ne comprendrais mes seuiblables et la nature que comme des causes inconnues, si j'en étais réduit au principe de causalité. Je comprends Fâme de mes semblables et la vie de la nature, j'assiste à ce qui s'y passe, je suis mis en communication , en intelligence avec ces deux réalités par la vertu du signe naturel. La fonction du signe est donc toute spéciale, et on ne pourrait la résoudre dans celle de la causalité sans mutiler la nature humaine.

Il y a plus, et h y regarder de près, l'idée de causalité n'entre pas dans le rapport de signe à chose signifiée. Le cri a, comme fait qui cotnrnence, sa cause, comme signe une chose signifiée correspondante ; mais la cause n'est pas la chose signifiée : la cause intérieure qui nous anime, c'est la force, la chose signifiée, c'est la douleur. Le cri peut bien être l'effet de la douleur, mais non comme signe. Comme signe il exprime la douleur, et rien de plus. Et la preuve, c'est que le signe peut exister sans la douleur, sans en conserver moins toute sa vertu expressive : ce qui établit en fait que la douleur n'est pas sa cause, comme nous l'avons déjà dit, et en droit que la vertu du signe ou sa fonction expressive est absolument indépendante de tout rapport de causalité entre lui et la chose exprimée.

Le saule pleureur exprime l'abattement et la tristesse, comme certaines modifications de la figure huiuaino. Nouscroyons cependant quiln'ya rien de triste etd abatlu dans le principe qui fait vivre cet arbre. Le signe garde

294 iiAtTS £T. P£N$ÉfiS

donc pour nous son expression, sa vertu de signe, alors mèuie que dans notre conv^lion il n'y a rien dan$ la cause qui ressemble le moins du inonde à la chose $i-

G est donc un £ait acquis. à la spieace^ et qu'il laut soigneusement constater, que le rapport du signe i la

chose signiliéc, ou lu ra|)porl d'expression, est un rapport spécial» sui gêner qui ne peut se ramener à aucun autre , quoique la manière dont nous passons du

terme visible de ce rappoil au ternie invisible suit uuo révélation parfaitement analogue à celle des conceptioiis a priori de la raison* Cette révélation est aussi une coucepllon a priori de la raîson. Mais elle est contingeuLe dans la forme, et mi generis dans son point de départ, dans son résultat et dans ses fonctions ; elle nous dévoile aussi l'invisible, mais quelque cliose de Tinvisible qu'aucune autre révélation analogue ne nous donne. Les conceptions nécessaires de la raison donnent Tinyisible, comme cause, coaune être, comme cbpace, comme durée, comme fin. La conception de la chose signifiée nous fait pénétrer dans les phénomènes, dans la Yie intime de certains êtres, de certaines causes invisibles, dont autrement et sans elles nous ne saurions rien que Texistence.

La conception de la chose signifiée à l'occasion du signe naturel a donc des analogies dans la nature humaine, . mais reste un fait spécial et irréductible, U en est de même de la production spontanée du signe à roccabiou du phénomène intérieur qu'il doit naturellement exprimer. Ce phénomène a aussi ses analogues dans notre nature, mais il reste disLiucL de tous les laiU semblables et demeure irréductible et primitif.

Quand un enfant vient de naître, le sein de sa mère lui est prébcuté. Sa bouche s'en saisit, et alors corn-

mence une opération mécanique très-compliquée, celle

de la succion, au moyen de laquelle le sein de la mère est attiré dans la bouche de Teniaut, comme Teau du puits dans le corps d'une pompe aspirante. Quia appris à Tenfaiil celte opération? évidemment il la fait sans l'avoir a[)pnse, et avec une perfection que toute la connaissance des lois de la physique ne donnerait pas à cette même opération si elle était le produit d'une voloiilé intelligente dans un agent raisonnable. Et de quoi cette opé^ration est-elle ia conséquence dans l'enfant? de deux sensations, celle du besoin, et cellé du contact dn sein sur ses lèvres. Ûr^ entr^ ces deux sensations et Topération il n'y a aucun rapport d'analogie qui explique comment^ à la suite des sensations, Topéraiion est produite. Dieu f\ voulu qu'il en fût ainsi» aiin que l'enfant prit sa nourri^ ture, et il l'a fait de telle sorte que ce miracle s'accomplit naturellement : voilà tout ce que Ton peut. dire. Ce miracle se reproduit sous vingt formes dans l'enfant et dans l'homme; une foule d'actes indispensables à notre conservation qu à raccomplissement de notre desti-, nation se produisent ainsi spontanément à la suite de faits intérieurs qui n'ont avec ces actes aucune analogie imaginable, et qui cependant, par une loi de la nature, les déterminent. La volonté, le calcul n*entrent pour rien dans la production de ces actes ; on ne parvient jamais à les accomplir avec la môme rapidité et la même, précision. Jamais nous n'avons appris à les faire : Texpérience, la n llcxiou, l'intelligence des luis mécaniques et physiques selon lesquelles ils sont accomplis» loin de nous rendre plus habiles à les produire, en ralentiraient, ou troubleraient la production, si la nature ne prévenait" pas toute interventioQ de ces moyens. Tous ces mouve* ments spontanés, par lesquels nous rétabUssons l'équi-

296 FAITS ET i'LNSÉES

libre de notre corps quand quelque choc extérieur ou

quelque mouvement volontaire mal calculé Fa dérangé, arriveraient trop tard et se feraient bien plus mal si nous parvenions à les délibérer et à les calculer.

Tous ces actes que l'on rapporte à riiisiiucL ont évidemment la plus grande analogie avec la production des signes naturels. Les signes naturels sont aussi des actes physiques ou mécaniques ; ils suivent aussi naturellement et spontanément certains faits psychologiques auxquels ils sont liés sans avoir entre eux la moindre analogie imaginable ; nous les produisons sans avoir appris à les produire, et sans conscience de la fonction qu 'ils remplissent, du but qu'ils atteignent. Plus tard nous comprenons ce but, et nous pouvons produire ces actes volontairement et avec intention; mais nous ne les faisons pas alors avec plus de perfeclioii. Tout au contraire, alors la volonté semble affaiblir et altérer la perfection du signe naturel comme de tous les autres actes de Tinslinct; jamais il n'est plus expressil que (juand il est tout à fait spontané, et la plus grande actrice ne donnera jamais au cri d'eifroi de Famour maternel la puissance d'accent qu'il reçoit de la véritable mère quand le lion de Florence a saisi son enfant. Enfin, la volonté peut affaiblir et même suspendre dans certains cas la connexion naturelle qui lie la production des signes, comme des autres actes de Tinstinct, et celle des phénomènes intimes qui les excitent. Mais cette suspension exige toujours un grand effort, ne devient un peu facile que par une longue habitude, et n'est que rarement tout à fait complète; et, pour peu que notre volonté soit surprise ou distraite, la loi primitive reprend son cours et fait succéder spontanément au phénomène intérieur l'acte extérieur qui en est la conséquence naturelle.

Oii le voit donc: il y «i analogie parfaite entre la production du signe naturel à la suite du phénomène qa*il doit exprimer et celle de tous les actes qu'on appelle instinctifs. Mais elle ne se confond avec aucun de ces actesy et n'est réductible à aucun. Chacun de ces actes a sa fin et sa cause occasionnelle spéciales. Il en est de môme de la production du signe. Sa force c'est l'ex- , pression, sa cause occasionnelle c'est un phénomène intérieur à manifester. Ces deux circonstances n'appartiennent qu'à la production du signe. Comme aucun acte distinctif n'a la même destination ni la même cause dc^ casionnelle, on doit donc classer l'invention et la production du signe naturel parmi les actes physiques qu'on appelle instinctifs, et qui suivent spontanément, et sans que Tagent ait appris à les faire, certains phénomènes psychologiques. Mais il a, comme chacun de ces actes, sa nature propre, et ne peut rentrer dans aucun.

Il semble, en nous résuiiiaiil, qu'on peut poser comme suffisamment établis, dans la recherche qui nous occupe, les points suivants :

l"" Quoique .la fonction et la nature du signe soient toujours les mêmes, et que tout signe soit uniformément un fait visible au moyen duquel un fait invisible est manifesté par une nature intelligenle ou non à une autre nature nécessairement intelligente, cependant il y a *deux sortes de signes ; les signes artificiels et les signes naturels.

^ Le signe artificiel a cela de spécial, qae le rapport

qui runii à la chose signifiée n'a point été établi par la nature, mais par Thomme, qui a arbitrairement choisi ce signe pour signifier cette chose; tandis que le rap-» port qui lie le signe naturel à la chose signifiée n'est point d'invention humaine, mais a été établi par Dieu,

FAITS ET PBiNSÉES

soit arbitrairement, soit eu vertu d'une correspondance entre la nature visible et la nalurc invisible, dont il a gardé le secret et qui reste un mystère pour nous.

3" Nous saisissons parrailenient la tlou])lc opération par laquelle notre intelligence comprend le signe artificiel et s'en sert ; cette double opération lui serait à janiais impossible si elle ignorait le inpiiort arbitrairement établi entre le signe et la chose signifiée. Mais une fois qu'elle le connaît et que rassociation des deux faits est fixée dans sa mémoire, le signe lui rappelle immédiatement lu chose signihée , et la chose signitiée le signe convenu qui Texprime; elle comprend donc la chose (juaiid le signe lui est monlré, et elle trouve et produit le signe quand elle veut exprimer la chose. Cette double opération n'offre rien de spécial ni de nouveau. C'est un simple effet, une pure appUc^tiou de la mémoire et de ses lois.

4" L'expérience prouve que l'inteiligence et l'invention du signe naturel s'opèrent tout naturellement. Nous comprenons le signe naturel sans avoir appris ni pu apprendre le rapport naturel qui le lie à la chose signifiée, et nous trouvons et employons ce signe pour exprimer le fait intérieur auquel il est naturellement lié, par cela seul que ce fait se produit en nous, et sans avoir la moindre notion préalable ni du signe, ni du rapport qui Tunit à ce fait.

5° En cherchant dans la natnrf du rapport qui associe le signe naturel à la chose signiiiée TexpUcation de ces mystérieuses opérations , on ne la trouve pas. Il n'y a entre le signe naturel et la chose signifiée aucune analogie qui puisse logiquement conduire Tesprit de Tun à l'autre. Ce rapport est pour notre intelligence entière- Uicnt arbitraire.

SUR LES SIGNJBS. 299.

G"" Ces deux opérations ont dans notre nature des analôgiies. Celle qui fait passer Tesprit par une induction

immédiate, antérieure à toute e:2^périeiice du signe à la chose signifiée, est évidemment de même nature que les conceptions a priori de la raison. Celle qui lui fait produire spontanément le signe naturel à la suite du fait intérieur qu'il est destiné à exprimer est donc un fait semblable uiix actes el aux opérations de l'instinct. On peut donc considérer la première de ces opérations comme une conception a priori de la raison, et la seconde comme un phénomène de l'instinct. Mais, en se rangeant chacune dans une catégorie d'actes intellectuels déjà connus, elles ne se confondent avec aucun des actes antérieurement compris dans ces catégories. La conception a priori qui nous fait passer immédiatement du signe naturel à la chose signifiée ne rentre dans au* cune des autres conceptions a priori de la raison contingentes ou nécessaires. Elle est, en particulier, profondément distincte de celle de la cause à propos du fait qui commence d'exister, la seule qui pourrait prêter à une confusion. Et, d'un autre côté, Tacte instinctif qui ' nous fait produire spontanément le signe naturel du phénomène que nous éprouvons ne se .confond avec aucun autre acte instinctif de notre nature. Il s'en distingue essentiellemcnl par sa fin et par sa cause occasionnelle, lesquelles lui sont propres et n'appartiennent à aucun autre.

7° On peut donc déterminer la nature de ces deux opérations et leur trouver une place dans la classiiication des phénomènes psychologiques ; mais on ne saurait les expliquer, c'est-à-dire les rauiener à des opérations déjà connues, comme s'y ramènent les deux opérations analogues de Fintelligence et de l'usage du signe arti*

300 FAITS ET PENSÉES

ficieL Elles dépendent Tune et Tautre de faits primilifs, et, selon toute apparence, irréductibles, de la nature

humaine» qui n'ont d*auUe explication que notre con- , stitution même, et d'autre raison assignable que la to* lont6 de Dieu, qui Ta organisée.

S"* Ces difiérences radicales entre les signes naturels et les signes artificiels expliquent Funiversalité de ceux-là et la particularité de ceux-ci. Les premiers, éUuU spontanément compris et employés en vertu des lois de la nature humaine, doivent être compris et employés dans le môme sens par tous les hommes, si la nature humaine est um. £t c*est aussi ce que l'expérience nous apprend. Les seconds, étant Tœuvre arbitraire des hommes et de pure convenlion, peuvent varier dépeuple à peuple, et, s*il en est ainsi, présenter pour chaque peuple un système spécial, inintelligible à tous les autres. C'est aussi ce qui existe en fait : les signes naturels sont coniiriuns à tous les hommes ; les signes artificiels diffèrent chez les différents peuples. Ceux-ci, n'ayant qu'un fondement conventionnel, varient et se modifient tous les jours et peuvent même être tout à fait abolis. Geux-là| étant inhérents à la constitution de Thcmime» dureront autant que * l'espèce humaine.

Tels sont les résultats auxquels nous a conduit jusqu'à ]jrcbent notre recherche. Acceptons-les provisoirement. Nous verrons en la poursuivant si nous serons obligé de la modifier.

Nous avons constaté Texistence de deux espèces de signes, et montré qu'ils n'étaient ni acquis ni compris de la même manière. Mais tous les signes sont-ils renfermés

^UH LES SIGI^ES.

SCU

dans ces deux catégories, et ne pourrait-il pas se Taire qu'il y en eût de plusieurs autres espèces? C'est là une ques« tron qu'il importe de résoudre : car, si nous pouvions Jiuus convaincre que nous avons déterminé les types de tous les signes possibles, la circonscription de notre sujet serait par là môme tracée, nous en connaîtrions les. limites, elil ne nous resterait, pour en prendre une connaissance complète, qu*à explorer avec soin le champ qu'elles embrassent.

Or, il suffit de la plus légère attention pour s'assurer qu'il en est ainsi et que tout signe se rapporte nécessairement à l'un des deux types que. nous avons distingués et caractérisés.

On comprend en eifet qu'un phénomène visible ait naturellement la propriété de révéler à mon intelligence une chose invisible, ou que, n'ayant pas naturellement cette propriété, il la tienne d'une association arbitraire, fortuite on conventionnelle, consacrée et rendue conèUmie par l'usage; mais il est impossible de concevoir qu'il la possède d'une autre manière et à un auire titre : car, si la vertu de signifier n'est pas naturelle, elle est nécessairement acquise , et , si elle n'est pas acquise , elle est nécessairement naturelle. Il n'y a pas de milieu entre ces deux origines, et aucun signe ne peut échapper à l'altemative de cette classification.

Si nous cherchons maintenant comment, un signe étant perçu, l'intelligence peut le comprendre, c'est-àdire passer du signe à la chose invisible qu'il exprime, nous trouverons également que ce passage ne peut s'opérer que de deux manières : ou en verlujde la connaissance préalablement acquise de la valeur du signe, c'est-à-dire a posteriori, ou indépendaiiinient de toute connaissance préalablement, acquise de la valeur du

3P2 FAITS KT PENSÉES

signe , c'esl-à-dire a priori. Coin me. le passage du signe à la chose siguiliée est celui d'uue chose que nous percevons à une chose que nous ne percevons pas, ce passage est une induction; et, comme il n'y a que deux inductions possibles pour rintelligence, l'uiduclion imjcnédiate ou a priori^ et l'induction médiate ou a posteriori^ il ne peut se faire que ce passage, qui est Topération même par laquelle le signe est compris» s'accomphsse d'une troisième manière. De même donc qu'il n'y a que deux sortes de signes possibles, le conventionnel et le naturel» il n'y a non plus que deux manières possibles de comprendre le signe» Tinduction médiate et l'induction iiniucJiatc, et ces deux manières corresi)ondenl aux deux espèces de signes : le signe conventionnel ne pouvant être compris qu'a posteriori^ et le signe naturel devant Fètre a priori » autrement il ne serait pas uaturel.

Enfin, si on cherche de combien de manières un être doué du privilège d'exprimer ce qui se passe en lui peut exercer ce privilège, on trouvera qu'il ne le peut que des deux seules façons que nous avons décrites, ou en trouvant d'instinct et produisant spontanément le ^igne naturel du phénomène à exprimer» ou en se souvenant du signe conventionnel établi pour désigner ce [>li6nomène» et en le produisant après s'en être souvenu. S'il n'y avait que des signes conventionnels» l'expression s'accompiiiail loujouis de cette dernière façon ; s'il n'y avait que des signes naturels» toujours de la première ; et» comme il n'y a que ces deux espèces de signes possibles, elle s'accomplit toujours nécessairement de Tune ou de l'autre; une troisième est absolument impossible.

Soit donc que l'on considère le signe mème^ ou la

manière dont peut s'opérer le double passage du signe

à la chose signifiée et de la chose signifiée au signe, on trouve que les distinctions que nous avons rencontrées embrassent tout, et que, de même qu'il ne peut exister que deux espèces de signes, celles que nous avons constatées, il ne peut y avoir que deux façons de comprendre la langue des signes et de la parler, celles que nous avonî) (iécriles.

Sans doute on peut envisager les signes à d'autres points de yue, et de ces points de vue les classer autrement; mais de celui que nous avons choisi, et qui est assurément le moins extérieur et le moins arbitraire, puisqu'il envisage le signe dans son essence môme et dans la manière dont il est employé et compris, la classification est complète, et il est démontré qu'elle em-* brasse l'univei salité des faits.

C'est là, comme nous l'avons fait observer d'avance, un résultat considérable et qui donne aux distinctions que nous avons rencoulrées une valeur scientifique qu'autrement elles n'auraient pas. Si nous avons les ty[)es de tous les signes possibles et ceux de toutes les manières possibles de les employer et de les comprendre, les limites de notre sujet sont désormais posées, et il ne nous reste plus qu'à explorer le champ qu'elles cir* conscnvent. Tout signe est naturel ou conventionnel : voilà ce que nous savons maintenant de science certaine; mais jusqu'à présent nous ne connaissons que quelques échantillons de ces deux sortes de signes, et c'est sur ces échantillons que nous avons expérimenté et raU sonné. L'étendue des deux familles de signes, le nombre et la variété des aspects qu'elle peut renfermer, nous sont absolument inconnus. Nous ne saurions rester plus longtemps dans cette ignorance, el le moment est venu

FAITS ET PE^sSÉES

de diriger notre recherche de ce côté et de faire une revue de tous les phénomènes qui peuvent êlre considérés comme signes et appelés de ce nom. Nous allons donc procéder à cette revue, et parcourir le vaste champ des signes pour en reconnaître les divers groupes et fixer les termes qui les séparent Quant à celle des deux grandes familles auxquelles chacun de ces groupes doit nécessairement se rattacher, il nous sera toujours facile de la déterminer, puisque nous connaissons parfaitement les caractères de ces familles, et que les attributs de Tun sont exclusifs de ceux de l'autre.

Comme le signe naturel précède le signe artificiel , et que peut-être aussi celui-ci n'aurait jamais existé si rautre n'avait conduit Thomme à l'inventer et né lui en avait donné ks moyens, il nous semble rationnel de commencer, avant tout, par les signes naturels. Nous allons donc rechercher ee que comprend cette grande famille de signes, et décrire, à mesure que nous les découvrirons, les différentes espèces qu'elle présente. Nous ne nou« flattons pas d'épuiser la matière et d'être complet : on ne l'est jamais quand on décrit les œuvres de Dieu; et des groupes de signes naturels pourront nous échapper ; mais cette incomplète énumération mettra la science sur la voie d'une des études les plus intéressantes que nous connaissions. On s'apercevra aussi qu'elle est uae des plus fécondes, et qu'elle ouvre dans plusieurs directions les perspectives les plus riches et les plus étendues. Nous les indiquerons sans y pénétrer, car elles nouscondnlraient bien loin de notre sujet. Ilenseraautre-»

ment des problèmes qui lui appartiennent, et que nous rassemblerons chemin faisant.Nous les dégagerons et les poserons avec soin, pour y revenir plus tard quand notre énumération sera linie, k moins qu'il ne nous paraisse plus expédient de les discuter et de les résoudre en passant. Car, encore une fois, celte recherche est un voyage de découvertes dans un p^ys nouveau , et où on ne peut nous imposer une conduite bien méthodique.

Nous avons déjà dit qu'il existe un langage naturel,

au mbyen duquel les hommes peuvent se comprendre, alors même qu'ils parlent des idiomes différents et appar* tiennent à des races et à des civilisations différentes. Ce langage, Tenfant le parle et l'entend sans Ta voir appris. Toute créature humaine le sait ; il ne varie ni d'individu à individu, ni de peuple à peuple.- On le retrouve le même à toutes les latitudes et dans tous les temps. Il ne s'enrichit pas, il ne s'appauvrit pas; il est invariable comme il est universel. Les signes qui le composent sont les premiers qui se présentent à la pensée quand elle aborde le sujet qui nous occupe. Beaucoup de personnes même ne connaissent de signes naturels que ceux-là ; et ne soupçonuent pas qu'il y en ait d'autres. C'est une raison pour en faire d'abord le sujet de notre étude.

Il suffit d'un peu d'attention pour reconnaître que trois choses concourent dans l'homme à la composition de ce langage naturel que tous parlent et entendent sans l'avoir appris: le visage, la voix, et les mouvements du corps. De là, trois classes de signes, ou trois langues élémentaires, dont la combinaison harmonieuse portera le langage naturel à son plus haut point d'étendue, d'énergie et de clarté, mais dont chacune, prise à part» se suffit, c'est-à-dire peut exprimer un certain nombre

FAITS ET PENSÉES

de phénomène» intérieurs, et être parfoitement entendue. *

De ces trois langues élémentaires, la plus riche et la plus familière est celle que parle le visage humain. On

I a dit poétiquement, et cette métaphore est devenue une vérité triviale : la figure humaine est un miroir où viennent se peindre non-seulement tous les mouvements mais encore toutes les dispositions de Fâme, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus variable à la fois et de plus lixe dans les phénomènes qui s'y produisent. Nous réduirons à sa juste mesure celle puissance d'expression que Topinion commune attribue au visage humain; mais on comprend déjà qu'elle doit être grande pour prêter à une pareille exagération.

Quand on considère la ligure humaine au point de vue de l'expression, il faut y distinguer trois éléments: en premières ligne, l'ensemble des traits qui la constituent et qui la distingueraient encore de toute autre quand même la vie ne l'animerait pas; en second lieu, la disposition iKibituelle et dominante que ces Iraits ont acquise, et qu'on appelle la physionomie; en troisième lieu, le jeu même de ces traits ou la série de changenieuis qu^ils subissent, et qui viennent en modifier et en varier incessamment la disposition fondamentale. Ce qu'il y a de commun entre ces trois éléments, c'est qu*ils sont également expressifs; ce qui les distingue, c'est qu'ils expriment des choses toutes différentes.

Les traits de noU*e visage sont l'œuvre de la nature: nous les avons reçus , nous ne pouvons rien y changer.

II n'y a donc rien qui vienne de nous dans ce premier élément. Dieu a-t-il établi une harmonie entre les trails du visage et l'âme qui devait les ammer ? Il y a plusieurs raisons de le penser : la première de toutes, c'est qu'ils

SUR i.ËS SIGNËS. 307

ont un sens pour nous : une expérience que tout le monde a faite le prouve. Il y a quelquefois contradiction entre les traits et la physionomie d*un visag:e : les traits annoncent une certaine âme, et la physionomie une autre. Cette contradiction nous étonne toujours; nous ne pouvons nous expUquer comment une figure naturellement noble ^ ••••

1, Note de Véditeur, — Gomme on le voit, le reste manque, et oa se l'explique maUieureusement trop bien; en effet, la dernière page de ce morceau est écrite sur un revers de lettre qui porte la date du 9 octobre 1 84 1 ; or déjà vers ce temps la maladie rendait M. Jouffroy peu capable de travail.

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