LA PLAINTE DE LISA
Double Sextine .
*I1 n'y a nulle femme vivante, qui respire, aussi triste que je le suis, quand même toutes choses l'attristeraient. Il n'y en a point, sur la route plus pénible de la vie, qui soit lasse comme je suis lasse de tout, excepté de la mort. C'est vers elle que je tourne mon regard, comme regarde le tourrjesol, pendant tout le jour, de toute son âme, vers le soleil. Pendant qu'en présence du soleil je gémis tout le jour, et pendant toute la nuit sur mon lit virginal que je pleure, que j'appelle la mort, ô amour, et toi aussi, pour que toi ou elle vous m'emportiez chez les morts, et je ne sais quelle mauvaise action j'ai commise pour que la vie ait sur moi une main aussi lourde. O Amour, qu'est-ce donc que ce que tu voudrais de moi î Quel honneur t'en reviendra-t-il d'avoir éteint mon souffle, de quel profit te sera-t-il d'avoir brisé mon cœur ? O Amour, ô grand Dieu Amour, qu'ai-je fait pour que tu aies une telle faim de ma mort ? Mon cœur est inoffensif comme le premier jour de ma vie; cherche ailleurs une femme belle et fausse et tourmente-la jus-
qu'à ce que ses larmes, comme mes larmes, inondent son lit. Je suis la moindre des fleurs sur ta route fleurie, mais jusqu'à ce que soit venu le temps où je devrai mourir, laisse-moi vivre ma vie de fleur au soleil, quoique mes feuilles se ferment avant le tournesol.
O Amour, Amour, le royal tournesol ! Lui sur qui le soleil a tourné son regard, tournera-t-ille sien vers moi, qui vis ici, en bas dans l'ombre, en dehors du soleil, moi qui vis ici dans le chagrin, dans l'ombre de la mort ? Lui qui se nourrit du jour jusqu'à en rassasier son cœur, aura-t-il souci de donner à mes yeux la lumière, ou l'haleine à mes lèvres ? Parce qu'elle Faime, mon seigneur l'aimera-t-il, celle qui est un ver sur la route royale de mon seigneur ? Je ne le verrai point, je ne le connaîtrai ni vivant ni mort. Mais toi, ô je te connais, ô amour, je te prie pour qu'en un court délai, ma courte part de jours se termine, et que le ver creuse bientôt ma couche nuptiale. *
Car sous terre il n'est pas de lit sans sommeil. Mais ici depuis que j'ai contemplé mon tournesol, ces yeuxci n'ont plus dormi, voyant jour et nuit ses yeux semblables au soleil, et sa face tournée pour taire face au soleil. Dès lors, s'il est quelque part une mort, de tout mon cœur je la suivrais et me l'attacherais de toute ma force, afin que je puisse dormir avec la première morte de la terre, avec celle qui mourut il y a
sept siècles, et celle qui, la nuit dernière, a pris la route qui descend dans la nuit. Car c'est vraiment dormir, quand la tâche est accomplie, sans amour, sans rêves, sans, haleine, et sans pensée pour toi, ô nom qui n'es pas prononcé.
Ah ! mais oubliant toutes choses, t'oublierai-je ? Ne seras-tu pas alors comme aujourd'hui autour de mon lit ? Au-dessous delà terre comme ici, devant le soleil ? Ta vision ne me tourmentera-t-elle pas vivante ou morte, ta vision mouvante sans forme et sans souffle? J'ai lu il y a longtemps la douloureuse histoire de celle qui lisait un jour le roman de Lancelot, et mourut, et dans la mort ne trouva point le repos, mais elle dut suivre éternellement une pénible route, perdue avec son amour dans le monde d'au-dessous : Ah de moi ! O mon roi, ô mon princier tournesol, Dieu permettrait-il que pareille chose ne fût faite à moi ?
Mais s'il se fait des roses ainsi douces et amères, alors, fuyant de la vie, je ne fuirais pas de toi, car dans ce monde vivant où il n'y a pas de soleil, ta vision s'emparera de moi morte, elle me rencontrera, me raillera, troublera ma paix dans la mort. Pourtant si, dans sa colère, Dieu eut une telle pitié d'elle, qui en ses jours fut pécheresse et folle, au point qu'en enfer même le couple jumeau n'eût qu'un même souffle, pourquoi n'aurait-il pas en quelque manière
pitié de moi ? Si bien que ne dormant pas sur ma douce et étroite couche, je puisse lever les yeux, et voir mon tournesol, comme il voit le soleil, de quelque façon divine et mystérieuse.
O mon pauvre cœur, tu sais bien de quelle manière nous fut faite cette douce et cruelle blessure. Car un saint jour, un jour fatal, j'avais quitté mon petit lit tranquille, pour voir jouter les chevaliers ; quelqu'un me dit : « Le Roi » et, le voyant, ma respiration s'arrêta presque, et si la jeune fille parla encore, je ne l'entendis point, car je ne vis que ce que je verrai quand je serai morte, une fleur royale parmi les chevaliers, un tournesol, qui resplendissait devant la lumière du soleil comme le soleil, et comme un feu qui te consume, ô mon cœur, le feu d'amour qui allume le bûcher de mort.
Après tout je ne mourrai point d'une mort terrible, moi dont l'amour aura été si triste et si innocent, que cet amour, le mien, ô seigneur, ne fut point pour toi une honte. Aussi quand mes yeux seront fermés à la lumière du soleil, ô soleil de mon âme, ô tournesol du monde, ni toi ni personne au monde ne me mépriserez morte. Et mourante, de mon dernier et faible souffle je prierai pour que ta vie entière soit ce qu'elle fut ce jour-là, ce jour de fête qui nous fiança, la mort et moi, pour qu'elle donne au monde la lumière des grandes actions que tu auras accom-
plies, pour qu'une belle figure embellisse ton lit de fiançailles, pour que Dieu soit bon comme Dieu a été bon pour elle.
Pour que toutes les choses de bonté et de joie restent avec elle, toutes les choses qui font le bonheur de la vie et la sainteté de la mort ; que, comme l'abeille aspire du tournesol son miel, quand l'été respire dans l'enchantement, son âme puisse boire ainsi à la tienne, que l'amour fasse de ta vie un lit conjugal fécond, que le jour apporte au jour des fruits de joie, la nuit à la nuit jusqu'à ce que meurent et les jours et les nuits. Et de même qu'elle te donne la lumière de son amour, donne-lui la vieille gloire des jours depuis longtemps passés. Et donne-moi aussi quelque chaleur de lumière, pour me réchauffer là où je dors sans soleil.
O tournesol qu'enivre le soleil, ô chevalier dont le cœur d'une dame attire à elle ton cœur, grand roi, heureux amant, j'ai un mot pour toi. 11 est une plante qui vit hors de la route du soleil, et que la chaleur ne peut atteindre dans le lit profond de la prairie, une fleur en forme d'étoile, qui pendant tout un jour d'été tendra son âme au dehors vers le tournesol, par son seul amour, jusqu'à ce que le crépuscule la trouve morte. Mais le haut tournesol ne prend pas garde à sa pauvre mort ; il ne sait point quand
c'en est fait de toute sa vie aimante, et mon seigneur le roi en sait aussi long de moi.
Oui, pendant tout le jour, il n'a aucun regard pour moi, son œil d'or suit la marche du soleil doré, depuis son lit aux teintes roses jusqu'à son lit aux coussins de pourpre, depuis le lieu de sa naissance jusqu'à l'endroit où s'allume le brasier de sa mort, depuis la limite orientale jusqu'à la limite occidentale de sa course. Ainsi mon œil le suit, ô mon tournesol, ainsi la blanche fleur étoilée se tourne et aspire vers toi, la pauvre et faible plante, ni vivante ni morte, foulée aux pieds de quiconque passe près de là, pâle, sans que l'été donne couleur, sans que l'été donne haleine à ses pétales contractés et frissonnants, dont la seule tâche fut d'aimer, et de mourir avant le jour.
Mais toi, aujourd'hui, et demain, et chaque jour, sois heureux et grand, ô amour dont l'amour me tue. Ta fleur ardente, fécondée par le soleil, laissera choir sa semence dorée dans les voies du monde, pour que tous les hommes, y trouvant un aliment, se louent pour le grain et la fleur et le fruit d'œuvres bien accomplies; jusqu'à ce que ta semerfce, ô brillant tournesol, couvre les plates-bandes du monde d'une telle postérité, que comme le soleil elle survive à l'âge et à la mort. Et pourtant je voudrais que ton cœur ait quelque souci d'elle, qui t'aime de ton vivant,
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mais non jusqu'à ce qu'elle soit morte. Viens alors, amour, hâte-toi, et recueille son dernier soupir.
Chanson, parle pour moi, t qui suis muette comme le sont les morts ; c'est de mon triste lit de larmes que je l'envoie, pour que tu voles tout le jour de la naissance du soleil à la mort du soleil, pour que tu suives la course du soleil, derrière le soleil ailé, car l'amour d'elle te donna des ailes et le souffle avant que le jour fût achevé pour chercher le tournesol.