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Je vais vous dire une histoire qui est celle de beaucoup de jeunes filles; mais c'est pré-
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cisément parce qu'elle se répète souvent qu'il me paraît utile de la raconter et d'y insister.
Je connais deux exemples de la même situation; ou plutôt j'en connais un assez grand nombre, mais il y en a deux qui m'ont particulièrement frappé. Je choisis le plus récent, qui a eu son dénouement ces jours derniers.
Vous connaissez les écoles Élisa Lemonnier. Ce sont des écoles d'éducation professionnelle pour les jeunes filles , fondées par madame Lemonnier, la femme du grand propagateur des idées de paix et d'arbitrage international. Il y a maintenant à Paris plusieurs écoles du même genre ; mais les écoles Elisa Lemonnier ont été fondées les premières, et c'est sur leur plan qu'on a établi les autres. Elles ne se plaignent par de la concurrence qu'on leur fait avec leurs propres idées, elles s'en félicitent au contraire, leurs fondatrices n'ayant jamais eu d'autre but que de faire le bien.
Ces écoles reçoivent les enfants à partir de l'âge de neuf ans. Elles leur donnent le matin l'instruction qu'on donne aux enfants de leur âge et de leur situation. Elles se transforment en ouvroirs l'après-midi, et enseignent les
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professions manuelles, la couture, la peinture sur porcelaine, la coupe et l'assemblage des vêtements. On choisit, pour l'enseigner dans chaque école, le métier le plus répandu dans le quartier. En un mot, on s'efforce de donner à ces enfants le moyen de gagner honorablement leur vie, et d'échapper à la fois au vice et à la misère.
Ce ne sont pas des ateliers de charité. Les écoles sont payantes; mais elles reçoivent beaucoup de boursières, et elles subsistent surtout par les libéralités des dames qui forment le conseil de l'œuvre. C'est dans l'inspection et l'administration de ces écoles que mademoiselle Julie Toussaint a conquis une si juste et si touchante notoriété, et qu'elle est devenue chevalier de la Légion d'honneur.
Une dame que je connais, dont je n'ai pas besoin de dire le nom, a consacré à ces écoles une partie de son activité. Elle les visite moins fréquemment aujourd'hui, mais elle y était fort assidue dans sa jeunesse. Il y avait près de quatre cents élèves répandues en quatre écoles ; elle les connaissait toutes par leur nom, et je puis ajouter qu'il n'y en avait pas une qu'elle n'aimât, et qui ne l'aimât. Tout
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naturellement elle s'attachait de préférence à celles qui lui paraissaient avoir le plus besoin d'appui.
Au nombre des boursières était une toute jeune fille, Thérèse B***, qu'on n'aurait peutêtre pas reçue comme élève payante, car les renseignements sur sa famille étaient déplorables, et ceux même qui la concernaient personnellement n'étaient pas trop bons. On lui donna pourtant une bourse. Que voulezvous ? Elle était si malheureuse! L'Union française pour le sauvetage de l'enfance n'existait pas alors. On dit aux dames du conseil que c'était une âme à sauver. Enfin, après plusieurs refus, elles eurent pitié. Elles la prirent sous condition. Les premiers mois ne furent pas heureux.
L'enfant ne savait rien. Elle lisait tout au plus ; son écriture était détestable ; elle n'avait jamais tenu une aiguille. De plus, ce qui déplaisait beaucoup à ses nouvelles maîtresses, elle n'était pas proprement tenue. On fit des représentations à la mère ; mais on s'aperçut qu'il n'y avait rien à attendre de ce côté ; des personnes charitables lui avaient fait violence pour la déterminer à mettre l'enfant à l'école; elle pouvait d'un moment à l'autre l'en retirer.
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Elle l'en retirerait certainement, si elle trouvait quelque moyen de tirer d'elle un profit immédiat. On ne savait trop de quoi elle vivait. Elle se disait brunisseuse. Elle avait des alternatives d'opulence et de misère ; mais c'était toujours la misère pour son enfant, car elle l'excluait avec soin de toutes ses joies. Elle l'enfermait à clef avec une assiette de soupe et un morceau de pain quand elle allait dîner dans des restaurants, et ensuite au bal ou au spectacle.
L'enfant, au milieu de ses compagnes, se sentait humiliée par ses cheveux en désordre, ses vêtements délabrés, l'air de misère répandu sur toute sa personne, et dont elle avait conscience. Elle souffrait surtout de ce que les autres ne savaient pas, c'est-à-dire des tristesses de son intérieur. On chercha longtemps à l'amadouer, à la pénétrer, sans y parvenir. Elle répondait à peine aux maîtresses, pas du tout aux camarades. Elle se cachait et se tenait à l'écart à l'heure du déjeuner, pour qu'on ne vît pas ce qu'elle mangeait. Les devoirs étaient faits, mais sans soin, sans bonne volonté ; on. ne voyait au bout de trois mois aucun progrès. Il fut fortement question de la renvoyer. « Nous n'en ferons jamais
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rien.» Ce qui la protégeait uniquement, c'était Texcès de son malheur.
La dame dont j'ai parlé au commencement se dit : « C est un sauvetage à entreprendre. » Elle s'v dévoua. Pendant tout un hiver, elle vint chaque jour à l'école de la rue de Turenne. C'était bien loin de chez elle ; elle appelait cela son pèlerinage. Elle prit deux ou trois petites filles, parmi lesquelles sa protégée, pour ne pas montrer d'affectation en s'occupant d'elle seule. Elle fut plusieurs fois sur le point de se rebuter. Enfin, elle entrevit quelques lueurs. L'enfant sentit la durée, la sécurité de cette affection qui venait à elle. Étonnée d'abord, effrayée même, elle se donna, si je puis le dire, éperdument. Il fallut la régler, la contenir. Le travail vint à la suite de cette grande amitié, et le succès avec le travail. Cette enfant ignorante, insociable, devint, non pas une des meilleures élèves de l'école, mais une élève passable, et l'on put espérer qu'on arriverait avec le temps à des résultats satisfaisants.
Sa protectrice sentait de mauvais retours par intervalle, des espèces d'envolées vers le mal qui se manifestaient tout à coup, et qui ne pouvaient avoir d'autre cause que les
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mauvais conseils et les mauvais exemples de la mère. Elle voulut la connaître. Un soir, elle ramena l'enfant par la main à son domicile.
Elle ne s'attendait pas à être bien reçue ; mais elle s'était armée de toute sa fermeté.
(( Je lui dirai ceci, elle me répondra cela; à moins qu'elle ne me manque absolument de respect, je resterai jusqu'à ce que j'aie jeté dans son esprit une crainte salutaire. Il y a des lois qui protègent les enfants contre les mauvais traitements d'une marâtre. »
Elle regrettait de n'avoir pas consulté un avocat. Un texte de loi cité à propos aurait terrifié cette malheureuse. La pauvre dame arriva dans ces dispositions, et trouva une femme reconnaissante, docile, exaltant sa bienfaisance, demandant des conseils, promettant de les suivre. On l'accusait de ne pas travailler ? Voilà son ouvrage, ses outils ; malheureusement, la maison ne lui fournissait que la moitié du travail qu'elle aurait pu faire, ce qui réduisait ses quinzaines à trente francs, et elle était menacée d'un chômage absolu. Elle avait déjà engagé ses effets. Elle ouvrit son armoire qui était vide :
— Je vendrai mes reconnaissances s'il le faut, mais après?
Elle fondit en larmes en disant ces mots et, attirant sa fille dans ses bras, elle la couvrit de baisers.
La visiteuse était interdite. Cette opposition violente entre ce qu'elle voyait et ce qu'elle avait attendu, la jetait dans une sorte d'effarement. Elle se dit au commencement : « On me joue une comédie. » Peu à peu, l'émotion la gagna.
Quand elle vit que l'enfant elle-même pleurait, elle tira son mouchoir; à partir de ce moment, elle ne fut plus qu'une consolatrice
— Nous la garderons! nous la garderons! s'écria-t-elle, répondant plutôt à sa propre pensée qu'aux paroles qui avaient été prononcées.
— Hélas ! madame, dit alors la mère, je vais être obligée de la retirer. L'école ne coûte rien, grâce à vos bontés; mais la petite ne gagne rien, et je ne puis la nourrir dans ces conditions. Elle a dix ans ; je cherche une place pour elle dans un atelier comme petite servante, ou pour faire les courses. Si je ne trouve pas, je ne sais plus ce que je ferai. Je serai peut-être obligée de l'envoyer mendier. C'est peut-être ce qui nous attend l'une et l'autre, tôt ou tard.
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Ce fut une scène déchirante. La dame se leva, en disant qu'elle reviendrait, qu'elle chercherait; elle n'alla pas pourtant jusqu'à faire des promesses, avertie par une longue expérience de ne pas se livrer à un premier mouvement. Elle rentra chez elle navrée, passa la nuit à inventer des moyens de sauvetage et à en constater, l'instant d'après, l'absurdité. Ce qu'elle découvrit de plus clair pendant cette nuit d'insomnie, c'est qu'elle aimait passionnément cette enfant, et qu'elle n'aurait pas de repos tant qu'elle ne l'aurait pas sauvée.
Elle passa à l'école dans la matinée, et emmena sa protégée dans le parloir.
— Est-ce que ta mère t'embrasse toujours comme cela?
— Non, madame, pas toujours.
— Mais il lui arrive de t'embrasser, comme elle l'a fait hier?
— Mais oui, madame.
— Et elle ne te bat pas ?
L'enfant baissa la tête.
— Elle te bat!
— Elle est quelquefois bien en colère.
— Contre toi?
— Contre tout le monde.
Pas de doute. C'est le chagrin. Cette femme est au désespoir.
— Et vous êtes bien malheureuses à la maison?
— Oh! oui, madame, bien malheureuses, dit l'enfant avec ferveur.
— Rentre à l'école, travaille bien, je m'occupe de toi.
Thérèse se jeta sur ses mains, mais elle l'embrassa à plusieurs reprises et sortit de là dans un grand état de surexcitation.
Il faut l'ôter de chez sa mère ! Ce fut sa première pensée. Si elle y reste, elle ne peut manquer de quitter l'école. Servante! une enfant de dix ans! Peut-on y penser? Elle mendiera. Mendiante, elle est perdue. La mère est bien malheureuse. Est-elle irréprochable? Elle dit qu'elle travaille. Ce n'est pas ce que ses voisins racontent d'elle. « J'aurais dû lui demander le nom de ses patrons. » M. Mamoz n'avait pas encore fondé son office de renseignements ; on n'avait guère de moyens de connaître la vérité. Mais peu à peu ce dilemme se forma dans son esprit : Ou la mère est honnête, tout ce qu'elle m'a dit est vrai, et alors elles sont perdues l'une et l'autre; ou la mère m'a menti, et alors sa fille est cent
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fois perdue, car il n'v a pas au monde de plus grand malheur que d'avoir une mauvaise mère.
Il faut donc l'ôter de chez sa mère. Si elle avait pu la prendre chez elle, elle l'aurait prise à rinstant; mais il y avait des impossibilités matérielles de toutes sortes. Trouver une maison honnête où on payerait sa pension, c'était une entreprise pleine de difficultés, peut-être impossible. Cependant elle n'y renoncerait pas, tant qu'il y aurait quelque espoir.
Elle alla sur-le-champ chez deux ou trois de ses amies, avec qui elle avait comploté et exécuté plus d'une bonne œuvre. Il ne s'agissait que de trois ou quatre ans. Une fille de quatorze ans, bien préparée et bien appuyée, pouvait à la rigueur gagner sa vie. Jusque-là, une brave femme la recevrait pour une pension modique, trois cents francs, deux cents francs. Elle en donnerait la moitié. A la fin de la semaine, elle avaittrouvé les trois cents francs, et elle avait découvert une bonne vieille, qui n'était pas fâchée d'avoir de temps à autre la compagnie d'une enfant, et à qui ces trois cents francs de surcroît faisaient une sorte d'aisance. Vous pensez si elle fut ravie de ce succès. Elle me
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fondit en reme
dit, en me l'apprenant, qu'elle n'avait pas été aussi heureuse depuis bien des années.
La mère, qui ne désirait que cela, ne se montra pas moins ,, satisfaite. Elle se con-
ciements. Il lui arriva même de se rendre importune à force de reconnaissance. On lui avait promis de lui amener son enfant deux fois par semaine, parce ,^ que la dame chez laquelle elle demeurait ne se souciait pas que |y*t=.\ jgg visites eussent lieu dans sa chambre. La mère, de son côté, n'aimait pas les nouvelles connaissances.
^"-^^-^^ Et puis, disait-elle, elle avait
à travailler ou à chercher du travail : tout son temps était pris. Elle recevait sa fille le jeudi et le dimanche avec de véritables transports. Thérèse était toujours, dans ces occasions, accompagnée de sa bienfaitrice. La visite était courte; le temps de s'embrasser.
Thérèse. dij
— A bientôt! Adieu, ma chérie. Travaille bien, fais honneur à tes bienfaitrices.
On avait découvert que la petite avait des aptitudes pour la peinture sur porcelaine.
On était très alarmé, dans le conseil des écoles, d'une habitude que prenaient les parents au préjudice de leurs enfants. Une jeune fille montrait des dispositions pour la peinture des éventails, ou pour la gravure sur bois. La maîtresse prophétisait une véritable artiste; mais il fallait quatre ans, cinq ans, pour arriver à Téclosion du talent. L'enfant, dans cinq ans, serait une artiste véritable ; elle aurait un trésor au bout des doigts. Oui; mais si, dans cinq ans, elle sera une artiste, elle est dès à présent une ouvrière. Elle gagnera peutêtre dix francs, quinze francs par jour dans dix ans; mais elle peut, dès aujourd'hui, en gagner deux. La mère ne sait pas où elle sera dans cinq ans; elle est d'un certain âge; elle a des infirmités, des besoins. Sa fille est là; elle lui trouve de l'ouvrage dans une maison de pacotille. Deux francs par jour! Elle se jette sur cette aubaine. C'est une fortune pour la famille. Pour l'enfant, c'est un désastre.
La Société Elisa Lemonnier a pour res-
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source contre cet abus le contrat d'apprentissage. Elle fait signer une promesse de laisser l'enfant à l'école jusqu'à dix-huit ans. Il y a bien des difficultés. Une écolière n'est pas une apprentie. La Société ne peut pas plaider devant le conseil des prud'hommes contre le père et la mère. A chaque instant elle a le crève-cœur de voir partir une bonne élève, qui paraît être, le jour où on la perd, la meilleure élève de la maison. On m'a nommé une graveuse sur bois, qui a obtenu une récompense au Salon, et qu'on aurait poussée jusqu'à la médaille d'or, si sa mère ne l'avait brusquement réclamée.
La protectrice de Thérèse n'avait pas manqué de stipuler, en la prenant, qu'on la lui laisserait tant qu'elle voudrait la garder; mais comme il fallait fixer une date, on mit dans le contrat : jusqu'à l'âge de dix-huit ans. La mère avait approuvé avec enthousiasme. Elle ne voulait que le bonheur de son enfant. Elle signa tout ce qu'on voulut. On se disait qu'on avait fait tout ce que la prudence pouvait conseiller.
Ces arrangements duraient depuis six mois, et le succès dépassait les espérances. Thérèse était devenue la meilleure fille du monde et
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la meilleure élève de l'école. Toutes ses camarades l'aimaient, et toutes ses maîtresses. La vieille dame qui Tavait recueillie chez elle la regardait comme sa fille. La protectrice, à qui elle devait tout, lui découvrait chaque jour de nouvelles qualités, et remerciait Dieu de lui avoir rendu la bienfaisance si douce à exercer. Enfin la mère ne tarissait pas d'actions de grâce.
Un beau dimanche d'octobre, Thérèse se rendit, avec sa protectrice, au domicile maternel pour la visite d'usage. Il n'y a pas de concierge dans ces maisons, l'escalier est tout près de la porte toujours béante, un escalier glissant, obscur, infecté par les odeurs combinées du ruisseau et de la maison. Tout est désert dans la journée. Les parents sont au travail et les enfants dans la rue.
Elles montent jusqu'au cinquième, et frappent à la porte. On ne répond pas. Elles frappent plus fort. Pas de réponse. Elles poussent la porte, qui n'est fermée qu'au loquet : la chambre est vide.
La visite était annoncée, elle va revenir. Il ne reste, pour tout mobilier, qu'une chaise.
La dame s'asseoit, et garde la petite serrée contre elle. Elle a, dans cette chambre vide, comme un pressentiment de malheur.
— Madame, dit la petite, il n'y a pas de couverture sur le lit.
En effet il n'y a pas de couverture. Il n'y a pas même de paillasse. Il n'y a qu'un peu de paille qui passe à travers les planches du fond et traîne sur le plancher. Elles regardent autour d'elles. Rien. Pas un vêtement, pas un ustensile. La table même, une pauvre table de bois de sapin toute déjetée, a disparu. Il ne reste que la chaise sur laquelle on s'est assis. Une chaise boiteuse, dépaillée, dépenaillée, qu'on n'a pas pris la peine d'emporter. L'effroi les prend. Elles appellent. Personne ne répond. Elles frappent aux portes. Tous les locataires sont sortis. Elles se rappellent que la propriétaire, une vieille avare, sourde et à moitié aveugle, demeure au premier. Elles se pendent à sa sonnette.
— Que voulez-vous?
Elles le disent.
— Elle est partie.
— Vous l'avez chassée. Où est-elle?
— Partie, vous dis-je; partie sans être chassée. Elle me devait. Partie à la cloche de bois.
Et elle leur ferme la porte au nez.
— Ecoute, Thérèse; écoute bien ceci, pauvre fille : tu n'as plus de mère !
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(Ici se place une longue lacune dans mon histoire, et nous retrouverons nos personnages huit ans après.)
Le départ de la mère de Thérèse parut avec raison, aux dames qui composaient le conseil des écoles professionnelles, un événement de grosse importance. On le regarda comme un bonheur pour cette pauvre enfant, car tout ce qu'on savait de cette femme concourait à la rendre suspecte. Il était évident que Thérèse était plutôt soulagée que consternée par cet abandon; et ce sentiment, qu'elle s'efforçait de cacher, mais sans y parvenir, prouvait bien que, si elle avait pu parler, si elle n'avait pas été retenue par son bon naturel et la sagesse précoce de son esprit, elle aurait fait des révélations accablantes. L.a police se livra à quelques recherches qui n'aboutirent pas. Comme la mère n'était poursuivie pour aucun délit, et que la fille était pourvue, on ne mit pas une grande activité dans cette enquête. L'opinion générale fut que cette mère dénaturée, une fois débarrassée de sa fille, était allée en
Belgique ou en Angleterre pour commencer une nouvelle vie de dissipation.
Les maîtresses de Thérèse lui témoignèrent d'autant plus d'affection qu'elle était plus isolée dans le monde. Elle se montra de plus en plus digne de leur généreuse amitié. Elle était, à dix-huit ans, une personne accomplie, très agréable sans être régulièrement belle, douée d'une santé parfaite, et d'une humeur toujours égale, fidèle à tous ses devoirs, et surtout ayant un cœur excellent. Elle avait reporté sur sa bienfaitrice tous les sentiments qu'une fille éprouve pour sa mère; elle s'était aussi attachée à la dame chez qui elle demeurait, et qui maintenant, arrivée à l'extrême vieillesse, était tombée presque entièrement à sa charge. Elle la soignait, l'assistait dans ses maladies avec le plus louable dévouement, et se privait de la société de ses jeunes amies pour lui tenir compagnie.
Elle avait, à cette époque, terminé ses études, et elle était employée dans l'école comme sous-maîtresse, plus particulièrement chargée de l'enseignement du dessin. Elle était devenue en quelques années une véritable artiste, et ses envois à l'exposition contribuaient aux succès de la maison, qui obtint
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une médaille à l'Exposition du Centenaire. On pensait même que, dans très peu d'années, elle pourrait être récompensée pour son propre compte. Elle s'était adonnée principalement à la peinture des fleurs et commençait à être connue dans cette spécialité, non par le grand public, mais par les maisons qui vendent des objets de luxe. En réunissant les appointements très modiques qu'elle recevait comme institutrice aux bénéfices que lui rapportait son travail, elle arrivait à se faire des mois de deux cents francs. Elle en employait une partie à ses besoins et à ceux de sa vieille protégée, et laissait le reste entre les mains de sa bienfaitrice qui le plaçait avec intelligence et lui préparait tout doucement une petite dot.
Je dois dire que Thérèse n'avait pas fait les mêmes progrès pour l'instruction proprement dite que pour le dessin et la peinture. Elle avait peu de dispositions naturelles, et elle n'avait réussi qu'à force de peine à obtenir le brevet d'institutrice du premier degré. Il avait fallu renoncer à lui faire subir les épreuves pour le degré supérieur. Dans la conversation, elle était simple et naturelle, ne dépassant pas le niveau commun, excepté quand on
la mettait sur les questions d'art, parce qu'aussitôt on sentait le feu intérieur et le goût délicat de l'artiste. Je viens de vous la montrer à peu près telle que Dieu et ses amies l'avaient faite. Il faut pourtant que j'ajoute encore qu'elle était dévote, affiliée aux conférences du mois de Marie, et à la congrégation de la Vierge.
Le 22 juillet 1889 (admirez, s'il vous plaît, la précision de mes souvenirs), son amie était allée la prendre à l'école pour causer un moment en la ramenant chez elle.
— Sais-tu, fillette, lui dit-elle, quel anniversaire nous avons demain?
— Oui, madame, répondit-elle. C'est l'anniversaire du jour où vous m'avez sauvé probablement plus que la vie. Je ne puis pas l'oublier aujourd'hui, puisque j'y pense tous les jours.
— Et sais-tu aussi que ton contrat d'apprentissage (elles se mirent à rire toutes les deux) expire demain?
— Oui, je le sais ; mais il y a longtemps qu'il est déchiré, puisque je suis devenue maîtresse.
— Et sais-tu que si... (elle hésita) ta mère venait te réclamer, nous ne saurions comment te retenir?
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Thérèse marcha quelque temps en silence.
— Elle m"a abandonnée depuis huit ans, dit-elle, sans plus se soucier de moi que si je n'avais jamais existé, et je crois que je dois en remercier Dieu.
Son amie, qui la vit très péniblement affectée, fit de grands efforts pour attirer son attention sur d'autres sujets ; mais la conversation tombait à chaque instant. Ellemême se sentait toute remuée par ses souvenirs. Elles firent en silence le reste du chemin.
Sa bonne amie la quittait ordinairement à sa porte.
— Je monte avec toi aujourd'hui, dit-elle, pour rendre visite à ta malade.
Thérèse demeurait au cinquième étage. Elle habitait, depuis huit ans, cette même chambre qui, peu à peu, faute des réparations nécessaires, était devenue un vrai galetas. Elle y restait par économie, et parce que la vieille femme, qui y avait toutes ses habitudes, se serait trouvée malheureuse partout ailleurs. Elles furent surprises, en approchant, d'entendre parler. Elles poussèrent brusquement la porte. Une femme, assise à côté de la chaise longue où la malade passait sa vie, se leva en
les entendant entrer. Thérèse se mit à trembler violemment.
— C'est ma mère ! murmura-t-elle.
L'étrangère se précipita sur elle en criant :
— Elle m'a reconnue ! — multipliant les marques de tendresse, la couvrant de baisers, la serrant dans ses bras, la repoussant un peu par moments en ajoutant : Que je voie comme elle est belle! et la reprenant encore pour la baiser de nouveau. Thérèse, pendant ces accolades, demeurait tout interdite. Elle ne les rendait pas, elle ne les repoussait pas. Elle semblait avoir perdu la direction de son être.
L'autre s'apaisa enfin, parce que la force humaine a des bornes. Elle voulut bien s'apercevoir qu'elle n'était pas seule avec sa fille et la malade, et s'adressant poliment à la protectrice de Thérèse :
— C'est sans doute madame, dit-elle en la nommant, à qui nous sommes si redevables, ma fille et moi.
Et tout de suite :
— Je la retrouve, grâce à vous, madame, telle que je pouvais la souhaiter. Et je sais qu'elle est devenue une artiste de grand talent. Car je sais tout ce qui te concerne, dit-elle. Je ne t'ai pas écrit, je ne suis pas venue te
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voir, j'ai été fidèle à mes promesses (elle n'avait fait aucune promesse). Mais je m'informais de tout, j'étais exactement renseignée. Je connais jusqu'à tes engagements avec la maison (elle cita la maison pour laquelle Thérèse travaillait). Je les trouve insuffisants ; mais, à présent que me voici revenue, je vais exiger des modifications. Tu es mineure, fort heureusement, et c'est à moi, et à moi seule, que ces habiles gens auront affaire. Mais, ajouta-t-elle en jetant les yeux autour d'elle, je suis surprise de te voir si mal logée. Ton dernier mois s'est élevé à deux cent quarantedeux francs, qui t'ont été payés, à toi-même, à la caisse de l'établissement. Est-ce que?... Elle s'arrêta comme pour ne pas émettre une opinion offensante pour les directrices de l'école où sa fille avait fait son apprentissage.
— Non, madame, dit alors l'amie de Thérèse, qui avait recouvré son sang-froid, l'association ne fait aucun bénéfice sur ses élèves. Thérèse a vécu modestement parce que cela lui a convenu. Ses économies sont entre mes mains...
— Je ne veux pas même en savoir le montant, s'écria la mère en interrompant. Non, madame, je ne le veux pas. Elle ne pouvait
choisir une meilleure caissière. Mais à présent je vous déchargerai de tous ces embarras. Tu ne peux pas rester ici plus longtemps, dit-elle. D'ailleurs ta place est avec moi ; je t'emmène.
— Mais, ma mère, dit Thérèse, en regardant la pauvre vieille qui commençait à pleurer...
— Eh bien, dit la mère, ce que tu as fait est très bien, c'est héroïque; mais c'est un peu irréfléchi. Tu as agi comme une enfant que tu es ; il faut, à la fin, être raisonnable. Tu as payé, ou on a payé pour toi, trois cents francs par an à cette bonne dame; et je crois bien que, depuis un an ou deux, elle t'a coûté bien davantage. Nous ne l'abandonnerons pas ; je me suis déjà occupée de la faire admettre à Sainte-Périne, où elle sera beaucoup mieux qu'ici. J'ai monté un fonds de commerce, ditelle en souriant; j'ai les moyens de faire des heureux, et surtout j'ai celui de te rendre heureuse, ce que je veux faire sans plus tarder. Vous excuserez, madame, l'impatience d'une mère qui retrouve son enfant après huit années de séparation. Allons, mets ton chapeau, et fais un petit paquet de ce qu'il te faut pour la nuit. Nous prendrons le reste demain matin.
Thérèse,
33o Nouveaux Mémoires des autres.
Thérèse était hors d'état de réfléchir; mais son amie réfléchis-sait, et ses réflexions n'étaient pas couleur de rose. C'était sa mère, il n'y avait pas à en douter, ni à le nier. Thérèse était mineure. On ne pouvait refuser à sa mère le droit de l'emmener et de la garder chez elle. Si elle s'était rendue coupable de sévices à l'égard de sa fllle, on aurait pu recourir au procureur de la République ; mais où étaient les sévices? Cette femme était absente depuis huit ans, on ne savait rien de sa vie pendant ce long espace de temps. Il y a huit ans, elle se disait ouvrière. Telle qu'elle était là, dans cette chambre, ce n'était ni une ouvrière, ni une petite bourgeoise, ni une dame ; elle était vêtue comme une dame, et pourtant on voyait, sans en savoir la raison, que ce n'était pas une dame. Elle afflchait une grande tendresse pour sa fille ; et cette tendresse se conciliait difficilement avec ce long abandon. A l'époque où elle était partie, on avait contre elle des soupçons, des préjugés; on ne pouvait alléguer aucun fait précis. Thérèse seule aurait pu parler. Devait-elle le faire? Le pouvait-elle? Pouvait-on le lui conseiller? Avait-elle réellement des griefs sérieux, ou seulement de ces lubies étranges qui hantent
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parfois le cerveau d'un enfant? Elle n'avait que dix ans quand sa mère l'avait quittée. Toute persuadée qu'elle était que cette mère était une mère indigne, madame *** n'avait à alléguer contre elle que des conjectures, ou plutôt des pressentiments. Si le procureur de la Républque avait été présent, elle n'aurait pas su, en vérité, sur quoifonder sa résistance.
Mais, de plus, il n'était pas là. Et qu'étaitelle pour intervenir entre la mère et la fille? Elle n'était ni l'institutrice, ni la maîtresse d'atelier, ni la propriétaire de la chambre. Toute action légale était interdite ; toute résistance matérielle impossible.
D'un autre côté, cette hâte de s'emparer immédiatement de sa fille donnait lieu à des inquiétudes sérieuses. Où allait-elle l'emmener? Donnerait-elle son adresse? Aux appréhensions légitimes se mêlaient les chimères d'un esprit un peu affolé. Elle essaya de parlementer, d'obtenir un sursis jusqu'au lendemain. « D'ici là, se disait-elle, j'aurai vu M. Durier. »
Durier, que nous avons perdu depuis, était son oracle. Elle était persuadée qu'il n'y aurait plus rien à craindre dès qu'il aurait pris l'aff'aire en mains; et il est certain qu'il n'y eut
jamais ni homme plus obligeant et plus sûr, ni avocat plus habile.
— Je suis bien certaine que Thérèse désire avoir sa liberté jusqu'à demain, dit-elle. Je la connais, elle n'ose pas vous le dire ; mais l'idée d'abandonner ainsi sa pauvre malade sans avoir pourvu à sa situation, la rendra malheureuse, même auprès de vous. Elle a ses cartons, ses modèles, sa palette ; tout cela ne peut être empaqueté en si peu de temps. Et puis, il faudra payer le propriétaire.
Tout fut inutile; on avait réponse à tout. Le parti pris d'en finir à l'instant était manifeste. Pour quelle raison?
— Nous allons rentrer ensemble chez nous, chez toi, dit-elle. Et demain, nous viendrons ensemble mettre tout en bon ordre. N'emporte que ton sac de nuit.
Il fallut céder. Thérèse embrassa en pleurant d'abord la malade, et ensuite sa bonne amie. Elles fondaient en larmes toutes les trois. La mère feignait de ne pas remarquer ces larmes; elle n'aurait été ni plus aimable dans ses propos, ni plus caressante dans ses manières si elle avait été reçue à bras ouverts.
— Faites vos adieux jusqu'à demain, ditelle au bas de l'escalier. J'aurai l'honneur
Thérèse. 333
d'aller chez vous demain avec ma fille, pour vous remercier de nouveau, madame, et pour vous dire les plans d'avenir que je forme pour elle.
Un fiacre passait ; elle l'appelle, lui jette une adresse, et les voilà parties.
Quelle adresse? L'amie et la protectrice de Thérèse s'était rapprochée, autant que possible, pour entendre. Elle avait au moins constaté qu'il n'y avait pas de mystère ; on avait parlé à voix haute. Elle crovait bien avoir entendu : « Rue de Bassano ». Le numéro lui avait échappé. Peut-être n'avait-on pas dit de numéro. Avec le nom d'une rue, on parvient toujours à trouver une maison. Il fallait, avant tout, la trouver, cette maison ; mais non, il fallait, avant tout, prévenir l'autorité. La police trouverait la maison; la police aurait, sur cette mère si étrangement revenue, tous les renseignements dont on était si avide; la police, surtout, dirait comment on peut arracher une fille à sa mère, quand sa mère est une mère indigne. La police pouvait tout ; la première difficulté était d'arriver à la police et de la mettre en mouvement.
Gomment s'y prendre pour cela? C'est ce que l'avocat saurait. La fin de toute cette déli-
334 NouvcaiLv Mémoires des autres.
bération était de courir chez Tavocat. On y courut.
Mais M. Durier n'était pas là. Il était revenu en courant du Palais, s'était habillé à la hâte et était parti pour dîner en ville, sans donner d'adresse. Quel contretemps !
— Où demeure son secrétaire?
— Rue de Rome.
— C'est bien loin. Est-il avocat?
— Il est avocat.
— Vite, en fiacre, rue de Rome, n"^ 17. Pas de secrétaire, il dine en ville comme
son patron. Il faut attendre au lendemain. Mais, pendant cette nuit, il peut se passer des événements terribles. La mère a peut-être combiné ses plans pour enlever sa fille pendant la nuit, et la séparer à jamais des protectrices de son enfance. Non, il serait imprudent d'attendre toute une nuit. La police doit avoir quelque part une permanence. Voilà un sergent de ville !
— Où est le bureau du commissaire?
— Rue Saint-Honoré.
— Y est-il à cette heure?
— Il v a toujours quelqu'un, le commissaire ou son secrétaire, un officier de paix, un inspecteur. De quoi s'agit-il?
Thérèse. 335
— D'une enfant enlevée.
— C'est très sérieux, ne perdez pas un instant.
Il n"ya que le secrétaire. Elle fait passer sa carte. Le nom qui s'y trouve rend le secrétaire déférent et attentif. Le récit malheureusement est un peu vague. Il se ressent des émotions des deux dernières heures. Ce qui n'était, à six heures, qu'une grosse inquiétude, est devenu, à huit heures, la certitude d'un malheur affreux. Il parvient pourtant à reconstituer l'histoire. Rue de Bassano ! Il envoie un agent. Il saura d'abord où est Thérèse. Il ne croit pas à l'enlèvement de nuit. Il se permet un sourire à cette pensée. Il exprime son opinion avec assurance et simplicité. Il est consolant et réconfortant, cet homme. Oui, après tout, il a raison.
Il y a un danger, mais ce n'est pas un danger immédiat, surtout si on découvre cette bienheureuse adresse :
— Vous pouvez attendre ici ; ce ne sera pas trop long.
Ce n'est pas long du tout. L'agent est de retour au bout d'une demi-heure. Il a trouvé la maison. Bon, cela! C'est une maison honnête. Encore mieux. La dame est débarquée
de la veille, et n'a loué que pour un mois. Projet de départ, mauvaise sonnerie. Elle a dîné dans sa chambre avec sa fille. Elle s'est fait apporter un dîner convenable d'un restaurant voisin, qu'elle a payé immédiatement. Personnes rangées. Elles sont couchées à présent. Il n'y a pas de bonne. La maison est un hôtel meublé, de ceux qu'on appelle Family Hôtel. Le commissaire regarde la dame d'un air qui signifie à peu près : « N'ètes-vous pas un peu folle, avec vos suppositions et vos terreurs? » La dame se dit : « Il doit penser que je n'ai pas le sens commun. Cependant, il changerait d'avis si je lui développais mes raisons, toutes mes raisons. Cela serait bien long; il ne m'écouterait pas. Et puis, ce n'est qu'un secrétaire. Je reviendrai demain, avec M. Durier, et alors il faudra bien qu'on m'écoute. »
— A quelle heure le commissaire est-il ici?
— A neuf heures.
— Je reviendrai à neuf heures.
Elle part. A peine est-elle dans la rue, que toutes ses inquiétudes la reprennent : « Jai beau me raisonner; j'ai le pressentiment d'un malheur. Jamais mes pressentiments ne m'ont trompée. » Ceci est la grande raison, la raison souveraine. Le secrétaire n'entend rien à la
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raison des pressentiments. Ce n'est qu'un homme.
Il n'est pas question de dormir. La nuit s'écoule dans une agitation extrême. « Enfin, voilà le jour. On sonne. — Qui peut sonnera huit heures? Une lettre de M. Durier. Quel aimable homme! Il a vu que j'étais venue. 11 devine mes inquiétudes. Allons, il part pour Bordeaux. C'est fait pour moi ! Il indique deux avocats, un surtout qui lui inspire toute confiance. Pour lui, il ne reviendra que dans trois jours. Allons chez son suppléant. »
Le suppléant est très bien. Il entre dans toutes ses raisons. Cette absence, ce retour non annoncé, ce quasi enlèvement, et, avec cela, les souvenirs du passé, les inquiétudes très évidentes de Thérèse, qui démontrent l'existence d'un secret, tout lui paraît d'une importance et d'une gravité extrêmes.
D'un autre côté, il n'y a pas de sévices, ni de fait précis articulé constituant un danger moral.
— Allons chez le commissaire, dit-elle.
— Non, répond l'avocat; c'est chez le procureur de la République que je vous mène.
Il monte avec elle dans le fiacre qui l'a amenée. Et en route pour le palais de justice.
L'antichambre est pleine quand ils arrivent ; mais l'huissier les fait passer avant tout le monde.
— Je sais ce qui vous amène, dit le magistrat ; je vous attendais. Mais l'affaire vient de prendre une autre tournure bien imprévue. Votre protégée s'est enfuie de chez sa mère et s'est jetée dans un couvent qu'elle avait remarqué à trois pas de là. C'est la supérieure qui m'écrit.
Madame *** ne voit qu'une chose dans cette nouvelle complication; c'est que Thérèse est sauvée, et qu'elle a la certitude de la voir tout à l'heure.
Les deux hommes sont très préoccupés.
— Voulez-vous, dit l'avocat, me communiquer la lettre?
— La voici. Elle est, comme vous le verrez, très correcte.
Voici ce que la supérieure écrivait :
« Je ne puis la recevoir sans la connaître; et je ne puis non plus la renvoyer chez sa mère après ce qu'elle vient de me conter. J'attends vos ordres. »
Que d'allées et venues pendant cette nuit-là ! Et que de courses dans la matinée! Que de billets échangés! Que d'avocats en mouve-
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ment! Pendant que madame *** passait la nuit à ^ëmir de son impuissance, l'avocat avait vu le commissaire, le chef du parquet, en homme qui connaissait le prix du temps, et qui ne voulait rien livrer au hasard.
Il faut d'abord que je vous dise comment Thérèse s'était échappée. Après une nuit sans sommeil où elle s'était rendue très exactement compte de sa situation, elle avait pris la résolution de se tenir toujours prête à profiter de la première occasion pour s'enfuir. Elle n'eut pas longtemps à attendre. Sa mère s'était levée dès le fin matin, et avait écrit plusieurs lettres. Quand elle fut sur le point de sortir, Thérèse se disposa à l'accompagner, mais elle lui dit de n'en rien faire.
— Reste là un moment. Je vais jeter moimême mes lettres à la poste et je reviens.
Elle sort. Thérèse, qui était toute prête, met son chapeau et la suit à trois minutes de distance, en marchant à pas de loup. A peine a-t-on fermé la porte de la rue derrière sa mère, qu'elle paraît devant la concierge.
— Eh bien, vous m'oubliez? Maman!
maman !
La concierge, qui croit qu'elles sortent ensemble, s'excuse de les avoir séparées, et
tire le cordon. La voilà dans la rue. Elle voit sa mère à quinze pas devant elle; elle prend
de l'autre côté, tourne le coin en courant, se jette dans l'église, de là dans la sacristie, et demande la supérieure. Ce n'est pas mal
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joué, pour une innocente. Elle y avait rêvé toute la nuit, et son parti était pris dès le premier moment. « Je ne resterai pas ici, » disait-elle. Elle faillit échouer au port, car la supérieure faisait des difficultés pour la recevoir.
Enfin, la voilà à l'abri pour quelques heures, et bien sûre que ses amies des écoles professionnelles viendront à son aide. Jamais le petit parloir du couvent n'avait vu tant de visiteurs. La mère vint la première, après avoir couru partout.
— Je suis sûre qu'elle est ici.
On l'avoua sur-le-champ.
— Je suis sa mère !
— Je n'en sais rien ; mais il vous sera facile de le prouver.
— C'est un complot pour m'arracher mon enfant !
— Il y a si peu de complot que je viens d'écrire au procureur de la République.
— Alors, madame, je suis tranquille. Il me fera rendre justice.
— C'est ce que je souhaite.
La supérieure n'a point seulement écrit au parquet. Elle a écrit aussi à son conseiller ordinaire. Non pas, comme vous pourriez le
croire, à son confesseur, mais à un homme plus au fait des affaires temporelles, à son notaire. C'est un bon vieillard reposé et grassouillet, avec des joues roses et des cheveux blancs, marguillier de Saint-Sulpice, affilié à toutes les bonnes œuvres de la paroisse. Il arrive. La supérieure cause avec lui à voix basse. Il jette des regards de défiance sur la mère, qui est toujours là, et qui ne sortira de ia maison, dit-elle, qu'avec son enfant. A dix heures et demie arrivent madame ***, son avocat et un substitut envoyé par le procureur de la République. La mère n'attendait pour agir que la présence du substitut. Elle se précipite vers lui dès qu'il entre dans le parloir, et d'un air enflammé :
— Monsieur, dit-elle, puisque vous êtes magistrat, vous allez me rendre ma fille.
Madame *** veut parler.
— Pas un mot, madame, lui dit son avocat, en lui serrant le bras. Vous n'êtes rien ici, qu'une amie de l'enfant, sans aucun titre officiel. S'il y a quelque chose à faire, monsieur et moi (en montrant le notaire), nous le ferons.
Il salue le vieux notaire, qu'il connaît de longue date.
— Madame, dit le substitut, s'adressant à
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la mère, et imposant silence à tout le monde, je vous écoute.
— L'affaire est bien simple, dit-elle. Ma fille, que j'ai revue hier après huit années d'absence, s'est échappée de chez moi il y a deux heures. Je suis sûre qu'elle est ici, et madame la supérieure en convient. Je la réclame, voilà tout. Je n'ai pas à établir ma qualité de mère. Madame *** me connaît parfaitement. C'est elle qui a servi de mère à Thérèse pendant mon absence.
Puis, tout de suite, comme s'il s'aeissait d'une affaire toute simple ou d'une aventure désormais terminée :
— Qu'a donc eu cette enfant-là? dit-elle à madame ***, d'un ton amical. Est-elle sauvage à ce point? A-t-elle cru que je voulais la séparer de vou-s et de ses autres amies ? Mais qu'on me la rende sur-le-champ, monsieur. Je suis pressée de la rassurer, et de lui pardonner son escapade quoiqu'elle m'ait fait passer deux heures bien cruelles.
Le magistrat la laissa parler tant qu'elle voulut. Quand enfin elle s'arrêta :
— Madame, dit-il, personne ne conteste votre identité, ni les droits que vous avez sur votre fille. Elle vous sera sans doute rendue
dans un instant. Mais une disparition qui se prolonge pendant huit ans, une mère qui est si près de Paris (à Bruxelles, si je ne me trompe), qui, en huit ans, ne vient pas une fois voir sa fille, qui ne lui écrit pas, qui n'écrit pas à ses protectrices, et qui arrive tout à coup pour l'enlever, en quelque sorte, sans avoir fait connaître à personne ni l'emploi de son temps pendant ces huit années, ni ses ressources, ni ses projets, ni ses plans pour l'avenir de la jeune fille, tout cet ensemble est si extraordinaire, que je suis obligé de vous demander de me fournir des explications. Ces explications, vous pouvez me les donner ici, ou me suivre dans mon cabinet, vous en êtes maîtresse. Vous me direz aussi comment il se fait que votre fille, à peine ramenée chez vous, ne songe qu'à prendre la fuite.
— Non, monsieur, je n'ai pas. d'explications à vous donner, parce que vous n'en avez pas à me demander. Suis-je accusée de quelque délit? Alors, apprenez-le-moi. Ne le suis-je point? Faites votre devoir de magistrat, en reconnaissant les droits d'une mère. Quant à la conduite de ma fille, c'est elle seule qui en connaît le secret. Elle seule a le besoin et le pouvoir de se justifier. Mais, monsieur,
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ajouta-t-ellc d'un air plus doux, c'est une enfant qu'un si grand changement de situation a effrayée. Je n'y veux pas voir autre chose. Je l'attends pour l'embrasser, et non pour la punir.
Elle aurait continue longtemps sur ce ton; mais le magistrat l'interrompit en donnant l'ordre de faire entrer Thérèse.
Elle entra sur-le-champ. Elle attendait, sous la surveillance d'une sœur, dans la pièce voisine. Elle parut toute défaite et tout interdite.
— Thérèse ! s'écria madame ***.
La petite fit un mouvement comme pour s'élancer dans ses bras ; mais on la retint.
— Répondez à monsieur, lui dit-on; et faites bien attention à tout ce que vous allez dire.
Il commença par la constatation des faits déjà connus, qui ne fut pas longue :
— Que s'est-il passé entre vous et votre mère dans la voiture?
— Rien.
— Sinon que je t'ai couverte de baisers, et je t'ai |dit combien j'étais heureuse de te retrouver, et de te retrouver telle que te voilà.
— Est-ce vrai?
— C'est vrai.
— Le soir, qu'avez-vous dit?
— Je n'ai rien dit.
— Elle était toute troublée, la pauvre enfant. Mais je lui pardonne. Va, je te pardonne tout, même ta fuite de ce matin. Tu verras comme je t'aimerai, et comme nous serons heureuses ensemble.
— Et une fois arrivée chez votre mère, qu'avez-vous fait l'une et l'autre?
— Je lui ai montré la chambre, qui n'est louée que pour un mois, car dans un mois j'aurai fini toutes mes affaires à Paris, et nous partirons pour Bruxelles. Elle a trouvé que tout était très bien. J'ai fait venir un bon petit repas. Nous avons soupe très gentiment, en tête à tête. Et puis, elle a dit qu'elle était fatiguée. Je lui ai bassiné son lit, je l'ai embrassée en lui souhaitant le bonsoir. Et puis je me suis couchée à mon tour.
— Est-ce vrai ?
— Oui, monsieur.
— Tout s'est bien passé comme cela?
— Oui, monsieur..
— Vous n'avez rien à ajouter?
— Rien.
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— Et le lendemain vous avez fui de chez votre mère. Savez-vous ce qu'elle faisait à Bruxelles ?
— Je ne sais rien. Je ne savais pas qu'elle fût à Bruxelles. Je n'ai pas entendu parler d'elle pendant huit ans.
— Et, il y a huit ans, étiez-vous heureuse chez elle ?
Elle ne répond pas; madame *** veut alors prendre la parole, mais le magistrat l'interrompt dès le premier mot.
— S'il y a une enquête, madame, je ne doute pas que vous ne soyez entendue; mais ici, ce que je cherche à établir, ce sont les motifs qui ont déterminé Thérèse, et je veux les savoir d'elle-même.
— Je suis résolue, dit Thérèse, parlant très bas, mais avec fermeté, à ne pas répondre. Je n'ai aucune accusation à porter contre ma mère. le ne fais aucune plainte. Je la supplie de me permettre de rester comme j'étais il y a deux jours. J'étais heureuse, — oh! oui, ditelle en pleurant, la plus heureuse des filles, — je voudrais continuer ma vie comme je l'ai commencée, avec les mêmes occupations et les mêmes amies. Voilà tout ce que je demande.
— Mais quand vous êtes entrée ici ce matin, vous avez dit autre chose à la supérieure. Répétez ce que vous lui avez dit. Vous ne gagneriez rien à vous taire, car elle sera interrogée à son tour, et elle dira la vérité.
Thérèse jeta sur les personnes qui l'entouraient des regards d'angoisse.
— Faut-il que ce que j'ai pu dire en confidence, et dans un moment de désespoir, à une femme qui pourrait être ma mère, à une religieuse, soit répété publiquement, devant ma mère, et devant toutes les personnes qui sont ici?
— Je suis la première à présent à demander qu'elle parle, dit la mère. Qu'as-tu pu dire contre moi, malheureuse enfant? Oui, je sais que je suis restée huit ans sans te donner signe de vie ; mais je savais aux mains de qui tu étais, je m'informais de toi secrètement; je puis te dire ton histoire jour par jour ; je croyais utile à ton avenir de te laisser sans réserve sous la protection de tes maîtresses; je travaillais de mon côté à te préparer un bel avenir. Il m'a fallu plus de courage pour me taire, que pour travailler comme je l'ai fait sans relâche.
Elle s'interrompit un moment, et versa quelques larmes.
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— Tu n'es pas juste envers moi, ma fille. Tu me connaîtras mieux plus tard.
A ce moment, toutes les personnes réunies dans le petit parloir étaient inquiètes à l'exception du magistrat, qui paraissait avoir un parti pris depuis le commencement, et marcher avec assurance vers un but déterminé. Madame *** s'irritait secrètement contre son avocat, qui gardait le silence dans une occasion si pressante. « Il y a tant de choses à dire! pensait-elle; mais moi, en viendrai-je jamais à bout? Me laissera-t-on parler? Goûte que coûte, ils m'entendront, quand je devrais m'exposer aux rebuffades de ce substitut sans entrailles. On dira que je calomnie cette femme, on me condamnera peut-être, car il n'est pas toujours sage de dire la vérité ; mais ici c'est un devoir que je remplis, un devoir sacré, et il ne sera pas dit qu'on aura livré cette pauvre enfant, moi présente, sans que 'j'aie protesté de toutes mes forces. » Elle avait beau faire, le courage ne venait pas.
Il y eut un instant de silence, pendant lequel on n'entendit qu'un sanglot qui souleva la poitrine de Thérèse.
La supérieure n'y tint plus.
— Monsieur, dit-elle en se levant et en
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s'adressant au magistrat, je vous demande de faire retirer toutes les personnes présentes, et de m'entendre un moment en particulier.
— Bien, cela ! s'écria madame ***, Thérèse se tordit les mains, et sa mère
rougit de colère.
Le substitut n'avait hésité qu'un instant. Il fit signe à la supérieure de se rasseoir.
— Q.ue me direz-vous, madame? dit-il avec gravité. Vous voyez qu'elle s'y oppose ; et vous-même, en y réfléchissant, vous approuverez sa conduite. Je vais d'ailleurs mettre votre conscience en paix. Vous pouvez garder le secret sur la confession que vous avez reçue, car je la connais dans le dernier détail, et je pourrais vous la répéter mot pour mot.
Cette déclaration jeta dans l'assemblée une sorte de frayeur. Il continua :
— Notre conversation est terminée. Je sais maintenant ce que j'avais besoin de savoir. Madame, dit-il à la mère, vous vous rendrez aujourd'hui à une heure, avant l'audience, au cabinet de M. le président du tribunal. Vous pouvez vous y rendre aussi, madame, dit-il à madame ***. Madame la supérieure se fera représenter par monsieur (en saluant le vieux notaire), ou par toute autre personne de son
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choix. Je rends témoignage, madame, à la droiture de votre conduite, pendant cette pénible affaire. .Te ferai prendre Thérèse dans une voiture. Elle sera accompagnée de mon secrétaire et de la personne que désignera madame la supérieure. Je vous engage à vous séparer sur-le-champ. Les conversations que vous auriez ensemble ne pourraient être utiles, et ne seraient peut-être pas sans inconvénient. Il salua, et se disposait à sortir.
— Ne puis-je avoir quelques instants d'entretien avec Thérèse? fit madame*** en s'adressant à la supérieure.
— Non, dit un peu sèchement le substitut, qui se chargea de la réponse. Vous voudrez bien veiller, madame la supérieure, à ce qu'elle n'ait de communication avec personne.
Madame *** sortit du couvent, à la fois épuisée et irritée. Elle aurait été absolument épuisée par tant de fatigues et tant d'émotions, si la colère ne l'avait soutenue. Elle voyait la petite entre les mains de cette mauvaise mère, de cette femme sans cœur et sans honneur; et c'était la justice française qui accomplissait ce crime, qui allait faire servir la puissance paternelle à la dépravation ou au martyre d'une enfant! L'avocat, un peu étonné des
allures énigmatiques du substitut, ne donnait pas de grandes espérances.
— Faut-il y aller? lui dit-elle en le quittant.
— Allez-y, ou plutôt allons-y, pour n'avoir rien à nous reprocher.
— Mais, dit-elle en hésitant un peu, serezvous muet comme ce matin?
— Il y a lieu et occasion pour plaider, dit-il en souriant; nous plaidons devant le tribunal. Partout ailleurs, nous nous bornons à donner notre avis, quand il est nécessaire. Mais le président est un homme avisé et austère, et je serai bien surpris s'il livre cette enfant à cette femme.
Il aurait pu lui dire qu'il avait multiplié les démarches, vu tous les magistrats et placé sous leurs yeux des notes très importantes.
Il aurait pu ajouter que la loi sur la déchéance de l'autorité paternelle avait été promulguée le matin même, et qu'elle donnait une force nouvelle aux revendications de la morale. Mais il ne voulut pas lui donner trop d'espérance. Il était lui-même fort préoccupé. « On n'a pas eu le temps de correspondre avec Bruxelles, se disait-il. Le substitut aurait dû avertir la mère qu'on laissera toutes choses en l'état jusqu'à ce qu'on ait reçu les rensei-
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ï;nements de la police belge. Puisqu'il ne Ta pas fait, c'est qu'il ne se croit pas autorisé par les faits de la cause à prendre une mesure aussi sévère et qui impliquerait tout au moins une présomption d'indignité. D'un autre côté, que signifient ces paroles : « Ne répétez pas '( sa confession, car je la connais »? J'ai cru comme tout le monde, au premier abord, qu'il avait le secret de la conduite de Thérèse. Mais ce n'est peut-être qu'une menace, un soupçon. Et nous-mêmes, disait-il encore, nous n'avons pas un seul fait. Rien que des présomptions. » Il se borna, avec sa cliente, à des généralités, et la laissa plongée dans la plus douloureuse incertitude.
Je dois vous avouer à présent que je n'ai assisté à aucune des scènes que je vous ai décrites. C'est madame *** qui me les a racontées. Elles constituent à peu près toute son expérience judiciaire.
— Je sais, dit-elle dans l'occasion, comment cela se passe devant les tribunaux. J'ai été mêlée à une affaire d'une extrême gravité. C'est un des souvenirs les plus poignants de ma vie.
Elle a pu, quoique témoin oculaire et partie intervenante, se tromper sur bien des détails
de procédure, et moi-même, en vous racontant cette histoire, d'après le récit qu'elle m'en a fait, je puis avoir aggravé ses inexactitudes. Mais je n'écris pas ceci pour les étudiants en droit, et quant aux vieux magistrats, si ces pages leur tombententre les mains, je sais que je puis compter sur leur indulgence. C'est le fond de l'histoire qui importe; c'est le caractère des personnages. C'est surtout la loi du 2 5 juillet 1889, à laquelle j'ai coopéré, et dont je tenais à vous donner un commentaire en action. Après cet intermède destiné à séparer le substitut du président et à vous permettre de respirer entre deux interrogatoires, nous entrerons, si vous voulez, au palais de justice.
Tous nos personnages sV trouvaient réunis à deux heures précises. Ils se tenaient immobiles, séparés les uns des autres, silencieux. Si l'un d'eux échangeait un mot avec la personne qui l'avait accompagné, c'était à voix basse comme dans la chambre d'un malade.
L'huissier fut appelé deux ou trois fois par un coup de sonnette dans le cabinet du président ; mais il en sortit presque aussitôt pour aller reprendre sa place devant un bureau sur lequel étaient seulement un certain nombre de cartes de visite.
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La quatrième fois il s'avança vers le fond de la pièce où se tenaient « les patients », et appela à demi-voix : « Madame B*** » (la mère de Thérèse).
Tout le monde se leva.
— Non, dit l'huissier. Madame entrera seule.
Elle disparut derrière la double porte, qui étouffait tous les bruits.
— Madame, asseyez-vous, dit le président, en lui montrant un siège de l'autre côté d'un large bureau.
Elle s'assit. Elle était fort intimidée ; il lui sembla pourtant qu'étant la plaignante, elle ne devait pas attendre un interrogatoire.
— Je demande, monsieur le président...
dit-elle.
Il l'interrompit d un geste impérieux :
— Attendez que je vous interroge. Vous êtes ici comme plaignante. Vous pourriez y être comme accusée.
Il rangea méthodiquement quelques papiers qui étaient devant lui.
— Vous avez été absente de Paris pendant huit ans. De ces huit années, vous en avez passé deux à Lille, six à Bruxelles. Vous avez quitté Lille parce que vous ne vouliez pas vous soumettre aux exigences de la police...
Elle voulut protester.
— Je ne vous interroge pas ; vous n'avez pas à me répondre. C'est un récit que je vous fais, et dont je vous prierai tout à l'heure de tirer les conséquences. A Bruxelles, après une ou deux années de désordre, vous vous êtes mise à la tête d'une maison...
Elle voulut encore protester.
— Voici le nom de la rue, le numéro, le nom du cédant, le prix de la vente, les notes de police. Jamais dossier ne fut plus complet. Il nous a été transmis ce matin même par la police de Bruxelles. Vous êtes venue à Paris pour toucher des effets, que vous avez probablement sur vous dans un portefeuille qui ne vous quitte jamais, et qui ne laisseraient aucun doute, s'il pouvait en exister, sur la profession que vous exercez. Dans cette situation, je ne puis vous laisser la tutelle de votre fille, et, d'après une loi promulguée aujourd'hui, je dois vous déférer au tribunal, qui prononcera contre vous la déchéance de l'autorité paternelle. Divers documents que voici me donnent à penser qu'au cours des débats on acquerra des preuves suffisantes pour établir une accusation de vol. Vous n'avez qu'un moyen d'échapper au sort qui vous menace.
Thérèse.
C'est de consentir de plein gré à la déchéance, et de vous engager à quitter Paris et la France dans le délai de vingt-quatre heures. Je vous accorde cette alternative, non par pitié pour vous, mais dans la pensée d'épargner à votre fille des révélations
scandaleuses. Je n'écouterai aucune observation.
Il sonna. L'huissier se présenta.
— Faites entrer le greffier.
L'huissier frappa à une autre porte, et legretfier entra aussitôt, tenant un papier à la main. Sur un signe du président, il le plaça devant cette malheureuse femme, approcha un encrier et attendit. L'attente ne fut pas longue. Elle signa fiévreusement, et se leva avec fureur comme pour lancer une imprécation. Mais la voix lui manqua, un flot de larmes lui monta aux yeux, et elle sortit par la porte du greffe. Sur le seuil, le greffier l'avertit qu'elle serait surveillée par la police jusqu'à son départ.
Tout se passait à merveille.
Une mère moins imprudente, plus habile à cacher sa mauvaise conduite, une police moins renseignée et moins prompte à Bruxelles, des magistrats moins éclairés et plus méticuleux à Paris, et la pauvre Thérèse était perdue.
L'avocat disait une heure après :
— Nous avons côtoyé des abîmes.
Pendant que la mère de Thérèse se retirait,
libre en apparence, mais serrée de près en réalité, et suivait les couloirs dérobés du Palais, une autre scène, bien différente de la première, se passait dans le cabinet du président.
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A la même heure, Thérèse, son amie, l'avocat, le notaire, étaient introduits tous ensemble, et le président s'avançait au-devant d'eux d'un air ouvert et riant, qui portait la joie dans tous les cœurs.
— Oubliez votre mère, mon enfant, dit-il ; demain elle aura quitté la France pour n'y plus revenir. Si elle y revenait, elle serait sans force pour vous tourmenter, ayant renoncé d'elle-même et pour toujours par un acte authentique à l'exercice de la puissance paternelle. Vous n'êtes -pas pour cela émancipée. J'espère que madame, qui a été votre providence, consentira à se charger de la tutelle. Je connais d'avance la réponse de son mari. (« Il était si noble en disant cela! Il paraissait si bon ! J'avais envie de l'embrasser, » me disait l'amie de Thérèse, en me racontant cette dernière scène.) Elle ne vous donnera pas grand mal, ajouta-t-il. Vous n'aurez qu'à continuer ce que vous faisiez depuis huit ans.
Et moi, prenant la parole après le président, et tenant à vous rassurer complètement sur l'avenir de la pauvre Thérèse, j'ajoute que sa protectrice est accoutumée de longue date à faire le bien, et que chacune de ses journées
36o Nouveaux Mémoires des autres.
est remplie par un nouveau service rendu à ceux qui l'entourent. Thérèse n'est pas orpheline ; elle a la meilleure des mères. Ce que la nature n"a pu faire, un bon cœur le fera.