FEVRIER
A Jean HUIŒ
Les vents ont des hurlements fous.
Pleins de colères et de haines, A travers les branches des chênes Toutes tremblantes de leurs coups.
Ils poussent d'immenses hou-hous.
Semblables aux cris des géhennes..
Les vents ont des hurlements fous.
Pleins de colère^ et de haines ..
Monstres de l'air, démons jaloux, Terreur des monts, terreur des plaines, Libres d'entraves et de chaînes , Ainsi que d'invisibles loups, Les vents ont des hurlements fous ..
Oh ! les cinglements de la pluie Qui tombe des nuages lourds.
Tombe toujours, toujours, toujours, Du vaste ciel couleur de suie !
Oh ! cette terre qui s'ennuie.
Noyée et nue et sans atours !
Oh ! les cinglements de la pluie.
Qui tombe des nuages lourds !
Oh ! sur nos fronts que rien n'essuie Ces pleurs qu'absorbent les labours !.
Saison des fleurs et des beaux jours, T'es tu donc à jamais enfuie ?
Oh ! les cinglements de la pluie !
Et nous allions ainsi dans le vent et la pluie. Dans le deuil hivernal épars sur les labours : Nous allions, angoissés, sous les nuages lourd-. Sous les nuages bas, coloriés de suie.
D'un côté, s'étendait l'immensité des champs. De distance en distance une pauvre chaumière Apparaissait sa porte ouverte à la lumière Qui descendait des cieux livides et méchants.
Toutes elles semblaient interroger l'espace: De loin leur huis béant était comme un regard : Regard de naufragé que le vent du hasard Emporte éperdument sur l'océan rapace.
Car de l'autre côté du long chemin suivi, Une hydre furieuse aux grondements de houle. Semblables aux bruits sourds que le tonnerre roule. Jetait aux laboureurs un farouche défi.
Car cette hydre agitée aux écailles de moire. Aux sauvages reflets inquiétants et blonds, Qui chassait son écume en mille et mille bonds. C'était la Loire !
C'était l'onde dont les débordements font peur : Que craignent chaque hiver les fragiles chaumières, Dont l'énorme démence, insensible aux prières, Dispense l'épouvante, entrave le labeur! ..
— Et le Ileuve roulait sa colère profonde Comme s'il eut voulu châtier l'univers : Submerger à jamais tous les instincts pervers, Dans les limons épais amassés par son onde...
Et le fleuve, autrefois si parfaitement monde, Si fier de réfléchir les cieux, les arbres verts. Remuait tant de boue en ses remous divers. Qu'il semblait charrier tous les péchés du monde.
Et le fleuve et le vent rugissaient à la mort.
Et l'homme, résigné, s'en remettait au sort.
Et les tristes logis frissonnaient dans les plaines...
Car la pluie et le vent et le fleuve grossi. Pesaient sur la faiblesse humaine, pleins de haines, Pesaient sur l'homme las, anéanti, transi...
Ainsi, nous cheminions dans le vent et la pluie. Dans le deuil hivernal épars sur les labours; Nous allions, angoissés, sous les nuages lourds, Sous les nuages bas, sombres comme la suie...
Oh! les cinglements de la pluie !
Oh ! cette Loire ! oh ! ces vents fous ! Saison des fleurs aux jours si doux, T'es-tu donc pour toujours enfuie?
Levée de Beiie-PouLe, février 1904.
RONDEAU