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LE SERMENT

Un art pernicieux est celui qui consiste à trouver une belle formule pour une vilaine action.

Il est très en usage parmi les politiques. Une révolution survient; deux hommes chan-

gent de parti pour ne pas changerde position. L'un est ministre.

« Il m'en a coûté, dit-il, d'abandonner mes anciens amis, et même de les poursuivre ; mais je me dois avant tout à mon pays. Je ne sais vraiment ce qu'il deviendrait si je le privais de mes lumières. »

L'autre n'est que percepteur, un modeste percepteur de campagne. Il a, dans le tiroir aux secrets, une lettre qui commence ainsi :

« Dévoué avant tout au gouvernement dont vous êtes le digne représentant... »

Il l'envoie au nouveau préfet après chaque révolution.

« C'est pour mes enfants, dit-il. Si je ne songeais qu'à moi, je renoncerais volontiers aux grandeurs ; mais j'ai une famille à élever. »

En général, l'esprit public est hésitant et incertain. Il l'est surtout dans ces sortes d'affaires. Il a deux formules, qu'il applique indifféremment, selon que celle-ci ou celle-là se présente la première :

« C'est un bon et utile citoyen ; il a servi l'Etat sous tous les régimes pendant trente ans. ))

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Ou bien :

« C'est un brave homme. Il s'est laissé enrégimenter dans un parti ridicule; mais au moins il lui est fidèle. Il sacrifie sa famille et son propre bien-être à ses idées, qui sont idiotes. C'est un sot, mais c'est un héros. »

Les philosophes, en général, préfèrent cette dernière formule. Cousin était, par exception, pour la première. Je ne sais plus s'il l'admettait pour les percepteurs : mais il disait d'un ton superbe qu'il faut pardonner aux hommes de génie le marchepied de leur grandeur.

Lamartine était du même avis :

Et vous, fléaux de Dieu, qui sait si le génie N'est pas une de vos vertus ?

Il veut dire que cotte vertu-là dispense d'avoir les autres. Elle dispense surtout de la vertu du désintéressement. Il a exprimé sa doctrine fort nettement dans ce vers, qui n'est pas le plus beau qu'il ait écrit :

Pour les héros et nous, il a des poids divers.

Je n'en crois rien, pour ma part. Et je doute fort que Lamartine, qui était un grand cœur, eût approuvé sa propre pensée, si elle lui était venue en prose.

Je dois dire pour être exact que, si les journalistes publient, à chaque révolution, un Dictionnaire des girouettes, qui est une sanglante satire contre cette classe nombreuse de citoyens, les gouvernements et les Chambres ne cachent pas la prédilection que cette môme classe leur inspire. Ils préfèrent hautement ceux qui conservent leurs places à ceux qui conservent leurs idées.

Quand j'étais ministre de l'intérieur, en 1877, je recevais des quantités de demandes de croix ainsi motivées :

« Je suis maire de ma commune depuis plus de vingt ans. »

Ils se vantaient à moi d'avoir été les hommes de confiance de l'empire. L'Assemblée nationale décida, en 1872, qu'aucune veuve ne pourrait obtenir un bureau de tabac si son mari n'avait été fonctionnaire public rétribué pendant trente ans au moins. La gauche s'associa au vote avec ardeur. C'est pour écarter le favoritisme, disait-elle. Un homme avait été le favori de l'empire, puisqu'il avait obtenu sa place au lendemain du coup d'État. Cette faveur lui donnait droit à en obtenir une autre du gouvernement républicain.

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Mais s'il avait dit en i852 : « Je renonce à toute fonction publique pour ne pas être accusé de complicité dans le crime de Décembre : — j'en suis bien fâché, dirait à présent le gouvernement républicain, mais vous n'avez pas le temps de service voulu. Je ne puis rien pour vous. Que n'avez-vous mendié une place du temps de M. de Persigny? Je pourrais alors vous récompenser de votre adhésion à l'empire ; mais je ne puis que vous féliciter et, en même temps, vous punir de votre abstention. »

Entendons-nous cependant. Personne ne pense à excommunier les fonctionnaires de l'empire; il s'agit seulement de ne pas leur conférer un privilège exclusif. -Mon Dieu, qu'il est difficile d'être justes, et de tenir compte de toutes les nuances !

Nous n'avons plus de révolution que tous les quinze ou vingt ans; car, avec un peu de bonne volonté, on peut dire que les fonctionnaires du i5 mai 1877 qui se sont retrouvés dans leur place deux jours après, le 18, servaient encore la république. Mais un fonctionnaire qui serait resté en place de 1789 à 181 5 aurait servi successivement le roi Louis XVI, l'Assemblée, la Commune, le co-

mité de salut public, le directoire, le consulat, l'empire, la restauration, les Cent-Jours, et de nouveau la restauration. En voilà un dont la veuve aurait eu des droits à un bureau de tabac en 1816!

M. de Talleyrand n'a- \ ait pas à souhaiter pour les siens un bureau ^ de tabac, parce qu'il avait ramassé dans sa longue carrière quelques duchés et quelques millions,

QuandM.de Talleyrand mourut, en i838, il laissait sa famille au-dessus du besoin.

— C'est véritablement un grand homme, disait M. Cousin. Il a servi son pays avec éclat dans toutes les situations.

Il avait brillé d'abord comme évêque régulier d'Autun et il avait même, en cette qualité, célébré la messe au Champ-de-Mars le jour de la Fédération. Il devint tout de suite après

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consécrateur des évêques constitutionnels. Quand les constitutionnels, furenit proscrits à leur tour, il rentra dans la vie civile, et finit par se marier, ce qui est à peu près indispensable pour un diplomate. Les poètes satiriques ne le ménageaient pas dans leurs vers, ni les républicains dans leurs journaux. Mais il avait l'appui et la reconnaissance des plus grands libéraux de son temps. Le roi Louis- Philippe le visita sur son lit de mort.

Ces divagations sur la versatilité politique me conduisent tout naturellement à vous conter l'histoire de Suzette.

Hennebont, où je vais vous mener d'abord, est une petite ville située sur le Blavet, à deux lieues de Lorient. Elle est divisée en trois villes : la vieille ville qui grimpe sur la côte avec une telle rapidité que les maisons qui bordent les rues semblent superposées l'une sur l'autre, au lieu d'être rangées l'une à côté de l'autre comme des maisons qui se respectent ; la ville close, ainsi nommée parce qu'elle était entourée autrefois de hautes et puissantes murailles dont il ne subsiste plus que deux tours, et, çà et là, quelques débris tellement robustes qu'on ne s'explique pas comment cette forte cuirasse a pu être démantelée, et

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enfin la ville neuve, qui est neuve, comme le Pont-Neuf de Paris, seulement par comparaison.

Ces trois villes, en réunissant leurs efforts, parviennent à former une population de cinq mille âmes.

Les amateurs du pittoresque signalent dans la ville close trois ou quatre maisons, construites en énormes pierres de granit, plus agréables peut-être à voir qu'à habiter, et qui remontent au temps de la duchesse Anne. Mais les bourgeois sont tous cantonnés dans la ville neuve, où les maisons datent de Louis XIII ou de Louis XIV. Il y a, sur le quai, une ou deux belles maisons, pour les hauts seigneurs du commerce. Puis vient une rue assez large, la Grand'Rue, qui, dans sa première partie, longe la promenade de la ville, et finit par aboutir à la place de l'Eglise et à l'hôpital.

Je ne vous dirai rien delà promenade, sinon qu'on ne s'y promène plus. Elle est en terrasses, avec de beaux arbres, qui la rendent, l'été, un peu humide et obscure.

Un de ses grands charmes, il y a soixante ans, était un gai ruisseau qui la traversait d'un bout à l'autre avec un joli bruissement sur

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un lit de cailloux; mais les laveuses s'en sont emparées, et la municipalité, plus soucieuse de la santé des habitants que de la beauté de la ville, l'a fait couvrir d'une toiture qui protège les travailleuses contre la pluie.

Les deux curiosités de la ville sont la prison et réglise.

La prison, où il n'y a jamais de prisonniers, est formée par les deux tours placées des deux côtés de l'ancienne porte de la ville close; deux tours trapues, solides, énormes, dont la base descend dans un fossé très profond, aujourd'hui transformé en verger, et dont les mâchicoulis dominent là-haut les toits et les cheminées. Du Guesclin s'est promené sur ces plates-formes pour voir au loin s'il ne découvrirait pas les lances de Montfort.

L'église est une aimable construction du xvi^ siècle, classée parmi les monuments historiques. Elle n'a qu'une nef sans bas côtés, mais très élancée et très éclairée. La flèche qui surmonte le portique, et n'en est que la continuation, mesure 52 mètres de hauteur.

C'est là qu'a lieu, tous les ans, le pardon de la Victoire, où l'on accourt de Lorient, de Quimperlé, de Vannes et de Pontivy.

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Ce pardon est une des grandes fêtes bretonnes.

Il est très fréquenté, quoique sans autre attrait que la procession du Vœu. On n'y joue pas la tragédie comme à Saint-Jean-Brévelay, ni la Passion comme à Saint-Armel. On n'y vend pas des oiseaux comme à la forêt de Carnoët. On ne sait pas non plus très clairement quelle est la victoire dont on célèbre le souvenir; mais c'est une victoire sur les Anglais, et c'est l'usage, pour les familles bretonnes, de la célébrer.

Un usage, en Bretagne, est une loi à laquelle il n'est pas permis de se soustraire; aussi la paisible petite ville est-elle transformée tous les ans, pendant huit jours, en un vaste champ de foire. On y vend des sabots, des souliers, des étoffes, des vêtements tout confectionnés, des bigorneaux, des crêpes de Morlaix,du pain deQuimperlé, du lard frit, des sardines grillées et des sardines pressées, des fouaces, des pommes, des cerises, et une quantité immense de petits miroirs grands comme une pièce de cent sous, enchâssés dans des garnitures de laine rouge ornées de paillettes, et qu'on attache à sa coiffe ou à son chapeau.

Il va sans dire qu'on y avale des bolées de

cidre du matin au soir^, malgré les anathèmes du recteur et de ses vicaires, qui ne parlent pas d'autre chose à tous les offices.

Les paysans vont à la messe, ils s'y entassent jusqu'à rendre impossible la respiration, ils suivent la procession avec unetelleardeur que le clergé est obligé de se faire escorter par les garçons de la ville pour ne pas être bousculé par la foule ; mais, au sortir de là, ils vont partout où il y a une barrique de cidre en perce, et ils boivent jusqu'à ce qu'ils aient perdu la raison et vidé leurs poches.

Les filles circulent par bandes de huit ou dix parmi les ivrognes; elles ont leur escorte, comme le clergé a la sienne pendant la procession, et elles savent que pas un, parmi les plus querelleurs, n'oserait leur manquer de respect.

A midi et à sept heures, on sonneV An gelus ; au premier son de la cloche, tous les promeneurs s'arrêtent, toutes les conversations se taisent. Chacun fait son signe de croix et récite son Angélus, les hommes en tenant leur chapeau devant leur visage. Les binious reprennent ensuite, et mènent la danse jusqu'à la nuit.

La ville redevient calme et déserte le len-

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demain des fêtes, et en voilà pour un an.

C'est une ville où il n'y a pas de passants.

Tout le mouvement se fait dans le port.

Les bourgeois, qui sont en petit nombre, ne sortent de chez eux que vers le soir quand il fait beau, pour aller faire un tour sur les bords du Blavet, bords charmants, plantés d'arbres sur un long parcours,- côtoyés parla rivière d'un côté, ou la mer, comme on dit dans le pays, — et c'est la mer en effet, puisque le flot se fait sentir jusqu'au pont d'Hennebont, — et de l'autre côté par des collines fort élevées, couvertes alternativement de vieux arbres et d'arbustes vigoureux, et semées d'agréables maisons de campagne appartenant aux riches Lorientais,

A l'autre bout de la ville, on se promène le long du canal qui conduit à la célèbre abbaye de la Joie, dont on a fait une forge.

Longues promenades discrètes, faites à pas lents, avec conversation à demi-voix, comme il convient à des douairières et à des dévotes, le soir après V Angélus, ou le dimanche après les vêpres.

La population d'Hennebont se compose de trois éléments, qui n'ont aucun lien commun.

Il y a d'abord l'indigène, qui fabrique ou vend quelque chose, et dont jen'ai rien à vous dire; viennent ensuite une J petite colonie de rentiers ou de retraités, retirés là par économie, parce qu'on y vit pour rien, et enfin une autre petite co-

lonie de nobliaux, très glorieux et trè

s mar-

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miteux qui ne peuvent pas décemment demeurer à Lorient où les officiers tiennent le haut du pavé, et qui d'ailleurs seraient bien embarrassés d'y vivre, au prix où sont les logements.

Figurez-vous, madame, que pour avoir un joli appartement au premier étage dans la rue du Port ou dans la rue de l'Hôpital, il faut parler de six ou huit cents francs.

A Hennebont, on est logé pour rien, dans de beaux appartements, souverainement incommodes. Les escaliers sont obscurs, étroits, en limaçon, sans palier ; parvenu au faîte, on entre tout de suite, en levant un loquet immense à l'ancienne mode, dans une chambre irrégulière, dont le plancher est montueux comme les vagues. Le plafond est soutenu par de vieilles poutres autrefois dorées et armoriées ; les murs suivent des courbes inattendues, et les pièces sont éclairées sur des rues obscures par d'immenses fenêtres, si difficiles à ouvrir que, la plupart du temps, on y renonce.

Ces salons préhistoriques sont trop vastes pour être chauffés en hiver ; et d'ailleurs les portes et les fenêtres y laissent pénétrer l'air de tous les côtés.

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De mon temps on s'y éclairait avec des chandelles de huit à la livre ou de douze à la livre, suivant qu'on aimait l'économie ou le luxe. Quelques familles distinguées avaient des quinquets. Les quinquets ou les chandelles n'éclairant qu'un espace restreint, les profondeurs de la pièce étaient plongées dans l'obscurité.

Je n'ose vous dire tout ce qui manquait à ces appartementspour lesusages les plus ordinaires de la vie; mais on y logeait une nombreuse famille pour trois cents francs, et ils ne manquaient pas d'une certaine dignité.

Qi.ielques-uns étaient encore revêtus de belles tapisseries anciennes, un peu mangées des vers, outrageusement coupées et déchiquetées pour faire place à une porte ou à un lit, et qui, toutes méconnues et dédaignées qu'elles étaient, donnaient à l'ensemble un grand caractère. Les flambeaux d'argent, s'il en restait dans la famille, et les vieux meubles conservés depuis trois générations, ne semblaient pas déplacés dans ce milieu. Il me semble, à présent, qu'un Parisien, en y pénétrant, devait se croire vieilli de plusieurs siècles.

Ce qui surtout sentait son Louis XIII, à

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Hennebont, c'était l'abîme profond qui séparait la roture et la noblesse.

Cela vous semble curieux d'entendre parler de roture.

Mon Dieu, oui; la roture existait encore aux environs de 1S25. Moi qui vous parle, j'ai été roturier ; je m'en étonne quand j'y pense. Ces roturiers avaient fait trembler ces nobles vingt ou trente ans auparavant ; et puis, ils avaient été vaincus, en même temps que la France. C'était à leur tour de trembler. Je dois dire qu'ils ne tremblaient pas trop; on voyait à leur air qu'ils préparaient une revanche. En attendant, ils avaient perdu le haut du pavé. Ils étaient redevenus, en fait, sinon en droit, une catégorie inférieure de citoyens. Les nobles allaient à la cour pour y être, selon les besoins, courtisans ou mendiants; ils se mariaient entre eux, et vivaient dans les ruines de leurs châteaux, tenant les roturiers à distance.

Nous avons bien encore en 1890, à Paris, des salons où vous et moi, monsieur, ne serions pas reçus. Si nous y étions reçus, ce ne serait pas sur le pied de l'égalité. On nous montrerait, par des manières hautaines, ou plus probablement par un excès de politesse,

que nous ne sommes que des intrus, qu'on nous tolère dans le salon, mais que nous serions mieux à notre place dans l'antichambre. Une fois dans ce salon nous ne sommes plus que l'homme à talent, ou l'homme aux écus, qu'on recevait aussi aux mêmes conditions, le siècle passé.

Ne vous récriez pas ; ces sortes de lieux existent encore dans quelques recoins de Paris et dans quelques villes de province. J'en sais une qui est toute peuplée de nobles nécessiteux, dont le plus riche n'a pas mille écus de rente, et qui se sont tous obérés pour porter le deuil à la mort du comte de Chambord.

Je ne les blâme pas, je ne trouverai jamais la fidélité ridicule. Il n'y a de ridicule que le dédain.

La société d'Hennebont (cela s'appelle par excellence la société) était souverainement ridicule, parce qu'elle était souverainement exclusive, de i8i5 à i83o. Elle se composait presque uniquement de douairières et de demoiselles. Il y avait quelques vieux émigrés, devenus pour la plupart impotents. Les fils étaient au régiment, ou suivaient des cours, à Rennes ou à Paris. La famille se cachait à Hennebont pendant ce temps-là, et se

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condamnait à des économies cruelles pour subvenir aux frais d'études, sans avoir même conscience de son héroïsme.

Je crois bien que ces familles étaient au nombre de huit ou dix. Il ne suffisait pas d'avoir des prétentions pour être accueilli. On était, dans ce petit coin, plus vétilleux qu'à la cour.

D'abord, il fallait être noble, cela va sans dire, et l'être tout à fait ; non pas de vos nobles d'échevinage, de vos anoblis de date récente ; mais des nobles à quartiers, qui auraient pu entrer dans les carrosses. On aurait fait une exception pour Charette, parce que la Vendée, c'était un baptême.

En revanche, le marquis le plus authentique et le plus ancien était sûr d'être rejeté, s'il avait trempé le petit bout de son petit doigt dans les affaires de la Révolution, ou dans celles de l'usurpateur.

Deux choses étaient par-dessus tout abominables : avoir acheté des biens nationaux, avoir pactisé avec les prêtres constitutionnels, qu'on appelait les jureurs ; il eut mieux valu être athée.

On se donnait quelque plaisir, surtout à cause des enfants. On avait un abonnement

collectif à la Galette de France, qu'on se passait de main en main.

Madame de Boypréaménil, qui était Lorgeril en son nom, et qui avait été élevée au Sacré- Cœur, était excellente musicienne. La société se cotisa pour louer un piano, qui fut placé dans son salon. Elle, de son côté, donna des leçons gratuites à ces demoiselles.

On se réunissait à peu près tous les soirs chez chaque membre de la société alternativement. Il fallait beaucoup de bois pour chauffer une pièce, mais le bois ne coûtait rien. Si la maîtresse de la maison ne pouvait supporter cette dépense insignifiante, elle déclarait que sa cheminée fumait d'une façon déplorable, ce qui, d'ailleurs, était toujours vrai, et elle offrait des chaufî'erettes à ses invitées. On servait de l'eau sucrée avec de la cassonade, mais de la cassonade très blanche ; ou du cidre, à la bretonne, mais du cidre de Saint-Caradec, qui est le Glos-Vougeot du cidre breton.

Et que faisait-on au milieu de tout ce luxe? On causait, on chantait des romances du bon temps ; madame de Boypréaménil jouait une sonate; on faisait une partie de trictrac, ou un loto pour les fillettes.

Deux ou trois fois dans l'année, la société

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donnait un bal. On faisait des folies, ce jourlà, en toilettes et en préparatifs de toutes sortes. On choisissait ordinairement les vacances, pour avoir les jeunes gens. Il était rare qu'il y en eût assez. On aurait eu sous la main des jeunes gens fort bien élevés, fort agréables, un peu plus riches que messieurs les nobles, qui n'auraient pas mieux demandé que de danser avec ces jolies filles et d'être reçus dans ces mystérieux salons auxquels ils attachaient eux-mêmes des idées de grandeur.

Mais y pensez-vous, monsieur ? Se commettre avec ces gens-là ! Nous nous amusons entre nous, et n'avons pas besoin de ces intrus. Il ne faut pas accoutumer les roturiers à se méconnaître. Les idées révolutionnaires n'ont fait que trop de progrès !

Quand on n'avait pas assez de cavaliers pour la valse ou le quadrille, quelques demoiselles nouaient un mouchoir autour de leur bras, et se trouvaient en un moment transformées en hommes. C'était une sorte de déguisement qui, disait-on, ne nuisait pas à la gaieté. Tout au contraire. Les demoiselles s'amusaient de ces plaisanteries ; non les garçons, qui trouvaient ces réunions un peu froides.

Ils n'étaient pas aussi réservés que leurs parents. Nous n'allions pas chez eux, mais ils vivaient chez nous et avec nous autant qu'ils le pouvaient. Il ne venait à l'idée de personne d'user envers eux de représailles.

Quelques roturiers acceptaient ces distinctions, les trouvaient justes. Les autres les mettaient sur le compte des douairières, et regardaient les jeunes gens comme des victimes plutôt que comme des complices. Les dames elles-mêmes, je dis les dames du grand monde, étaient aimables et polies en tout ce qui n'avait pas trait à la société. Endehors de leurs salons, elles étaient les premières à saluer les bourgeoises avec affabilité. Elles prenaient intérêt à elles. Gomme toutes ces femmes étaient bienfaisantes, elles se rencontraient dans les assemblées de charité, sans aucune distinction d'origine.

Le curé les employait indistinctement, selon leur zèle et leurs aptitudes, ce qui ne l'empêchait pas personnellement d'être assidu dans les salons de la noblesse.

De temps en temps, une famille noble était conviée en France, c'est-à-dire au delà de Rennes, chez des parents riches. Ils étaient tous ou presque tous bien apparentés, et ils

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comptaient sur la branche plus favorisée pour placer un garçon, ou pour trouver un bon parti à une fille. Les garçons trouvaient une place assez aisément.

Vous ne pouvez pas vous imaginer, vous autres qui êtes jeunes, ce que c'était, dans ce temps-là, que d'être bien né. Avoir un beau nom ! Les femmes en rêvaient. Il valait cent fois mieux, pour obtenir une héritière, avoir un beau nom, qu'avoir du génie. Les filles pauvres étaient plus difficiles à placer. On y parvenait pourtant de loin en loin, parce que la jeune fille pauvre apportait ses grandes alliances, le crédit de ses proches.

On se réjouissait à Hennebont quand un de ces grands mariages arrivait; d'abord, cela va sans dire, dans le clan de la noblesse ; c'étaient de bonnes âmes, qui se réjouissaient, sans envie et sans arrière-pensée, du bonheur de leurs amies ; et même dans le clan dédaigné de la bourgeoisie.

On se faisait une fête d'avoir une marquise sortie de chez nous.

— Je l'ai connue tout enfant!

On en faisait le soir, ou à la promenade, des récits bienveillants.

Permettez-moi en passant de vous dire que

les hommes sont en général assez bons. Ils manquent souvent de courage, très souvent de désintéressement; mais ils font bien rarement le mal pour le mal, et même ils aiment mieux, presque tous, faire le bien, pourvu que ce ne soit pas à leurs dépens.

Ce petit monde d'Hennebont était particulièrement pacifique; on s'y estimait et on s'y aimait. Je n'étais, moi, qu'un enfant; mais je me souviens que j'aimais tout le monde.

Si, au collège de Lorient et, plus tard, au collège de Vannes, on avait attaqué quelqu'un « de chez moi », quand même c'eût été une comtesse dont j'étais sur de ne jamais passer la porte, je l'aurais défendue à l'égal de ma mère ou de ma sœur. Oui, voilà comment nous étions à Hennebont en 1828.

Il y avait, dans la Grand'Rue, un coin qui avait son cachet particulier. Ce que c'est que de nous ! Tant de séparations et de distinctions dans un si petit monde!

La Grand'Rue va depuis le quai jusqu'à l'hôpital, c'est-à-dire qu'elle traverse entièrement la ville neuve. Elle épouse d'abord la promenade dont j'ai parlé, jusqu'à la rue des Capucins. A partir de la rue des Capucins (où il n'y a pas d'autre maison que la caserne de

Le Senuent gendarmerie et

le porche de l'ancien

couvent) , elle est

bordée de maisons

des deux côtés jus-

qu'àlaplacedeTE-

glise. Elle épouse

la place de l'É-

— - glise, et se re-

^^^ trouve de l'au-

fe,. tre côté de la

place, où elle va de l'église à l'hôpital.

Le coin dont j'ai à vous parler est situé entre la rue des Capucins et la place de l'Église, et je vous conduis particulièrement du côté droit de la rue en allant vers la place.

Toutes les maisons qui se trouvent là donnent d'un côté sur la rue, et de Tautre sur des jardins.

Chaque maison a le sien : non pas un jardinet, mais un jardin véritable, avec des fleurs, des légumes, et quelques arbres à fruit. De toutes les fenêtres de ce quartier privilégié, on a vue sur les jardins, et toutes les personnes qui s'y promènent, envoient et reçoivent des saluts de tous les côtés :

— Vous êtes fraîche comme vos roses.

C'est le style du temps. On en était encore aux bergerades.

Les conversations s'échangeaient d'une fenêtre à l'autre, avec beaucoup de galanterie et de bonne humeur.

Comme la rue allait en tournant, l'ensemble des jardins avait une forme ovale qui les faisait ressembler à une grande corbeille tout embaumée et fleurie. Ils n'étaient pas, je vous prie de le croire, séparés par des murailles.

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Nous n'avons pas, en Bretagne, de clôtures en pierre ; des haies, tout simplement ; et même, ici, il n'y en avait pas. Les jardins étaient séparés par quelque bordure de groseilliers, ou quelque plate-bande de haricots montants ou de roses trémières.

On avait mis autrefois des barrières dans les allées pour tracer les limites ; mais elles étaient tombées avec le temps, et on n'avait pas pris la peine de les remplacer. Au fond, tous les jardins ne faisaient qu'un jardin pour la promenade. On ne se souvenait de son chez-soi que pour les récoltes.

Vous voyez d'ici la conséquence : c'est que, si nous étions séparés ailleurs, nous étions là en famille.

C'était comme un salon en plein air, où tous les voisins se rendaient visite. Ma mère, par exemple, était beaucoup trop fîère pour se présenter chez la comtesse de Kervigan, où elle n'était pas sûre d'être bien reçue ; mais elle allait très bien lui faire visite dans son jardin; elles se montraient leurs fleurs réciproquement; elles les échangeaient; elles passaient des heures assises sur un banc, sous un berceau, à parler de M. le curé et des pauvres malades de la paroisse; en un mot, c'était une

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paire d'amies, avec cette nuance que la comtesse se croyait de bonne foi d'une race supérieure, et que ma mère, qui était aussi bonne que sensée, avait soin de n'en pas dire son sentiment.

Il était résulté de cette alliance entre les ux mères, que j'étais de venu l'ami du comte de Kervigan.

L'ami! voyez-vous cela? J'étais un gamin de quatorze ans, et lui un jeune homme de vingt et un ans.

Mais Nély (Cornély) était si bon ! et si seul dans ce jardin! Car il ne faut pas compter

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Barfort qui était une bête, et Porhoët, qui était presque aussi jeune que moi. De mon côté, j'étais un enfant précoce.

Je vous le dis sans aucune vanité, car cette précocité a été un des grands malheurs de ma vie. Platon a beau déclarer que le commencement est une divinité bienfaisante, et que, quand on l'a eue pour soi, on peut compter sur une suite de jours heureux; je pense, au contraire, qu'il vaut mieux sentir les difficultés au début, et arriver par degré à vaincre le sort.

Enfin, Nély me reçut d'abord comme un petit frère, et ne tarda pas à me traiter en ami et en confident.

Je devins du même coup, par la force des choses, l'ami et le confident de Suzette.

Il ne faut pas croire que nous fussions, Nély et moi, des hôtes permanents du jardin. Nous n'y étions que des oiseaux de passage. Nous arrivions tous les deux à la fin de juillet, pour repartir au milieu d'octobre.

Il venait de Rennes, où il faisait son droit, et moi de Vannes, où j'étais élève au collège. Il voyageait comme un grand seigneur, sur l'impériale de la diligence; pour moi, comme il n'y avait que neuf lieues, je les faisais à pied avec des camarades.

Je ne saurais vous décrire l'ivresse où j'étais à partir de mon départ. D'abord, j'avais fait la veille rafle de tous les prix, sans aucune exception, ce qui contribuait un peu à mon contentement; mais cela n'était rien : ce qui me remplissait de joie, c'était la pensée de me retrouver avec ma mère, de revoir cette chère maison, ce beau jardin, ces camarades que j'adorais ce jour-là, mon frère aîné, qui était à Lorient, mais qui venait nous voir tous les dimanches, et mon ami Nély, qui était aussi mon frère.

Je me demandais tout le temps de la route s'il était bien possible que je fusse arrivé à cet heureux jour; je ne trouvais dans toutes les pensées qui me venaient que des sujets d'allégresse.

La vie que je menais à Vannes était dure; je veux en dire un mot, puisque l'occasion s'en présente; et si je ne le disais pas, comment comprendrait-on l'enchantement où j'allais être dans notre bienheureux jardin?

Ma famille ne pouvant plus rien faire pour moi, j'avais résolu de continuer mes études à mes frais. C'est une idée qui ne pouvait venir qu'à Vannes.

C'était un collège composé de jeunes élèves

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et de vieux écoliers, où les vieux écoliers servaient presque tous de répétiteurs aux plus jeunes, et vivaient du maigre salaire qu'ils retiraient de cette besogne.

J'eus quelque peine à me faire accepter pour un vieil écolier, moi qui n'avais que quatorze ans, et pour un pauvre diable ayant besoin de gagner cinq francs, parce que j'avais les façons et toute l'apparence d'un fils de famille.

Bien m'en prit d'être une manière d'enfant prodige. Je remportais si lestement tous les premiers prix qu'on crut que je serais un professeur incomparable. J'avais sept ou huit élèves, qui me payaient chacun cinq francs par mois, et à qui j'enseignais l'orthographe et les conjugaisons. Je payais avec cela ma pension à madame Normand, qui tenait la Psallette de la cathédrale.

Je vois encore notre petite table, dans la petite salle à manger à côté de la cuisine. Madame Normand présidait; j'étais à côté d'elle, comme l'hôte distingué de la maison ; puis venaient à droite et à gauche les six enfants de chœur.

Leur précepteur, l'abbé Gaudin, était en face de madame Normand. Il est à présent chanoine, vicaire général, décoré de la Légion

d'honneur. Il doit avoir quatre-vingt-quatre ou quatre-vingt-cinq ans. Il demeure à l'évê-ché, et me fait donner de ses nouvelles par son évêque, avec lequel j'ai l'honneur et le plaisir de correspondre.

Je sortais le matin à cinq heures dans la nuit noire pour aller donner mes leçons, et je parcourais les rues tortueuses, couvertes de neige et de verglas, en portant une petite lanterne, car les réverbères étaient rares et commençaient à s'éteindre.

A six heures du soir, je recommençais ma tournée. Je changeais de rôle de huit heures à six, et je devenais élève à mon tour. Ce qu'il y avait de plus pénible dans mon affaire, c'était le froid, que le vent et le voisinage de la mer rendaient très intense.J'aurais pu m'acheter une bonne capote ; mais que voulez-vous? J'étais un enfant, en dépit du sort qui me transformait en maître d'école, et j'avais acheté une lévite, pour faire le faraud le dimanche. J'ai été plus pauvre que cela à Paris dix ans après, et j'en suis encbre à me demander si je dois me plaindre ou me féliciter de ces rudes commencements.

J'ai de fortes raisons de croire que Nély ne menait pas à Rennes une existence plus brillante que la mienne.

Le Serment. 255

On disait à Hennebont que sa mère vivait d'une chétive pension que la duchesse de Berry lui faisait sur sa cassette. Mais il avait des parents très haut placés, et, avec son nom et ses protections, il ne pouvait manquer de s'ouvrir une belle carrière.

C'était le sujet de toutes les conversations Thiver, dans les salons de la noblesse ; car il était le favori et l'orgueil de toutes ces vieilles femmes. Les jeunes filles l'admiraient, et ne se laissaient pas aller à l'aimer, parce qu'il était le promis de Suzette.

Elles se disaient dans leurs bons petits cœurs : « Que cette Suzette est heureuse! » mais elles ne l'enviaient pas. Elles l'aimaient toutes à qui mieux mieux. Elle était si bonne ! si secourable à toutes les douleurs ! C'était vraiment un ange; toute la ville d'Hennebont était d'accord sur ce point. Nély et Suzette étaient comme les enfants de la ville. Quand ils allaient à la messe le dimanche en se donnant le bras, suivis par les deux heureuses mères, on s'arrêtait pour les saluer, pour leur parler, car ils étaient familiers avec tout le monde, sans que personne songeât à s'écarter du respect qui leur était dû. Plus d'une mère se disait : « Quand Nély sera préfet. » On l'appelait toujours Nély.

Je pense qu'on disait M. de Kervigan dans « les salons ».

Ce que je ne m'explique pas, même aujourd'hui, c'est la correction, même l'élégance de sa toilette. L'élégance native de sa personne y était pour quelque chose.

Gomment s'étaient-ils connus ? Vous le devinez sans peine. Ils s'étaient connus dans le jardin, quand ils n'étaient que des enfants, et ce temps-là n'était pas encore bien lointain pour Suzette.

Il faut dire que nous formions, dans ce jardin, une sorte de république où nous étions tous égaux ; et pourtant les nobles avaient entre eux une double camaraderie, parce qu'ils se voyaient ailleurs qu'au jardin. Je souffrais au fond du cœur de cet état de choses, étant un peu hautain de ma nature, non pas orgueilleux, oh ! pas le moins du monde, mais furieusement égalitaire toute ma vie, et ne reconnaissant d'autre hiérarchie que celle du talent. Je fravais fort peu avec nos comtesses et nos marquises, qui se croyaient d'un monde supérieur ; mais le moyen de ne pas être de plainpied avec Suzette et Nély, qui se donnaient si cordialement, si complètement ! C'étaient, en vérité, deux natures charmantes.

Le Serment. iSj

Je ne vous ai pas décrit Suzette; sachezm'en gré, car j'en suis bien tenté en ce moment, et je la décrirais, si je n'avais peur de paraître écrire un roman. Oui, je me donnerais la joie de la revoir par la pensée telle qu'elle était à seize ans.

Sans la décrire, laissez-moi dire qu'elle était pour moi, et qu'elle est restée la beauté idéale. Les belles femmes que j'ai admirées depuis n'étaient belles que parce qu'elles ressemblaient à Suzette.

Ils s'étaient connus et ils s'étaient aimés ; voilà toute l'histoire de leurs amours. Aimés d'abord comme frère et sœur, puis comme amants et comme fiancés.

Ils se convenaient si bien qu'ils n'eurent jamais besoin de faire, comme on dit, une déclaration.

— Que te déclarerais-je, ma Suzette? Que je t'aime plus que la lumière de mes yeux? Il y a longtemps que tu le sais, sans que je l'aie jamais dit. Et je suis sûr de toi, comme tu es sûre de moi, et il en sera de même, avec la bénédiction de Dieu, tant que nous vivrons.

Mais je me perds dans mes bergeries, et je ne vous ai pas dit un mot de l'intérieur. Étaitelle comtesse ? N'en doutez pas. Marquise

plutôt. Et noble? A trente-six quartiers. Si elle avait été de petite ou de moyenne noblesse, il y aurait eu un nuage dans leur ciel, ce qui n'était pas du tout possible. Et pauvre ? Sans doute ! de la plus indiscutable pauvreté.

Sa mère avait pourtant un petit bien, mais dont le revenu n'allait pas plus haut que la pension de madame de Kervigan. Ainsi toutes les convenances étaient réunies, très beaux, très aimables, très nobles, très pauvres ; tous les superlatifs.

Que les enfants voulussent se marier dans la situation où ils étaient, c'est l'histoire de tous les amoureux. L'amant dit : « Je travaillerai ! » et l'amante : « Il travaillera ! » Avec ce mot-là, ils croient tout aplani.

Il n'en était pas de même des deux mères. Elles savaient qu'on ne peut vivre de rien, et qu'il faut acheter le droit de travailler par un long apprentissage.

Mais on était accoutumé, dans la noblesse d'Hennebont, à compter sur la protection comme ailleurs on compte sur le bon Dieu ; et il faut dire que la protection faisait rarement défaut à ces pauvres honnêtes gens.

On était puissant, à cette époque, dans les grandes familles; on ne s'y soutenait pas de

Le Serment. 259

sa bourse, parce que les pertes de l'émigration et la vente des biens nationaux étaient loin d'être réparées, mais on s'y soutenait de son crédit, en partie par amitié, en partie par application du grand principe de solidarité qui unissait ceux qui portaient le même nom.

Bref, on ne mettait pas en doute que Nély, avec son nom, ses protections et ses talents, n'obtînt une belle place aussitôt qu'il serait en âge d'être placé. La place d'abord, le mariage ensuite.

Nély et Suzette étaient trop raisonnables pour faire des objections, et trop certains de réussir pour s'inquiéter à ce sujet.

Il y avait un certain baron, qui était d'une branche cadette, mais qui s'était fait bombarder député, qui était un membre important de l'extrême droite et un familier du prince de Polignac.

Un certain duc, qui était le parrain de Nély, et son oncle paternel, l'avait mis en rapport avec ce certain baron, et les avait réunis tous deux dans son château aussi délabré que magnifique. On y avait délibéré sur la carrière à suivre. Le duc voulait la cour, et le baron la diplomatie.

Nély, qui ne voulait pas vivre aux dépens de

26o Nouveaux Mémoires des autres.

ses oncles, et qui, d'ailleurs, n'en voyait pas clairement la possibilité, préférait l'administration.

Gela n'alla pas tout seul.

Le duc se demandait si un Kervigan pouvait être sous-préfet ou maître des requêtes. On lui répondit par un Dubotderu, par un La Châtaigneraye, par un Dangar-Kerviler, et peut-être aussi la grande raison de Sans-Dot agissant, il se laissa persuader.

Le baron fit venir Nély à Paris, il lui fit présent d'une petite somme pour le mettre à flot, il le présenta au roi, qui se souvint affectueusement de son père pour l'avoir connu dans l'émigration, et au prince de Polignac qui fut charmant. M. de Peyronnet prit en gré ce jeune homme instruit, aimable et modeste. Il le décora du titre honoraire de maître des requêtes, et le nomma d'emblée sous-préfet de Boulogne.

Vous ne vous faites pas une grande idée de la dignité de sous-préfet; mais un sous-préfet sous la restauration était un autre personnage que nos sous-préfets d'à présent.

Il y en avait de deux sortes : de vieux souspréfets plébéiens, rompus aux affaires, qu'on mettait dans les postes difficiles, et qui rem-

Le Serment. 261

plissaient d'autant mieux leurs fonctions qu'il leur était interdit de rien espérer au delà, et les jeunes membres de la noblesse, qui traversaient cette première étape pour embler une préfecture ou une place de conseiller d'État.

Le baron fit valoir la situation de madame de Kervigan et les services de son mari pour obtenir au fils une pension assez ronde, qui devait assurer la vie du jeune ménage, et il se trouva que Suzette de Beaumanoir de Landivisiau, en épousant M. le comte Cornély de Kervigan, maître des requêtes au conseil d'Etat et sous-préfet de Boulogne, faisait, aux yeux du monde, un beau mariage. Je ne vous dis pas, car vous le devinez sans peine, qu'elle était à ses propres yeux la plus heureuse femme du monde.

Nély ne fît que paraître à Boulogne pour prendre possession de sa sous-préfecture et faire connaissance avec son secrétaire qui était, comme de raison, un fonctionnaire blanchi sous le harnois. Il se convainquit que sa tâche consisterait à ne rien faire, et à donner le bon exemple aux populations. Il passa de là à Arras, pour saluer le préfet, qui l'installa officiellement et se déclara fort honoré d'avoir

un collaborateur si bien apparenté et si bien titré.

Monseigneur l'évêque fut on ne peut plus gracieux. Le général avait connu le comte de ' Kervigan à l'armée de Condé. Q^uel bonheur de tomber sur un général bien pensant !

Tout marchait à souhait dans le département du Pas-de-Calais. Les fonctionnaires y étaient irréprochables, les femmes y étaient belles, les hommes bienveillants. Boulogne était la plus belle ville du département, moins grande qu'Arras, mais plus jolie; l'hôtel de la souspréfecture était un bijou. La nation française était heureuse, la famille royale paternelle, le roi était un chevalier, et le prince de Polignac était digne de lui. Qu'était-ce que la vie? Une belle fête, une longue joie. Suzette régnerait sur tous les coeurs ; elle enchanterait celui de son mari; et quand on serait à Paris, à la cour !...

C'est dans cet état d'esprit qu'il arriva à Hennebont au mois de juin i83o. Le jardin était tout en tleurs et répandait une odeur délicieuse. Les jeunes filles avaient orné toutes les fenêtres avec des fleurs nouvelles pour célébrer la fête de leur bien-aimée. On les laissait seuls quand ils descendaient au jardin, se

Le Serment. 263

contentant de leur envoyer du haut de toutes les fenêtres des baisers et quelquefois des bouquets qu'on avait baisés auparavant. Ces deux jeunes êtres également beaux, également enivrés, marchaient dans la vie comme dans un rêve heureux, où tout était joie et enchantement.

On travaillait chez les deux mères à la fameuse corbeille, qui devait être un chefd'œuvre, s'il suffisait pour cela d'être faite par des doigts de fées.

Que de fois les chères travailleuses s'arrêtaient pour se regarder, se sourire, s'embrasser, ou essuyer furtivement une larme. Larmes de joie, heureuses larmes! Les deux mères ne voulurent pas quitter Hennebont; mais elles passeraient chacune un mois à Boulogne ; et le jeune ménage aussi viendrait passer un mois au jardin; le mois de Marie, pour que les lilas soient en fleurs et que Suzette figure chaque soir dans la procession avant VAitgeliis, au milieu de ses anciennes compagnes, autour de la blanche bannière.

J'étais pendant ce temps-là fort aff'airé au collège de Vannes, à finir ma rhétorique. Les compositions des prix commençaient de bonne heure, parce qu'il y en avait seulement une

par semaine. Je me souviens qu'elles étaient au nombre de sept, et que je remportai les sept premiers prix.

Nous avions, dans mon bon vieux collège, un usage qui devait être général dans les collèges du xviii^ siècle. Nous passions de rhétorique en philosophie, non pas après les vacances, mais huit jours avant les vacances.

Nous étions, sachez-le bien, de ce siècle-là. Nos professeurs étaient les maîtres mêmes de 1788 et 1790, qui avaient repris leurs chaires « après les troubles ».

M. Géhanno, notre principal, était tout jeune professeur en 1790, et sur le point de prendre les ordres. La Révolution l'empêcha de se faire prêtre. On disait qu'il avait un peu guerroyé, mais était-ce dans l'armée régulière ou parmi les chouans, nous n'étions pas fixés sur ce point. Nous avions même des doutes sur cet accès de bravoure, qui ne s'accordait pas avec sa mine effarouchée et ses airs de vieil enfant de chœur. Il se retrouva professeur en 1802, quand le collège se rouvrit, et il était principal en i83o. Nous lui devions d'être en i83o exactement ce qu'étaient nos prédécesseurs en 1790, et c'est ce qui me fait dire quelquefois que j"ai fait mes études au

Le Serment. 265

XVIII*' sièple. Lui-même n'avait pas changé, car sa culotte courte, ses bas de laine noire, ses souliers à larges boucles d'argent, et sa redingote tabac d'Espagne appartenaient visiblement au siècle passé. Il était tout petit, avec une bonne figure ronde et rose, sans aucune trace de barbe, des cheveux blancs comme la neige, et une gaieté inaltérable. Ses plaisanteries, toujours les mêmes, lui venaient de ses professeurs, et remontaient certainement au temps de Louis XIIL

Chez nous la philosophie s'appelait la logique, et s'enseignait au moyen des Cahiers de Lyon, gros manuscrits que les élèves se transmettaient d"année en année, et que le collège faisait recopier quand ils étaient maculés par l'usage. Ils étaient en latin, et on ne parlait que latin pendant la dernière année d'études.

Je veux dire qu'on parlait latin l'après-midi, car le matin, on nous faisait, en français, des cours de sciences que M. Géhanno avait été obligé de subir.

Huit jours avant la fin de l'année, le professeur de rhétorique (qui était M. Géhanno en personne ; pauvre homme ! il avait enseigné les catachrèses et l'exorde par insinuation

pendant quarante ans !) disparaissait entièrement de la classe et laissait sa chaire au régent de logique, qui était le pesant et bienveillant abbé Flohy.

On disait adieu au discours latin, au discours français et au français lui-même, et si on avait une question à faire au professeur, il fallait lui en demander l'autorisation. Liceat loquiy domine reverendissime? — Do veniam. Notre latin n'était pas de premier ordre. L'abbé nous faisait connaître certaines règles générales, certaines définitions qu'on jugeait indispensables pour nous ouvrir l'esprit, et nous accoutumer pendant les vacances au rôle de philosophes qui nous attendait l'année suivante.

Je n'ai retenu de tout ce bagage que la définition de l'idée, et j'aime à la citer parce qu'elle me rappelle mes anciens lares. Cela se passait en dialogues :

— Qiiœro a te, domine^ quid sit idœa ?

— Idœa est reprœsentatio mera objecti realiter circa mentem prœsentis.

— Je vous demande, monsieur, ce que c'est que ridée.

— L'idée est lareprésentationpure d'un objet présent en réalité aux alentours de l'esprit.

Le Serment. 267

C'est, munis de cette définition de l'idée, que nous partions pour les vacances avec une grande opinion de nous-mêmes, et d'une science qui commençait par d'aussi beaux aphorismes.

J'avais beau être préoccupé de mes affaires, je pensais tout autant à celles de Nély. Il m'avait tenu au courant de tout. Suzette ellemême m'avait fait la faveur de m'écrire un charmant billet, « comme au frère de Nély », disait-elle.

Les pieds me démangeaient pour m'en aller à Hennebont, et j'écoutais d'une oreille distraite les savantes explications de M. Flohv sur le realiter prœsentis, qui était un coup de massue pour les nominalistes, et le circa mentem qui tombait aussi lourdement sur « la secte nouvelle de l'Anglais Locke ».

Mon départ eut lieu plus tôt que je ne l'espérais.

Nous étions à la messe du dimanche, le 3i juillet, dans notre belle chapelle, et on voyait déjà les préparatifs de la distribution des prix qui devait y avoir lieu le jeudi suivant, quand, après Vite^ missa est, M. Géhanno quitta la chaise qu'il occupait dans le chœur, et vint s'agenouiller sur les marches de l'autel

à la place du célébrant. La chaise de M. Géhanno! une chaise phénoménale, avec deux sièges de paille, dont l'un, celui où on s'asseyait, se relevait comme une stalle de chœur pour qu'on pût user de l'autre, celui où on s'agenouillait.

Quand M. Géhanno, le 3i juillet i83o, quitta cette chaise curule, nous remarquâmes à l'instant qu'il portait un petit manteau noir, pareil a celui des notaires, et qu'il n'arborait que trois fois par an : au mois de janvier, quand il allait saluer l'évêque et le préfet, à la venue de l'inspecteur d'académie, qui était en même temps conseiller à la cour royale, et le jour de la distribution des prix.

Nous savions dès la veille qu'il était venu de Paris des nouvelles terribles.

On disait que la révolution était déchaînée, et qu'on s'égorgeait dans les rues.

M. Géhanno commença par réciter à haute voix le Sub tuiim praesidium, auquel nous répondîmes en chœur ; puis, s'avançant contre la balustrade, il nous annonça que les troubles allaient recommencer après quinze années de paix bienheureuse, et que le collège ne pouvant célébrer une fête en ce triste moment, on allait nous distribuer les prix sans solen-

Le Serment. 269

nité. Au même moment, on apportait les livres sur deux tables qui furent placées dans le chœur, et Tabbé Ropert commença, sans autre cérémonie, la lecture du palmarès.

Je n'attendis pas le lendemain.

Je partis à six heures du soir pour faire mes neuf lieues à la fraîcheur de la nuit. Il faisait ce soir-là un beau clair de lune. Nous vîmes, en passant sur le pont d'Auray, la lune se refléter sur la mer comme sur un lac paisible. Les vieilles murailles du château, contemporaines de Du Guesclin, jetaient à côté leur ombre gigantesque.

Nous étions bien soixante en partant de Vannes ; mais la troupe s'éclaircissait à chaque village que nous traversions, et nous n'étions plus que six en arrivant à Hennebont. Moi seul je m'y arrêtais, mes camarades allaient jusqu'à Larmor et Gaudan.

On chanta à tue-tête tout le long du chemin, selon la coutume; mais moi, je ne chantais jamais, et j'avais ce jour-là le cœur ému par des pensées tumultueuses et diverses.

On parlait d'une révolution ; j'avais seize ans; je ne pouvais rester neutre. Mon parti était bien pris : si c'était gS, j'étais contre; si c'était 89, je l'acceptais avec enthousiasme.

J'étais, depuis mon enfance, libéral et quelque chose de plus. Si je ne prononçais pas le nom de la république, c'est parce que ma mère, dont tous les parents avaient été guillotinés, ne pouvait l'entendre sans horreur.

Je me reprochais de ne pas penser uniquement à Nély et à Suzette ; mais quand je pensais à eux, ce n'était pas sans trembler. Il y avait là un inconnu que je ne pouvais pas, que je ne voulais pas deviner. « Attendons ce que dira Nély, » me disais-je. Je confirmai ce jourlà ma réputation de marcheur intrépide. J'étais toujours en avant de la troupe. Nous mîmes, grâce à moi, une heure de moins que d'habitude à faire la route.

Ma mère m'attendait en grande anxiété ; elle croyait que tout était à feu et à sang dans la ville de Vannes ; cette anticipation de la distribution des prix l'avait remplie de frayeur.

Mon père était un bleu, connu pour tel, quoiqu'il se tint à l'écart depuis le dérangement de sa fortune. Il était à la force de l'âge en 1789 et avait été mêlé à toutes les scènes locales de la Révolution. Il était, depuis la veille, le plus grand homme de la petite ville. Je fus obligé d'aller le chercher au club, qu'il présidait. Ce mot de club avait ajouté aux

Le Serment, 2ji

alarmes de ma mère, et je me souviens que moi-même je ne l'entendis pas sans émotion.

Je trouvai mon père dans une salle de la mairie, entouré de trois ou quatre bons pères de famille qui se communiquaient gravement leurs nouvelles et leurs impressions. Je vis bien vite qu'ils n'étaient au courant de rien, dans leur fameux club. Je demandai à mon père la permission d'aller à Lorient, en lui promettant d'être de retour pour le dîner. Nély s'y trouvait, et je comptais sur lui plus que sur tout autre pour me mettre au courant des événements.

Je ne le vis pas, cependant. Il était chez l'amiral Molini, qui avait rassemblé chez lui toutes les personnes notables, et s'occupait exclusivement de maintenir l'ordre.

« Aucun de nous, disait-il dans une proclamation, ne peut exercer d'influence sur les événements qui se passent à Paris. Notre devoir est de rassurer la population et d'attendre. »

Grâce à lui et à ses auxiliaires, tout resta

. tranquille, l'armée, les ouvriers de l'arsenal et

les habitants de la ville. Mais il était aisé de

sentir sous ce calme le bouillonnement de la

population qui se portait toute du côte de la révolution.

Lorient était une ville libérale isolée dans un département absolument et ardemment légitimiste. Je me rendis chez le principal du collège, M. Dufilhol. Il me dit que la révolution serait libérale, qu'elle serait modérée, que le duc d'Orléans avait accepté de la diriger.

— Avec lui, disait-il, il y a tout à espérer et rien à craindre.

Je revins à Hennebont suivant ma promesse, et je me constituai dès ce moment le lieutenant de mon père. Il n'était question de rien moins que de l'élever à la mairie ; mais il refusa énergiquement toutes les dignités, et se borna à prêcher la paix pendant deux ou trois jours. Au bout de ce temps, une municipalité régulière fut constituée, et nous pûmes rentrer chez nous après avoir gagné quelque honneur avec peu de risques et peu de fatigue.

Nély était revenu de Lorient. Je ne le trouvai pas le soir, et je lui donnai rendez-vous le lendemain dans un coin du jardin pour lequel nous avions un goût particulier, et où on nous laissait causer en liberté.

Je passai la nuit à me demander quel accueil

Le Serment. ijl

il me ferait. Il était noble, allié aux plus grandes familles du royaume, attaché par la reconnaissance et le devoir au gouvernement déchu. Et lui-même, me disais-je, que va-t-il faire? que va-t-il devenir? Je n'eus pas le courage d'interroger ma mère sur la situation de Suzette.

Je fus exact au rendez-vous dès le point du jour. Nély y était avant moi. Je lus dans ses traits une profonde tristesse. Il fit quelques pas précipitamment, et me serra dans ses bras avec une tendresse passionnée. Au moins, il me reste, me dis-je en moi-même, et ce moment fut délicieux. Mais les préoccupations auxquelles j'étais en proie me reprirent aussitôt.

Nous nous assîmes sur un banc en mauvais état que je vois encore, et nous restâmes là plusieurs minutes la main dans la main, sans ouvrir la bouche.

J'avais tant réfléchi à sa situation, depuis le 3i juillet, que je croyais connaître d'avance les confidences qu'il allait me faire.

Au premier bruit d'une révolution, j'avais pensé qu'il serait révoqué. La chose me paraissait moins certaine depuis que je savais quel était le nouveau ministre de l'intérieur.

Il me paraissait évident que M. de Broglie

chercherait à conserver ceux des fonctionnaires qui n'avaient pas trop abondé dans le sens du ministère Polignac, et qu'il aimerait particulièrement à retenir et à attirer les jeunes nobles. Mais cette opinion que je m'étais formée de la ligne de conduite du gouvernement me rassurait bien peu, car je savais mon ami incapable de garder son emploi.

S'il n'avait pas été sous-préfet nommé par M. de Peyronnet, il aurait peut-être accepté une fonction des mains du duc de Broglie, car je ne le croyais pas attaché aux doctrines ultra-royalistes, et il était homme à comprendre la nécessité d'une évolution, ne fût-ce que pour enrayer et contenir la révolution.

Mais il avait été nommé, il était installé, il avait prêté serment; il était impossible qu'il consentît à prêter un nouveau serment dans la même quinzaine. Quelle différence, me disais-je, dans des situations qui paraissent semblables aux mal informés! Beaucoup de ces beaux fils de l'aristocratie vont se poser en victimes parce qu'ils renonceront à des places dont ils n'ont que faire, qu'ils avaient prises par ambition ou par vanité; et celui-ci, en donnant sa démission, se réduit, pour longtemps peut-être, àla misère, et ajourne indéfini-

Le Serment. ijb

ment un mariage, conclu, arrêté, dont les bans sont publiés, et auquel tout son bonheur est attaché.

Il lui est pénible de me conter ses chagrins^ me disais-je encore, pendant que nous étions assis sur notre banc, ou du moins de commencer cette conversation. Il y trouvera quelque soulagement après les premiers mots; mais il faut que je lui sauve cet embarras, que je parle le premier.

Ce n'était pas non plus si facile, de sorte que le silence se prolongea entre nous.

— Je crains bien, mon pauvre cher Nély, lui dis-je enfm, que tout ne soit à recommencer...

Il me serra vivement la main, voulut parler, et ne put le faire qu'après deux ou trois minutes. Mais il s'était enfin repris, et je vis, à l'ordre de ses idées, et à l'absence totale de lamentations, qu'il s'était rendu maître de lui-même.

— Tu sais, me dit-il, que cette place m'était nécessaire pour mon mariage, et que ce mariage était toute ma vie. Ma mère est âgée, souffrante ; elle était inquiète de mon avenir; c'est ce qui me poussa, ou plutôt me força à accepter la première occasion qui s'offrait... Oui, ajouta-t-il en me voyant faire un mouve-

276 Noiiyeaux Mémoires des aiiti'es.

ment, tu m'as cru enivré ; je Tétais, parce que Suzette... et ma mère... Enfin, c'était pour moi le ciel ouvert. Mais si j'avais pu patienter encore, ajourner ce grand bonheur, si je n'avais pas craint de perdre ma mère avant d'avoir réussi, j'aurais mieux aimé attendre une nouvelle transformation de la politique. Je ne pouvais approuver les vues de M. de Polignac, m'associer à ses espérances. Je me suis dit que j'étais bien jeune, bien ignoré ; que ma place était bien petite, que tout se bornerait à un peu de représentation, qu'il n'y aurait pas d'élections avant longtemps; bref, j'ai fait une faiblesse en acceptant, mais je t'assure que j'avais des excuses.

Je le rassurai de mon mieux, tout en pensant que s'il avait mieux écouté ses scrupules, et moins pensé à son amour et à sa piété filiale, cela n'en aurait que mieux valu, même pour ses intérêts.

— Je n'ai pas été révoqué et je ne le serai pas, ajouta-t-il, mais cela revient au même, car je donnerai ma démission.

— Non, lui dis-je, ce n'est pas la même chose. Tu auras le mérite de donner ta démission; c'est une manière honorable de débuter dans la vie; tu te sacrifies à ton parti.

Le Serment. 277

— Oui, dit-il, et même à une forme de ce parti qui n'est pas celle que j'approuve. Je suis légitimiste et libéral, et me voilà, grâce à ma démission, classé parmi les ultras. C'est ma faute, je le reconnais. A mes autres chagrins, se joint celui de n'avoir pas la conscience tranquille. Des deux actes politiques que j'ai faits jusqu'ici, le premier est une faiblesse, le second est une équivoque. Je tâcherai de les faire oublier. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de... de Suzette... et de ma mère. Elle est au désespoir, et je crois que tous ces événements, ce bonheur perdu, l'état où elle me voit, la peur que lui fait une révolution, lui ont un peu troublé l'esprit. Il faut que tu la voies.

Je fus très surpris de cette ouverture.

— Y penses-tu ? lui dis-je.

— Oui, je sais, la fameuse société. Tu n'es pas, comme elles disent, de notre monde. Mais, mon cher, ce monde-là a bien Tair d'être dissipé comme une bulle de savon qu'il était. Nous sommes en pleine réalité, et ma mère a besoin d'un bon conseil ; avec moi, avec Suzette, avec la marquise, elle ne fait que pleurer. Elle t'écoutera, tu la raffermiras.

— Je ne suis qu'un enfant, lui dis-je.

— Tu es plus ferme et plus clairvoyant que

nous tous. Elle le sait, et elle a pour toiautant d'affection que d'estime. Va la voir.

Je le lui promis. Je pensai qu'il était pressé de voir Suzette, mais j'appris qu'ils ne se voyaient plus, qu'ils évitaient avec soin de se rencontrer jusqu'à ce qu'on eût pris les résolutions suprêmes.

Si Nély avait suivi la logique des romans, qui est la logique des belles années, il aurait dit : « Epousons-nous d'abord, et nous chercherons ensuite les moyens de vivre. »

Mais il aimait trop Suzette, et sa mère, ses deux mères, pour réduire tout ce monde à la mendicité par un coup de tête. Il allait travailler, travailler sans relâche ; mais il ne savait encore à quoi ; il hésitait entre plusieurs carrières ; il ne se faisait aucune illusion sur les difficultés presque insurmontables qu'il allait traverser. Il ne pouvait enchaîner Suzette à sa vie avant de savoir s'il pourrait la faire vivre. La mère de Suzette n'y consentirait pas. Il le savait, et comme il pensait toujours aux autres avant de penser à lui, il l'approuvait. Lui-même avait d'abord un devoir filial à remplir. Comment aurait-il songé à prendre femme, quand il n'était pas sûr de pourvoir aux premiers besoins de sa mère

Le Serment. -ijq

Je me rendis chez la comtesse aussitôt qu'il fut convenable de se présenter. J'aurais voulu être à cent lieues de là ; mais Nély désirait cette entrevue et il avait ma promesse. Je n'avais pas osé l'interroger : je ne m'expliquais pas bien les motifs qui lui avaient fait vouloir cette conversation.

La comtesse n'était pas libérale comme son tils; c'était une ultra dans toute la force du terme. Par conséquent, je n'avais pas de conseil à lui porter, rien que des consolations. Et quel besoin avait-elle de mes consolations? Je pensais comme elle sur la conduite à tenir, quoique par d'autres motifs; je jugeais que la démission s'imposait. Je me promis de faire une très courte visite, et d'insister seulement sur la fermeté et le courage de son fils.

Elle entra sur-le-champ, dès que la vieille Yvonne m'eut annoncé, et éprouva tant de satisfaction à me voir, que je fus très vivement ému de son accueil. Ma mère ne me montrait pas plus d'amitié et de confiance.

Nous fûmes au cœur de l'affaire après trois minutes de conversation. Son fils voulait démissionner ; elle le savait. Ce serait le coup de la mort pour Suzette... et, peut-être, pour une autre, ajouta-t-elle. Il ne pouvait, il ne devait

28o Nouveaux Mémoires des autres.

songer qu'à son honneur, au nom de son père. Arrivée là de ses explications, il me sembla qu'elle ne parlait plus avec la même clarté.

Je fus quelque temps à comprendre ce qu'elle disait. J'avais tellement compté sur une résolution farouche, que je parvins avec peine à me persuader qu'elle éprouvait de l'hésitation.

Le Serment. 281

Je trouvais une femme à la place de Théroïne que j'avais rêvée, et la femme me troublait et m'embarrassait.

— Il ne serait pas avec ces affreuses gens, s'il restait, me dit-elle. Les honnêtes gens sont à l'œuvre pour préserver la société, pour empêcher les excès. On assure que le lieutenant général rappellera le roi dès que son retour sera possible. M. le duc de Broglie, qui est allié des Kervigan par son grand-père, et M. Guizot, sont entrés dans le gouvernement; mais que pourront-ils si les honnêtes gens les abandonnent? Pour moi, je m'y perds. Ce que Nély fera sera bien fait. Je ne veux pas lui donner des conseils...

J'étais stupéfait pendant qu'elle parlait ainsi. Nély m'avait-il envoyé là pour apprendre à cette vieille dame les devoirs imposés à un légitimiste austère ?

— Que pourront-ils si les honnêtes gens les abandonnent?

Toute la théorie des conversions politiques était dans ces deux mots. C'est la sagesse, me disais-je. Est-ce l'honneur ? Ceux qui tournent ne parlent que de l'intérêt général, et ne pensent peut-être qu'à leur intérêt personnel. Le renversement des situations me troubla à tel

point que je dus être absurde et inintelligible. — J'ai reçu une lettre, me dit-elle.

Cette lettre était la clef de Taffaire. Elle alla la prendre dans son secrétaire, et s'approcha ensuite de la fenêtre pour la lire. Je vis de loin Nély qui se promenait solitairement dans notre coin. Elle le vit aussi. Il nous regardait. Il lui jeta un baiser qu'elle lui rendit avec passion, et ses yeux s'emplirent de larmes.

La lettre était du baron. Elle était fort longue. Elle commençait par des lamentations sur les malheurs de ce bon, de cet excellent roi. Il fallait bien l'avouer : il avait commis une faute; mais à quoi bon parler du passé? Tous les bons Français devaient penser uniquement au salut de la patrie, et on ne pouvait l'attendre que du duc d'Orléans. Le baron se dévouait tout entier à cette grande œuvre, précisément parce qu'il était conservateur et légitimiste. Il entraitau conseil d'Etat, comme président de section, sous les auspices de M. Guizot. Il n'avait pas oublié son jeune neveu. Non seulement il était conservé dans sa place actuelle, mais le baron était presque sûr de faire transformer son titre d'auditeur en service extraordinaire en une place de maître des requêtes effectif.

Le Serment. 283

« S'il hésitait, madame et chère cousine, ce serait à vous à le raisonner. Je sais bien que les considérations personnelles ne vous y détermineront pas. Vous perdez, par le départ de la duchesse de Berry , votre unique ressource... »

C'était vrai, je n'y avais pas pensé. J'avais cru que mes amis retombaient dans la situation où ils étaient la veille de la nomination, avec cette différence déplorable que les chances d'avenir disparaissaient presque complètement.

Mais pas du tout, j'y voyais clair maintenant; la comtesse et son fils perdaient tout.

Il fallait travailler, travailler sur-le-champ, gagner le pain de demain, celui d'aujourd'hui, même le trimestre en cours ne serait pas payé. Travailler ! à quoi travailler? Il n'était pas question de demander une place. Nély était avocat. On ne pouvait pas savoir s'il était propre à faire ce métier. Il avait du talent, et même un talent de parole. Je le savais. Orateur, oui ; avocat, je n'inclinais pas à le croire. D'abord il n'était pas homme à accepter une cause douteuse, ni à plaider un moyen douteux, ni à se plonger dans une mer de détails et de minuties, ni à se passionner pour une

affaire jusqu'au prononcé du jugement et à Toublier ensuite.

Mais capable ou non, il fallait attendre, et comment attendre ? Le diplôme d'avocat ne donne que le droit de se promener en robe dans les couloirs du palais. Secrétaire d'un avocat? Il n'avait qu'à vouloir. C'était un titre, un moyen d'arriver, de se faire connaître. Ce n'était pas une ressource actuelle;

De toutes façons il fallait vivre deux ou trois ans, nourrir sa mère pendant deux ou trois ans, et je ne pouvais en deviner le moyen. Emprunter de l'argent! Sur quel gage? A qui? Le duc était en route pour Holyrood.

Le baron ne donnerait que sa malédiction à ce cousin, neveu à la mode de Bretagne, dont la conduite le compromettrait. Il se faisait dans ma tête un tel tumulte, que je ne fis plus que balbutier et extravaguer.

Je dis à la comtesse que j'allais causer avec son fils, et je courus vers lui à toutes jambes. J'avais fait, en vérité, une belle ambassade !

Je suis l'ennemi déclaré des proverbes. Il y en a qui ne sont que bêtes; il y en a qui sont meurtriers.

On dit par exemple qu'on ne meurt pas de

Le Serment. 285

faim en pays civilisé. Quand on ramasse un mort de faim dans les rues de Paris, on dit : « C'est de sa faute ».

On se croit sauvé avec cela. C'est peut-être de sa faute en effet ; mais c'est certainement de la vôtre.

Nous sommes tous responsables des désespérés, car il n'y en aurait pas si nous faisions notre devoir.

Je parle de désespérés. C'est moi qui l'étais, et peut-être la comtesse; car pour lui, il avait pris sa décision, et quand je l'abordai^ il me parla avec précision et énergie.

— Je laisse ma mère ici entre les mains de la marquise. Je pars ce soir pour Rennes par la diligence de six heures. Je commencerai par me faire inscrire au barreau. Je verrai nos parents et nos amis ; ils sont, à Rennes, fort peu nombreux. Je les avertirai que je ne veux ni prêt ni aumône; mais je leur demanderai de me trouver de l'emploi. Il me viendra des affaires avec le temps. Pour commencer, je chercherai des répétitions de droit. Il n'est pas absolument impossible d'en trouver. Il me faut par mois cent cinquante francs. Si je n'arrive pas à les gagner, je ne puis prévoir ce que je ferai. Je ne veux pas y penser. J'aurai deux

petites chambrettes sous les toits dans un laubourg. Nous vendrons tout ce que nous avons, et ce n'est guère, pour passer les deux premiers mois. A la grâce de Dieu ! Sois au bureau de la diligence à six heures pour me voir partir. Si je découvre une bonne veine, tu le sauras.

Ainsi fut fait. Il ne donna plus aucune marque de faiblesse. Je lui avais donné une lettre pour M. Dufilhol, qui venait d'être nommé proviseur à Rennes :

— Je t'écrirai chez lui jusqu'à ce que je sache ton adresse.

J'essayai de voir sa mère le soir; mais Yvonne me dit qu'elle était enfermée avec Suzette, qu'elle ne cessait de sangloter. Je retournai le lendemain; même réponse. Si elle mangeait? Non. Elle ne faisait que pleurer. Suzette ne la quittait pas, ni la mère de Suzette.

Le surlendemain était un dimanche. Elles vinrent à la messe toutes les trois. Tout le monde s'arrêtait pour les voir passer, et les saluait sans parler.

Je fus reçu dans l'après-midi comme si j'avais été de la famille. Elle croyait que je pouvais avoir des nouvelles. Je lui expliquai que nous n'aurions de lettre que le lendemain.

Le Serment. 287

et qu'il serait trop occupé dans les premiers jours pour écrire souvent.

Il m'écrivit le mardi. Ma lettre en contenait une pour sa mère; avant de la lui porter, j'eus soin de lire ce qu'il m'écrivait. Ce n'était pas rassurant. Il avait fait le tour de ses parents et de ses amis; un ou deux l'avaient chaudement félicité de son attitude, et lui avaient conseillé de partir au plus vite pour Paris. Il n'y avait rien à faire à Rennes; c'était un pays perdu; le barreau était composé de révolutionnaires ; on croyait que Méaulle serait nommé bâtonnier; les honnêtes gens de la cour avaient donné leur démission, etc. Ses autres parents avaient chanté une autre gamme. Ils ne comprenaient pas cette démission qui avait fait grand bruit et jetait du discrédit sur toute la famille. En le voyant suivre cette conduite, ils avaient pensé qu'il avait fait un héritage; car de jeter sa mère sur le pavé, ce n'était ni d'un bon fils ni d'un homme sensé.

Ils se disaient désolés de ne pouvoir rien faire pour lui, mais ils agiraient en mauvais parents s'ils lui cachaient la vérité.

« Voilà, disait-il, tout ce que m'ont rapporté les platitudes que j'ai faites hier et avant-hier. Je suis rentré dans mon grenier après avoir

mangé un morceau de pain sec qui m'est resté sur l'estomac; je me suis jeté sur ma paillasse, qui est rembourrée en varech, mais qui a l'avantage inestimable d'être neuve. J'ai vainement appelé le sommeil. Quand je commençais à sommeiller, une voix me criait aussitôt : « Solliciteur éconduit ! Solliciteur éconduit ! » C'est ainsi qu'il essayait" de plaisanter pour m'en faire accroire sur sa situation d'esprit, mais la plaisanterie était si près de la réalité, qu'elle me faisait frémir. Sa lettre finissait ainsi : « Je n'ai trouvé que deux appuis sur lesquels je ne comptais pas : Sarget et Dufilhol ; mais ils ne peuvent rien. »

Il m'écrivit deux jours après que Sarget et Dufilhol avaient promis de lui trouver des leçons : Sarget, des leçons de droit; Dufilhol, des leçons de latin.

« Je ne compte pas sur Sarget, malgré sa bonne volonté, car il n'y a pas de leçons de droit à Rennes : ceux qui peuvent payer un répétiteur vont à Paris. Je fais plus de fond sur les promesses de M. Dufilhol, qui a été si bon, si cordial que les larmes me viennent aux yeux en y pensant. Il ne pourra me donner que des leçons de rebut, il m'en a averti : dix francs par mois ! Les autres appartiennent à

Le Serment .

ses professeurs, il ne peut en disposer. — Dis donc, mon Julot, ajoutaitil, toujours pour essayer de plaisanter, nous allons faire le même métier; mais je suis un aristocrate auprès de toi. »

Ses affaires tournèrent mieux qu'il n'avait espéré. Je le vis arriver à Hennebont au bout de trois se-

maines pour '^

chercher sa mère. C'était une grosse dépense, mais il n'avait pu se décider à la faire f voyager seule avec la vieille Yvonne qui était toute malade depuis la catastrophe.

M. Sarget, professeur de

droit romain à la Faculté, lui avait déniché le fils du receveur général du Morbihan, un pulmonaire à qui les médecins avaient persuadé que l'air de Rennes lui valait mieux que l'air de Paris. Il lui donnait cent francs par mois. Dufilhol lui avait trouvé cinq élèves à vingt francs. Cela faisait en tout deux cents francs, si je compte bien, et Nély aurait un boni en juillet à cause des examens.

« Nos deux chambres ne sont pas trop mauvaises, me dit-il; elles sont à Saint-Hélier, en bon air. »

Saint-Hélier est un petit bourg, à une demilieue de Rennes. Il se condamnait à faire quatre fois par jour ce trajet pour que sa mère fût un peu mieux logée. Ils avaient deux petites chambres, dont l'une servirait pour la comtesse et pour Yvonne. Il n'avait pas songé à congédier Yvonne, qui aurait demandé son pain dès le lendemain, et l'idée d'être congédiée ne lui était pas venue à elle-même. Elle suivit ses maîtres au bout du monde, c'està-dire à Saint-Hélier, sans savoir ce qu'ils deviendraient tous les trois. Le départ fut très touchant ; le curé avec ses vicaires, toutes les dames de la congrégation, toutes les amies du jardin étaient là. Il n'en manquait qu'une seule.

Le Scnncnt.

Nély avait loué les trois places de la rotonde, où Ton ramassait toute la poussière

IM

des roues, mais il fallait penser à la petite bourse, qui s'effondrait à vue d'œil. Sa mère

se jeta sur une portière pour envoyer des baisers à ses amies. Il s'était jeté sur l'autre, regardant de tous ses yeux. Etait-il possible qu'elle ne fût pas venue? Il l'aperçut au second détour de la route. Elle était là depuis une heure, pour le voir passer, et n'avait voulu le voir que de loin, pour essayer de lui cacher ses larmes. D'accord avec sa mère, elle avait obstinément refusé de le recevoir.

— • Pourquoi l'aurais-je vu, me dit-elle le lendemain? Que lui aurais-je dit? Qii'aurait-il pu me dire? Il lui faut plusieurs années pour se faire un état, et pour songer à prendre femme. Il aura le temps de m'oublier. Diteslui que je lui rends sa parole, et que je ne reprends pas la mienne, car je l'aimerai toujours.

Cette fille-là me confondait; elle était tout amour et toute raison.

Je n'ai su que plus tard les détails de la vie qu'ils menèrent à Saint-Hélier. Nély, dans ses lettres, me donnait des nouvelles de leur santé et de ses études, et se taisait sur la situation de ses affaires. Je ne la devinais que trop. Yvonne était tombée gravement malade huit jours après son arrivée.

Le premier jour où il lui fut impossible de

Le Serment. 293

se lever, la comtesse de Kervigan monta d'un grade dans la hiérarchie des êtres : elle avait été une femme charmante, une bonne épouse, une mère admirable ; elle devint alors quelque chose de sublime, la servante dévouée et infatigable de sa servante.

Nély voulut prendre une femme de ménage ; elle lui montra clair comme le jour qu'il ne pourrait la payer.

Yvonne lui disait :

— Maîtresse, je voudrais être capable de me lever, rien que pour me mettre à genoux devant vous.

Un des grands chagrins de Nély, quand elle mourut, fut de se résigner au convoi des pauvres. Il fit la dépense d'une petite croix de bois au cimetière. Ils la pleurèrent comme une sœur. Il était temps qu'elle mourût, car la comtesse était à bout de forces.

Nély avait eu au barreau deux ou trois succès dans des affaires sans honoraires ; les juges l'avaient remarqué, mais les clients ne venaient pas. On ne le trouvait pas beau parleur. Il était triste, il passait pour hautain ; on le disait entiché de sa noblesse. Le plus grave, c'est qu'il manquait d'habileté pour se pousser, et de hardiesse.Dufilhol l'avaitprésenté àM.Brindejonc^

un avoué très occupé, à qui il ne plut pas.

— Que voulez-vous que je fasse d'un légitimiste et d'un papalin? dit-il au proviseur.

Légitimiste, il l'était sans beaucoup d'enthousiasme, je crois, et surtout sans exagération. Il n'était pas papalin, ni même dévot dans le sens particulier de ce mot; mais il était fidèle à la religion, et il pratiquait, sans aucune ostentation. S'il avait voulu se pousser dans ce parti-là, on lui aurait certainement fait une clientèle. Par deux fois, on lui proposa de riches mariages ; mais il répondit simplement :

— Je suis fiancé.

Il m'écrivait :

(( Elle m'a renvoyé ma lettre. Elle a écrit à ma mère que sa résolution est prise, qu'elle ne veut pas être un obstacle dans ma vie. Mais dis-lui bien, ajoutait-il, que je ne reprends pas ma parole plus qu'elle n'a repris la sienne. »

Il était devenu peu à peu un jurisconsulte très distingué. Dufilhol me le disait, en ajoutant « jurisconsulte, plutôt qu'avocat ».

Il avait fini par être connu comme bon professeur de latin et il avait quelques élèves ; mais jamais, pendant ces quatre années, son revenu ne dépassa deux cent vingt ou deux cent quarante francs par mois. Il avait envoyé

Le Serment. 295

des articles à deux grandes revues; ses lettres étaient restées sans réponse. Jamais homme plus méritant à tous égards n'eut contre lui des chances si contraires.

Je pris le parti de parler à M. Cousin, avec qui je vivais dans ce temps-là, qui était très puissant, et même, quand il sV mettait, très obligeant. Nous dînions chez Risbec en tête à tête, et nous faisions ensuite à travers les rues des promenades interminables. C'était le moment de parler et d'être écouté.

Sunt mollia teiufof-a fandi.

Il m'écouta avec beaucoup d'intérêt et de bonté. Nous cherchâmes ensemble s'il pourrait faire quelque chose, mais à tout il y avait des obstacles insurmontables.

Il était alors conseiller de l'instruction publique; il ne fut ministre que l'année suivante.

Il me dit à la fin :

— Pourquoi ne concourt-il pas pour l'agrégation?

Ce fut pour moi un trait de lumière. Il devait y avoir pendant les vacances un concours pour six places d'agrégés dans les Facultés de droit de départements. Il avait tout juste le temps de se faire inscrire. Il ne se préparerait

pas; mais je savais qu'il était au courant dans toutes les matières. J'étais persuadé qu'il serait un professeur de premier ordre. Je passai la nuit à ruminer mon affaire. L'idée qu'il pourrait bien refuser le serment me passa par la tête ; mais le titre d'agrégé ne comportait pas la formalité du serment; il serait temps plus tard de prendre un parti si on lui offrait une chaire.

Je rassemblai tout un dossier, les programmes du concours, les noms des juges, etc., et me hâtai de lui expédier mon paquet.

Il répondit par de grands remerciements, et de grandes objections dont la première, je m'y attendais, était la dépense. Mais j'avais réponse à tout ; nous mettrions un lit de sangle dans ma chambre. Nous dînerions ensemble chez Flicoteau, comme je l'avais fait pendant plusieurs années : un pain de deux sous pour déjeuner, et treize sous pour le dîner, ne voilà-t-il pas une belle affaire? Justement M. Cousin était à Cannes, à Hyères, je ne sais où, j'avais reconquis ma liberté pendant son absence, et nous ne nous quitterions pas tant que durerait le concours. On pouvait bien hasarder une centaine de francs pour le tirer de l'enfer où il périssait.

Le Serment. 297

Je lui parlai de sa mère, je touchai un mot de Suzette. La fin fut que madame de Kervigan remonta dans la rotonde pour aller passer un mois à Hennebont chez la marquise, mère de Suzette; que Nély vint à Paris, s'installa dans ma chambre qui lui parut magnifique ; qu'il passa le concours avec éclat, et qu'il fut reçu premier agrégé pour les Facultés de droit; le premier sur six! Le doyen, M. Blondeau, que je connaissais, me dit que ses compositions écrites auraient fait honneur à nos plus grands jurisconsultes. Il exprima dans son rapport le regret qu'il n'y eût pas une place d'agrégé pour la Faculté de Paris.

Quel triomphe ! Et quelle revanche contre la malchance qui l'avait poursuivi pendant sept années entières! A partir de ce moment tout lui sourit.

Les légitimistes comprirent qu'ils faisaient une sottise de laisser dans l'oubli le représentant d'une ancienne famille, qui honorait infiniment le parti par son talent et son caractère. Ils lui offrirent la rédaction d'une revue dont la nature était légitimiste et les allures libérales.

« Cinq cents francs par mois! Je vais me marier. »

C'est ainsi qu'il m'annonça cette grande nouvelle. Cinq cents francs par mois dans ce temps-là, il est bon que vous le sachiez, c'était presque mille francs d'à présent. On lui payait ses articles à part. C'était un homme sauvé.

<( Je me sens, disait-il, plus heureux et moins enivré qu'il y a dix ans. »

Avoir travaillé comme il l'avait fait, malgré la misère qui l'étreignait et les chagrins dont il souffrait, c'était presque de l'héroïsme. Ce fut le mot de Cousin, qui, à partir de ce moment, professa pour lui une grande estime, et qui lui rendit par la suite plusieurs services importants.

Le baron se souvint de lui quand il lut son nom dans tous les journaux judiciaires et même dans la grande presse. On pouvait avouer le grand directeur d'une grande revue libérale. Nély demanda un congé de quinze jours, et nous partîmes le lendemain, dans la fameuse rotonde, pour aller à Hennebont chercher madame de Kervigan.

Il n'était pas question cette fois de faire une entrée triomphale, Nély était bien oublié. La population du jardin avait changé; il ne restait du bon temps que la marquise et ma mère. Nous les trouvâmes, avec la comtesse

Le Serment. 299

de Kervigan, assises sur le bord de la route, à une demi-lieue de la ville, et nous descendîmes de la diligence pour faire à pied avec elles le reste du chemin.

Je restai en arrière avec ma mère, parce que chacun avait besoin de causer dans l'intimité.

— Suzette n'est pas là? dis-je.

— Non, répondit-elle d'un air pensif. Elle n'a pas voulu venir^ et je crois qu'elle a bien fait. Je voudrais que tu la visses avant M. de Kervigan.

— Ah ! mon Dieu, répondis-je en riant, est-ce qu'elle a eu la petite vérole?

— Les hommes ne la trouvent plus jolie, me dit ma mère d'un ton sérieux.

— Et les femmes ?

^ Oh! moi, je la trouve charmante; mais moi, vois-tu, je l'aime presque autant que je t'aime.

Je l'embrassai.

— Merci pour moi, chère maman, et pour mon amie Suzette. Mais je réponds de Nély, et si ce n'est plus tout à fait un mariage d'amour, ce ne sera pas non plus un mariage de raison, car il y a entre ces deux âmes le lien le plus fort et le plus tendre. Savez-vous, ma mère, qu'on ferait un roman avec leurs amours?

3oo Nouveaux Mémoires des autres.

Mais elle était inquiète, et ne voulut jamais s'associer à ma gaieté.

On nous fit dire le soir d'aller les voir ; nous ne voulûmes pas leur gâter cette soirée, et nous répondîmes que nous irions déjeuner le lendemain, et que ma mère apporterait son plat, qui ne serait pas mal reçu. Je le crois bien; elle nous fit des crêpes, et c'est un art dans lequel elle n'a jamais eu de rivale.

Mais je n'attendis pas jusqu'au déjeuner pour voir Suzette. Dès le fin matin, je les vis tous deux par ma fenêtre, debout dans notre jardin, dans notre coin, appuyés l'un sur l'autre, et me faisant signe d'aller les rejoindre. J'arrivai tout essoufflé.

Mon Dieu, qu'elle était jolie! Et quelle idée ma mère se faisait-elle du goût des hommes pour dire qu'ils ne la trouvaient pas belle ? La vérité est qu'elle était bien maigrie et bien pâlie, la pauvre enfant ! Elle ressemblait plus que jamais à un ange, mais à un ange si bon et si beau!

C'est ici que je la quitte, dans ce cher jardin, sous ce beau soleil, au milieu de ces fleurs qui encadrent si bien sa douce beauté. Je ne la retrouverai plus dans ces mémoires;

Le Serment.

3oi

mais je retrouverai plus d'une fois son mari, puisqu'il est député et chef de parti. Le bonheur leur est venu tard, mais il leur a été fidèle, et ceux qui admirent aujourd'hui le comte de Kervigan dans sa gloire, ne se doutent guère des rudes épreuves par lesquelles il l'a achetée.

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