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VOYAGE DE NOCES

Il y a deux sortes de professeurs dans TUniversité, et surtout dans TUniversité résidant à Paris : les professeurs qui aspirent à ne plus l'être, et, pendant qu'ils le sont, à l'être le moins possible; et ceux qui sont fiers et charmés de leurs fonctions, et n'ont pas d'autre horizon que la classe. Je vous dirais bien que les seconds sont des bêtas, et que les premiers sont des sots ; mais vous voudriez immédiatement savoir à quelle catégorie j'ai appartenu. Mettons que j'étais un sot : qu'on ne m'en parle plus ! Il n'en était pas de même de M. Taupin.

Nous l'appelions entre nous M. Taupin, et ceux même qui le tutoyaient ne lui parlaient pas autrement.

— Gomment te portes-tu, monsieur Taupin?

'jd Nouveaux Mémoires des autres.

Il répondait toujours « Très bien », parce qu'il avait une santé robuste, et un optimisme plus robuste encore que sa santé. Je crois qu'il se serait trouvé bien portant s'il avait eu la fièvre ou la névralgie; mais il n'avait jamais le moindre bobo. Il était grassouillet, frais et rose; toujours souriant, toujours alerte. Le bonheur en personne, M. Taupin ! Et pourtant il faisait cinq heures de classe par jour au collège Stanislas. C'était la cinquième, où on pioche ferme le Cornélius Nepos, que vous trouvez si mortellement ennuyeux. Il gagnait pourcela cent soixante-six francs soixante centimes par mois. Voilà ce que lui avaient rapporté trois ans de séjour à l'Ecole normale, et le titre d'agrégé de grammaire. J'étais alors suppléant de M. Cousin à la Sorbonne. Il me plaignait beaucoup de n'avoir fait que traverser l'enseignement des lycées.

— L'enseignement secondaire, disait-il en gonflant ses joues, est l'enseignement par excellence. Et le reste.

C'était mon meilleur ami.

Nous faisions tous les jours ensemble de

longues promenades, après avoir dîné chez

Flicoteaux pour nos soixante-dix centimes.

Il me racontait les grands événements de sa

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vie. La composition en version avait laissé à désirer; mais la composition en thème^ du i5 avril, était peut-être la plus forte de l'année. Ce Guibouret irait loin. Il vous avait des tournures d'une latinité !

— Il a, disait-il, des phrases que je lui envie. Il arriva que, pendant toute une semaine,

mon Taupin me parut tout changé. Il avait des distractions; il divaguait; il ne parlait de l'élève Guibouret et de son rival, l'élève Tabériau, que du bout des lèvres.

Un jour, il m'avertit qu'il ne dînerait pas avec moi le lendemain; qu'il était invité chez les parents d'un élève. C'était du nouveau ! Je voulus savoir le nom, mais il s'en tira par des circonlocutions. Je fis quelques plaisanteries qui furent froidement reçues. « Qu'at-il donc? » me disais-je. Je ne cessai de méditer sur cet événement pendant ma promenade qui fut solitaire pour la première fois.

Le lendemain de ce grand jour, il arriva chez Flicoteaux avec des gants à vingt-neuf sous, du linge blanc et des bottes fraîchement cirées. Il vit que je le contemplais avec étonnement.

— Eh bien! oui, me dit-il en rougissant

jusqu'aux oreilles, je te conterai cela en nous promenant.

Il ne souffla mot pendant tout le dîner, et, moi-même^ je ne trouvai rien à dire.

— Il va se marier, pensais-je. Mais comment cela a-t-il pu se faire?

Je ne me représentais pas M. Taupin adressant la parole à une femme qui ne fût pas la mère d'un élève.

Mais les élèves ont des sœurs aussi bien que •des mères. Il donnait des leçons à Guibouret. Oh! par amitié, croyez-le bien. Madame Guibouret vivait difficilement avec ses deux enfants d'une pension que lui faisait la fabrique de réglise de Saint-Sulpice, où son mari avait été maître de chapelle. Ces deux femmes lui étaient profondément reconnaissantes. A la longue, elles s'attachèrent à lui, parce qu'il était impossible de ne pas aimer cette bonne âme, quand on la voyait de près. Il n'avait pas de famille. Il n'avait pas connu sa mère. Son père était mort pendant qu'il était boui^sier au collège Stanislas, car il était enfant de la maison, où sa vie tout entière s'était écoulée. Quand il entra à l'École normale, c'est au collège Stanislas qu'il passait ses jours de •sortie, mangeant avec les maîtres de quartier.

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et assistant avec eux à la promenade. Après son agrégation, on lui avait proposé une cinquième à Rouen, mais il avait mieux aimé entrer à Stanislas comme maître élémentaire. Il était arrivé peu à peu à cette place de professeur de cinquième, qu'il considérait comme son bâton de maréchal. L'idée de passer dans un collège royal ne lui serait jamais venue; cette proposition aurait doublé son traitement; mais quitter Stanislas, c'était quitter le toit paternel. Le portier, le garçon de salle, étaient ses amis. Le directeur était comme son père. Les grands et les petits couraient après lui dans la rue pour saluer M. Taupin, et recevoir une poignée de main ou une bonne tape sur la joue, suivant leur âge. Il ne lui manquait qu'un intérieur.

Je jurerais bien que mademoiselle Guibouret fit quelques avances, car il était incapable de la regarder, avant d'en avoir obtenu la permission. Une fois en liberté, il devint^ je n'en doute pas, bavard comme une pie. Il mit mademoiselle Guibouret au courant de tous les incidents de la classe. Elle étaittrès bonne musicienne, en sa qualité de fille d'un maître de chapelle; et lui, chose assez surprenante pour un normalien et un grammairien, il avait

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un véritable talent sur le violoncelle. Je suppose qu'ils jouèrent des duos, et le résultat fut qu'ils s'épousèrent.

Il était brave, mon ami Taupin. Il se trouvait d'emblée à la tête d'une famille besogneuse. Les cent soixante-six francs auraient fort à faire pour suffire à tant de besoins. Il est vrai que Charles Guibouret était fort en thème; mais il n'était encore qu'en cinquième. De là à devenir à son tour professeur de cinquième au collège Stanislas, il y avait loin. Les deux fiancés se dirent que Léon chercherait des leçons de latin, et Léonie des leçons de piano ou de chant. Ils voyaient si bien l'avenir en rose, qu'ils parlèrent de faire un voyage de noces.

La maman fit toutes les objections possibles. On allait commencer par des folies ! M. Taupin prendrait un congé ! Ils eurent réponse à tout. On n'irait qu'aux rives prochaines. Le congé serait de trois jours. On se logerait dans la plus petite auberge. On faisait cette folie pour n'en plus faire jamais d'autre. Bref, il fut résolu qu'on passerait trois jours à Rouen. Je vous laisse à penser quelles furent les joies de la route. Ils n'avaient jamais été en tête à tête si longtemps. Ils n'avaient ni

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l'un ni l'autre voyagé si loin. Ils découvraient la nature de deux côtés à la fois.

Ils arrivèrent à la nuit, et suivirent un petit Normand qui les conduisit dans une petite auberge par un dédale de petites rues.

Ils avaient déjeuné solidement à Paris pour économiser un dîner. Il n'était que huit heures. Ils voulurent d'abord voir la ville. Où étaient les beaux édifices, les beaux magasins? On leur conseilla d'aller sur le quai Boïeldieu, et de revenir par le Palais de Justice qui présente, la nuit, un aspect féerique.

— Il faut faire un bout de toilette, dit Léonie.

Elle tira de leur sac ce qui lui était nécessaire, et, le passant à Léon :

— Fais-toi la barbe bien vite, dit-elle. Je ne puis pas te souffrir avec cette longue barbe.

Il se mit à chercher ses rasoirs, et finit par se convaincre qu'il les avait oubliés. Vous pensez s'il fut penaud.

— Va te faire raser; va vite!

— Mais tu vas être seule ici.

— La belle affaire !

— C'est qu'il n'y a pas de serrure à la porte.

— Laisse-moi ton couteau, je le passerai en

travers du loquet, et je serai en sûreté. Mais surtout dépêche-toi!

Il sortit, non sans avoir demandé en bas l'adresse d'un barbier.

On rit beaucoup de ce Parisien qui voulait se faire raser à huit heures du soir, et un jeudi. Le jeudi n'est pas jour de barbe, à Rouen, pour les clients de cette auberge. On se rase le dimanche, et, quand on est riche, le mercredi. On lui donna pourtant l'adresse qu'il demandait.

— Tournez à droite^, et puis encore à droite, et ensuite à gauche. Une des premières maisons à votre droite.

Ce n'était pas trop clair; mais il se dit :

— Je verrai bien l'enseigne.

L'enseigne? S'il n'y a pas d'enseigne, il y

aura toujours un plat à barbe, au bout d'une perche, l'armet de Mambrin. La course fut plus longue qu'il n'aurait cru ; mais enfin il aperçoit le plat à barbe se balançant au gré ■du vent et produisant un bruit criard sur sa tringle. Il gagne la boutique; elle est fermée. Quel contretemps ! Il cherche la sonnette ; le portier. Point de portier. Il n'y a de portier, à Rouen, que dans les quartiers neufs. Point ■de sonnette. Il cogne; on ne répond pas. Il

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s'obstine. C'est un sergent de ville qui arrive.

— Que faites-vous là?

— Vous le voyez. Je veux entrer pour qu'on me rase.

— Vous n'entrerez pas.

On ne vous rasera pas. Allez

vous coucher.

— Ah! mais...

— Ne faites pas de résistance. Vous êtes suspect, jeune homme; et si vous continuez à faire du tapage, je vous arrête.

M.Taupin, se voyant dans un mauvais cas, ôta poliment son chapeau, et rendit compte au sergent de ville de sa situation et de ses désirs. Il Tattendrit.

— Monsieur, lui dit le représentant de l'autorité, ces petits barbiers ne rasent que le

matin. Je vais vous conduire chez un coiffeur.

Ce qu'il fit. Jamais notre ami ne s'était vu soigné avec ce luxe et cette délicatesse. Des glaces, du gaz partout; des toilettes à dessus de marbre, un fauteuil excellent pour s'asseoir, du linge blanc. Quand il se regarda après l'opération, il se trouva vraiment beau. Il paya sans trop de regret les vingt sous qu'on lui demanda, et se mit en route tout courant pour retrouver sa chère Léonie. Il courait, partagé entre l'espoir du baiser qui allait l'accueillir, et la crainte des reproches qu'il prévoyait pour une si longue absence, lorsqu'il s'arrêta brusquement sur ce doute qui lui était entré dans l'esprit :

— Est-ce que je vais du bon côté?

Il regarda autour de lui. Il était dans une petite rue, à peine éclairée par deux réverbères fort éloignés l'un de l'autre qui jetaient sous la pluie une lumière intermittente. Pas de boutiques, ni de passants. Il eut tout à coup la sensation d'être perdu dans un labyrinthe. Il fallait avant tout sortir de l'ombre. Il revint sur ses pas, persuadé qu'il ne tarderait pas à revoir la Grande-Place, inondée de lumière, qu'il venait de quitter; mais il s'aperçut bientôt qu'il marchait au hasard. Il entendit, dans le

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lointain, sonner une demie; puis, au bout d'un siècle, les trois quarts.

— Il va être neuf heures. Que devient-elle? Que pense-t-elle?

En un instant, toute l'horreur de sa situation lui apparaissait. Retrouver une auberge dont on ne sait pas le nom, une auberge de dernier ordre, dans une ville comme Rouen, une auberge située dans une rue, ou plutôt dans une ruelle dont on ne sait ni le nom ni le quartier! Assurément, il savait bien que tout s'arrangerait le lendemain par l'intermédiaire de la police; il n'était pas dans un bois. Mais le lendemain, c'était une éternité ! Condamner cette chère enfant àtant d'inquiétudes, pendant si longtemps, dans l'isolement où elle se trouvait, le jour même de ses noces, c'était à en devenir fou ! Il sentait, tout en courant, sa tête s'égarer.

Enfin il entend des pas dans ces ruelles désertes; il entrevoit un passant; mais, au moment où il va l'atteindre, le passant disparaît dans une rue latérale. Il le suit à tout hasard.

— Monsieur, crie-t-il de toute la force de ses poumons, monsieur, je suis égaré. De grâce, aidez-moi à retrouver mon chemin. Monsieur! Monsieur!

Il se disait en même temps que s'il avait affaire à un brutal, ou à un poltron, sa prière ne serait pas écoutée. Le passant marchait à grands pas, comme s'il avait voulu échapper à un ivrogne ou à un malfaiteur. « Je ne peux mieux faire que de le suivre, pensait Taupin, je serai sûr de ne pas tourner sur moimême. » Ce raisonnement se trouva juste. En une minute il passa des ténèbres profondes à une lumière éclatante. Il était devant le vestibule du Grand-Théâtre. Des hommes ! Voilà des hommes !

Il eut un moment de joie, bientôt traversée par une pensée poignante. Il ne savait ni le nom de la rue où était son auberge, ni le nom de l'auberge. Il était sorti en voisin qui n'a que cinquante pas à faire. L'idée qu'on peut se perdre, la nuit, dans une grande ville, ne lui était pas même venue. Peut-être l'aubergiste lui a-t-il fourré son adresse quand il l'a recruté dans la gare ! Il retourne fébrilement ses poches. Rien. Une petite bourse contenant quarante francs (il en avait quatre-vingts, mais, par une sage précaution contre les voleurs, il en avait donné la moitié à Léonie) ; le calepin sur lequel il écrit ses notes de classe; un Guide Joanne, le Petit Journal.

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Voilà tout. Que faire? Il regarde les gens qui passent auprès de lui, en tachant de deviner, sur sa physionomie, un brave homme, un homme complaisant, capable de lui donner un bon conseil. Il s'approche de plusieurs, et s'arrête au moment de parler, pour un geste, un coup d'œil qui lui semblent de mauvais augure.

Enfin, prenant son courage à deux mains :

— Monsieur... dit-il à un vieillard de bonne mine.

Mais le vieillard de bonne mine prend un air renfrogné, et lui jette dédaigneusement une pièce de deux sous.

— Je ne vous demande pas l'aumône, monsieur! Je ne suis pas un mendiant 1 Je suis un professeur !...

Peines perdues ; l'autre, peut-être un peu penaud de sa méprise, double le pas et disparaît.

Taupin, dont la tête est complètement en désarroi et qui est harassé de la course effrénée qu'il vient de faire, s'assoit sur une borne, et réfléchit profondément. Retrouver son auberge sans savoir son nom, c'est impossible. Ce nom, comment le savoir? Il y avait dans la cour du débarcadère cinq ou six omnibus, et cinq ou

six racoleurs tout au plus. Ces racoleurs doivent toujours être les mêmes. Savoir le nom des cinq ou six auberges parmi lesquelles se trouve la sienne, ce serait beaucoup; ce serait tout. Il prendrait un commissionnaire, et se ferait conduire de porte en porte jusqu'à ce qu'il eût réussi ; il couvrirait d'or le commissionnaire. Il n'est plus question d'économie. Il ne faut pas que les inquiétudes de Léonie se prolongent, et qu'elle passe sa nuit de noces dans la solitude et Teffroi.

Il se sent soulagé, à présent que son parti est pris, et qu'il se croit sûr du succès. Il se demande s'il n'était pas fou tout à l'heure. On ne se perd pas dans une ville comme Rouen. Il y a une police, qui connaît tous les cabarets. La première démarche est de trouver la police. Justement, voilà un sergent de ville qui se promène sur la place du Théâtre. Il se découvre poliment :

— Monsieur... dit-il.

Mais il s'arrête court, en reconnaissant le sergent qui l'a conduit chez le coiffeur. Il y a de ces rencontres! Le sergent le reconnaît de son côté.

— Encore vous? dit-il d'un ton qui ne semblait guère bienveillant.

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— Oui, c'est moi, et vous pouvez me rendre un grand service.

Il commence à degoiser son histoire ; mais il fait deux: remarques en la racontant, d'abord qu'elle est d'une invraisemblance choquante, et ensuite, qu'il la raconte à faire pitié. Il bredouille, il s'embrouille; c'est à n'y rien comprendre.

— J'ai l'air d'un homme ivre, dit-il enfin, juste au moment où le sergent de ville est arrivé de son côté à la même conclusion.

— Vous vous expliquerez au poste, dit le sergent de ville, en lui mettant la main au collet.

Au poste, comme un malfaiteur, ou un vagabond ! Au poste, un professeur du collège Stanislas !

Le sergent veut l'emmener. Il se rebiffe, le pauvre petit homme.

■ — Vous n'avez pas le droit de m'arrêter, dit-il. Je n'ai commis aucun délit. Je ne demande pas l'aumône. J'ai une profession honorable, je puis le prouver. J'ai de l'argent sur moi. Tout mon malheur est de ne pouvoir retrouver l'auberge où je suis descendu. Vous devriez m'aider à la retrouver, si vous remplissiez votre devoir, au lieu de me faire un affront.

Il paraît qu'il fut éloquent, il me le dit plus tard. Le sergent de ville fut ébranlé. Les quelques passants qui s'étaient attroupés commencèrent à dire :

— Il faut le mener à M. Dauphin! Menezle à M. Dauphin.

— Oui, dit-il, menez-moi à M. Dauphin.

Qui est-ce? disait-il en lui-même. Ce ne

peut-être que le commissaire. On l'y mena; c'était en effet le commissaire de service au Grand-Théâtre.

Taupin, qui avait remis de l'ordre dans ses idées, lui parla posément et clairement. Il se voyait écouté; il se croyait sûr du succès.

— Monsieur, lui dit le commissaire, après l'avoir laissé parler tant qu'il voulut, et après avoir examiné l'argent et le calepin qu'il avait dans sa poche, je vous crois...

A ce mot, le pauvre Taupin ne put se défendre de lui serrer chaleureusement la main.

— Je vous crois, mais votre cas n'en est pas moins très difficile à débrouiller. C'est l'affaire de vingt-quatre heures, ajouta-t-il en voyant Taupin se troubler. Demain, avec les notes de police, nous trouverons infailliblement madame Taupin. Ce que vous avez de mieux à faire pour ce soir...

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A ce moment de son discours, il fut interrompu par un grand bruit qui se fit dans le corridor. On ouvrit la porte pre'cipitamment, et plusieurs personnes crièrent à la fois :

— Monsieur le commissaire Monsieur

Dauphin! Monsieur le commissaire! Le directeur vous demande.

— Attendez-moi là, dit M. Dauphin, et il sortit en courant.

Son absence ne dura que quelques instants. Il revint bientôt assez ému.

— P^àcheuse affaire, dit-il ; c'est un musicien qui a un solo au quatrième acte, et qui ne pourra pas le jouer; il va falloir parlementer avec le public rouennais qui n'est pas commode. Voici mon adresse, venez me voir demain matin et tout s'arrangera.

— Je crus que tout m'échappait de nouveau, me dit Taupin quand il me raconta son voyage de noces, mais j'eus une idée de génie... Un musicien? Quel musicien? dis-je. Quel instrument?

— Le violoncelle.

— Monsieur le commissaire, dis-je alors avec une émotion contenue, je suis moimême, j'ose le dire, un violoncelliste de quelque valeur. C'est moi qui ai accompagné mademoiselle Marimont au dernier concert pour les pauvres du V»^ arrondissement. Si je puis sauver la recette...

On ne lui laissa pas le temps de finir. Le commissaire lui prit le bras et l'entraîna au pas de course dans le cabinet du directeur. Le violoncelle fut apporté. Taupin se surpassa. Au bout de quelques mesures, le directeur l'arrêta.

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— Quel cachet voulez-vous?

— Je ne demande rien; mais, par grâce, que M. le commissaire fasse ce soir ce qu'il m'a promis de faire demain matin, et je suis prêt à jouer tant qu'on voudra et tout ce qu'on voudra.

— Je ne vous promets pas de réussir, dit M. Dauphin ; mais je vous donne ma parole de ne rien épargner pour arriver au but, dès cette nuit. Demain, la réussite sera certaine.

En un clin d'œil, Taupin se trouva poussé par les couloirs et les dessous, installé, en qualité de soliste, auprès d'un pupitre plus élevé que les autres. Les musiciens l'entourèrent pour le remercier et lui souhaiter la bienvenue. Il fut émerveillé de s'entendre appeler par son nom; mais il n'eut pas le temps d'y penser, parce que les trois coups furent frappés, et qu'à partir de ce moment il appartint corps et âme à la partition. On l'attendait au solo. Il s'en tira avec une maestria superbe.

— Je pensais à Léonie, me dit-il.

Il fut couvert d'applaudissements. Les violons frappèrent avec les archets sur les pupitres. Le public cria bis^ avec frénésie, et Taupin ne se fit pas prier.

— Ah! si vous vouliez, monsieur Taupin ! lui dit le directeur, qui tenait un engagement tout prêt.

Mais ces mots lui rendirent toute sa tristesse, en lui rappelant brusquement la réalité,

— Les trois agents que j"ai mis en campagne n'ont rien découvert, lui dit M. Dauphin. Tâchez de dormir cette nuit. Venez à mon bureau à sept heures demain matin, avant l'ouverture. J'y serai exprès pour vous, et je vous conduirai dans les bras de madame Taupin.

Il paya fort cher la permission de passer la nuit dans la chambre de service d'un grand hôtel. Il va sans dire qu'il ne put fermer l'œil.

A six heures, il errait autour du commissariat de police. Dès que M. Dauphin arriva, il se précipita sur lui.

— Un peu de patience, lui dit le bon commissaire. On est au commissariat central; il faut attendre qu'on soit revenu.

Un agent arriva vers huit heures.

— Eh bien? dit Taupin.

— Vous êtes descendu, dit le commissaire en consultant ses notes, à l'auberge de la Belle Pomme Normande, dans la rue des

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Verderettes. C'est bien loin d'ici. Voulez-vous prendre une voiture?

— Sans doute !

— Je vais vous accompagner.

Ils suivirent un dédale de rues qui parut à mon pauvre ami d'une longueur effrayante. Chemin faisant, le commissaire appela un porteur de journaux, lui acheta le Petit Rouennais, le parcourut un instant, et le passa à Taupin, en lui disant :

— Lisez cela.

— Je n'ai pas le cœur à lire des journaux.

— Que vous êtes enfant ! Puisque vous allez la revoir ! Lisez cela, vous dis-je.

Taupin jeta nonchalamment les yeux sur le journal, et lut à la première page ces mots, en caractères flamboyants : M. Taupin au Grand Théâtre de Rouen. Quel scandale ! pensa-t-il ; et tout aussitôt : Il y a plusieurs Taupin dans le monde.

— Mais comment ont-ils pu savoir mon nom, cher monsieur?

— Le directeur a fait une annonce pendant que vous gagniez le pupitre. Il a même dit que vous étiez professeur dans un grand collège de Paris, ce que je blâme absolument.

Taupin laissa tomber sa tête d'un air abattu.

— Je suis per- ^ du, dit-il. Je serai des-

"^ titué.

On était à la porte de la Belle Pomme Normande.

— • Ma femme? Où est ma femme?

Le Voyage de noces. 97

— Elle est partie, monsieur; et c'est ce qu'elle avait de mieux à faire, pour ne pas vous voir arriver sous la garde du commissaire de police.

Mais le pauvre Taupin n'en entendit pas davantage. Il fut pris, le doux enfant, d'une colère terrible, la seule qu'il ait eue de sa vie.

— Vous ne voulez pas dire que ma femme m'a quitté! Que lui avez-vous dit? que lui avez-vous fait ?

Il fallut se mettre à deux pour le contenir. L'hôtesse criait de son côté avec le même emportement :

— Quitter sa femme pour aller au théâtre! Le jour de ses noces! C'est moi qui lui ai dit de partir; et elle n'avait pas besoin qu'on le lui dise; et toutes les femmes l'approuvent !

Et tous les hommes l'approuvaient aussi, à ce qu'il paraît ; car tous les chalands matinaux du cabaret étaient accourus dans cette cour humide et malpropre, où ils auraient fait à Taupin un mauvais parti sans la présence du commissaire.

M. Dauphin eut beaucoup de peine à rétablir le calme. Il parvint enfin à se faire écouter, pendant que Taupin, abattu, affalé sur un vieux banc, luttait contre les prodromes

d'un évanouissement. Ses explications provoquèrent d'abord quelques rires : puis la cabaretière s'apitoya, et les ivrognes firent comme elle. Elle en vint à regarder Taupin comme un héros de roman.

— Allez! allez! tout ira bien! quand elle saura la vraie vérité des choses! Pauvre petite dame !

Pauvre cher homme !

Ta upin voulut absolument

C "^tlil^f

prendre le train le plus prochain, malgré l'avis du commissaire et de l'hôtesse qui craignaient, en le voyant si défait, qu'il n'arrivât pas à Paris. Il partit : quel voyage ! Il arriva : quelle

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arrivée ! Il trouva son logement dans Tétat où il était avant son mariage. Tous le^ menus objets qui auraient rappelé Léonie avaient disparu. Sur le bureau de Taupin, il y avait une lettre cachetée, qui ne contenait que ces mots :

« Adieu pour jamais!

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