‹ Nouveaux poèmes et balladesChapitre 13 sur 46 · VERS EN MÉMOIRE DE LA MORT DE THÉOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

VERS EN MÉMOIRE DE LA MORT DE THÉOPHILE GAUTIER

« Mort, que veux-tu faire de moi? » Ainsi parla l'Amour, en regardant la mort bien en face. « Que t'ai-je fait, ô mort puissante, que mes lèvres doivent se dessécher à ton souffle ?

Bietfque tu sois aveugle comme le feu ou comme la mer, pourquoi tes vagues et tes ouragans me feraient- ils la guerre? Est-ce de la colère que tu éprouves à me voir si beau, ou par désir de mettre un baiser, si cela se pouvait,

Sur ma bouche qui chante, et de me tuer du coup ? » Ainsi, pendant que la pluie glacée battait ton front sans couronne, ses beaux pieds déchirés par une marche pénible, à travers les ténèbres et l'air désenchanté,

L'Amour égaré s'en alla pleurant toute une demijournée driver, et le vent brutal, qui le frappait, semblait dire : « Comment vivra la rosée quand l'aurore

sera enfuie, et pourquoi la fleur de mai survivraitelle à mai ».

Alors la Mort prit l'Amour par la main droite, et dit en souriant : « Maintenant, viens jeter un coup d'œil sur tes morts ». Mais l'Amour abaissa les astres rayonnants, ses yeux, et inclina, comme une fleur, sa tête défleurie.

Et la Mort reprit la parole, disant : « Qu'est-ce qui te tourmente ainsi, toi un dieu, pour fermer tes regards à la vue du ciel ? Et si tu n'as pas d'yeux pour voir, n'as-tu pas des oreilles pour entendre ? Ou ton âme est-elle aussi comme la feuille qui meurt ».

Juste comme elle parlait, de ses lèvres sans chair qui terrifient, mais qui sont douces comme le sommeil quand il chante à l'oreille d'un homme las, voici que l'hiver cessa, et sa puissance s'évanouit, et les fruits tombèrent à foison de l'année stérile.

Et sur terre il y eut largesse de grande lumière, et une mouvante musique prit des ailes pour se disperser sur le vaste monde, et des formes et des voix divines se firent voir et entendre, et le jour mit son pied sur le cou de la nuit.

Et à de tels chants furent éveillés les chemins creux comme par le cœur d'un dieu caché dans un oiseau ;

ET BALLADES Io3

ou comme si toute l'âme du soleil, au printemps, trouvait un langage complet dans la douce parole d'une fleur ;

Comme si toute la saison se montrait brusquement et, chantait air les lèvres d'une seule fleur, dans une rose triomphante ; tant de souffle et de lumière de poésie pareille à une flamme, Élisait tinter les oreilles et les esprits de ceux qui l'entendaient.

Et l'Amour, qui regardait, ne vit plus le même être dans l'être qui le condaisait, il n'en avait plus la figure ni le nom, car il était rayonnant, musculeux et beau, et aux yeux de l'Amour, ce n'était plus la Mort, mais la Renommée.

Ce n'était plus ce gris fantôme dont la vie est vide et nue, dont les membres sont modelés dans une vapeur d'air périssable, un nuage changeant qui se résout en ondée et ne laisse au temps nulle lumière à détruire peu à peu.

Mais un dieu vêtu de sa joie, de sa puissance, un dieu ressuscitant de son heure mortelle, immortel, roi et seigneur du temps et de l'espace, avec des yeux qui les regardent comme du haut d'une tour.

Et là où il se dressait, la pâle et sépulcrale contrée se couvrait de fleurs, comme le ferait la vie sur une

figure exsangue, et là où les hommes venaient tristement chercher une tombe, en portant des fleurs funéraires et des larmes de douleur et de sympathie,

Ils voyaient, au milieu d'une lumière comme celle d'un monde en fleurs, le portail de la Maison de la Renommée illuminer les routes de la vie que nous suivons d'un pas pénible, et l'obscurité se consumer comme un tison.

Et à travers les portés où régnent les morts immortels se répandit le son de l'âme d'un nouveau chanteur, qui chantait au milieu de sa famille, et un rayon partait de l'étoile sur la tête d'un nouveau maître.

Une nouvelle étoile qui éclairait le cours du Léthé, un chant nouveau qui s'unissait au chant suprême formé de toutes les âmes de chanteurs et de leur puissance, qui fait de la vie et du temps et de la mort un songe.

Ton étoile, ton chant, ô âme, qui devant nos yeux fus comme un soleil qui créait pour enchanter l'homme, fleurs et fruits en leur saison, étant si rapprochée de la face du dieu-soleil, notre Dieu qui nous donne la lumière.

A lui, parmi tous les dieux que nous aimons ou craignons, tu fus cher parmi tous les hommes par ton

nom, cher au dieu qui nous donne l'esprit du chant, pour enchaîner et brûler tous les coeurs des hommes qui entendent ;

Au Dieu qui donne aux paroles des hommes trop de douceur, trop de force pour que la vie ou le temps ou la mort puissent les entamer, qui, de son esprit comme d'un sceau, marqua ton esprit, et le remplit de son souffle pendant ta vie entière.

Au dieu qui versa sur les lèvres mortes l'ardeur d'un vin nouveau, pressé des grappes de la vigne souveraine, la poésie, et qui, avec tout l'amour des choses les plus aimables, donna à ton âme le pouvoir de les rendre encore plus divines.

Pour que tu pusses respirer sur le lit de marbre où l'on ne respire plus, jusqu'à ce que le front, les lèvres, la poitrine sentissent tomber loin d'eux comme une malédiction abolie, ce sommeil sans paroles dans lequel ils vivaient accablés.

Au dieu qui te donna force et chaleur d'esprit pour percer les nuages de toute tonne et de toutes couleurs épandues, et permettre à l'esprit de beauté de remodeler, en caractères d'imprimerie, de purs vers d'ivoire et d'or.

Qui te donna des mots plus dorés que l'or pur, à

IOÔ NOUVEAUX POÈMES

sculpter en formes plus glorieuses que jadis pour en construire tes' chants en vue des siècles, comme des statues de sphinx alignées en longues allées.

En présence et au mépris des intempéries, du climat soumis à la loi du temps, qui de leur rythme refluent au-devant du soleil nouveau levé, — comme un dieu répondrait face à face à un dieu, — avec des lèvres sur lesquelles le matin frappe un son sublime.

Cher au dieu, à notre Dieu qui te donna place parmi les élus du jour, la race royale, les seigneurs de lumière, dont jadis les yeux et les oreilles le virent et l'entendirent pour un temps, sur la terre même.

Ce sont les âmes de ces années autrefois mortelles qui créèrent avec la flamme de la joie, et la lumière des larmes, en paroles divines comme les actions qui en naquirent, une marque telle que qui l'écoute est prêt à défaillir d'amour.

Ce sont les vies qui éclairent d'en haut nos existences inférieures, les âmes des sphères, qui se meu vent à travers les anciens cieux dans un air illuminé de poésie, et d'où nous viennent leurs chants qui nous font mourir d'amour en les écoutant.

Là sont toutes les têtes couronnées de PHellade, là sont les dieux antiques qui firent les hommes divins

comme eux-mêmes, les lèvres lyriques où prennent une flamme tous les chants, les yeux vivants, et la lumière de la chevelure apollonienne.

Là, autour de la passion souveraine de cette lyre que les étoiles écoutent en tremblant de désir, le chœur léger des neuf Piérides se fond en une seule, elles qu'ici-bas nous voyons séparées.

Et rêvant de conquérir telle ou telle couronne ; mais qui là où elles entendent le chant du soleil, toute forme, tout son, toute couleur, et toute puissance, sont comme un corps et une âme à l'unisson.

Là, le chant, quand il est chanté, resplendit comme une peinture achevée ; les lèvres peintes chantent, elles qui sur terre ne disent rien, les membre s sculptés ont la sensibilité du sang et la croissance, et cette vie aux larges vues ne cherche rien et rien ne lui fait défaut.

Là toute la musique de ta bouche vivante vit, et

vivent tous les jeunes amours créés de ta main,

ceints aux seins et au front d'un bandeau d'or, et

teintés de nuance pâle ou sombre par le nord ou par

, le sud.

Belles choses vivantes, faites par ta volonté, jadis, nées de tes lèvres, et non pas créatures modelées dans une matière mortelle, qui dans le monde de la

poésie s'attendent, là où pensée et vérité sont une et multiple.

Derrière les linteaux sculptés de la porte qui ici-bas sépare notre vision et notre destinée, les rêves où nous marchons, les vérités du sommeil, tout ce qui* est sensation et esprit, a une vie unique.

Là ce qu'on pense est sien, il le saisit, le garde ; là on n'a pas des rêves, mais de vraies joies, à récolter ; pas de désirs déçus qui meurent avant le plaisir, pas de craintes entrevues à , travers nos joies et nos. pleurs.

Là tu as toute ta volonté de pensée et de vision, tout espoir pour la moisson, tous les cieux pour ton vol ; le lever de soleil, dont la tête heureuse, aux lèvres d'or, fut pour de plus pâles fantômes la chaleur et la vie.

Là, où le coucher de soleil de notre année est rouge, les hommes pensent à toi, comme aux morts de l'été, qui s'en allèrent avant les neiges, avant ton jour, les pieds non chaussés, la tête sans guirlande.

Ne pouvais-tu attendre que le siècle eût fini de placer, disent-ils, autour de ces têtes couronnées de fleurs, ses douces et blanches fleurs ? Non, pourquoi aurais- tu exposé ton âme à cet âpre souffle, ton âme

aux ailes brillantes, puisqu'elle était libre de suivre sa route.

Tu n'avais point, par égard pour les hommes, à porter la sainte fleur d'une chevelure grise et consacrée par le temps ; il ne convenait pas que rien vieillit en toi, toi qui toute ta vie fus le bel amant de toutes les belles choses.

Et n'entendons-nous pas chanter tes mots d'or en fusion ? Est-elle donc refroidie leur lumière et leur chaleur, dont les hommes réchauffaient leurs esprits ? Non, après tout, ces choses sont encore avec nous, à nous pour les entendre et les posséder.

* Le rire charmant, les larmes claires, l'appel de l'amour à l'amour sur les routes où l'ombre tombe, à travers des portes qui l'en séparent et le lui dissimulent mal, et la musique faite de doutes sans musique.

Cet amour qui prît une étrange lumière aux yeux de la mort elle-même (i) et met aux lèvres de la mort tant d'ardentes paroles et de soupirs, et, à demi endormi, la laissa nourrir à ses veines les lèvres rouges et brûlantes de sa bouche de serpent, à la mode de l'Egypte.

(1) La Morte amoureuse

Et quelle grande nuit d'amour plus étrange que la nuit (i), où celle qui fut pour tout un monde un fléau et un enchantement, fit d'un esclave le maître de ce que désirait tout un monde, et d'un baiser le tua au milieu de son règne.

Amours voilés qui empruntaient mille armes, mille formes, et en riant, donnaient (2) d'étranges présents à des mains qui n'osaient se tendre ; fleurs au double calice, fruits qui avaient du parfum et des nuances, doux comme un lit de fiancée, plus étranges que la tombe.

Toutes les joies, toutes les merveilles des existences d'autrefois, qui naquirent jamais dans la lumière ou l'ombre de l'amour, et toute la douleur dont il rêve et souffre, toutes les douces plantes que nourrit sa lumière et sa rosée.

Tout cela, notre esprit de sensibilité le perçoit grâce à toi, comme des fils dans la trame invisible, ta musique le tisse. Oiseaux capturés et pris au piège qui remplissent de toi nos oreilles, fleurs à baies dans ta couronne de feuillage qui ceint ton front.

Mêlé au masque de la vieille comédie de la mort, quoique toi aussi tu passes, reçois ici nos fleurs, que

(1) Une nuit de Cléopdtre.

(2) Mademoiselle de Maupin.

nous répandons sur toi pour toutes les fleurs que tu nous donnas, et pour que tu ne comparaisses point sans couronne devant Perséphoné.

Fleurs de lotus bleu, et blanc, et d'un rouge de rose, nous les entrelaçons avec les pavots pour ta tête silencieuse, et sur ce bord de la mer qui nous isole, nous laissons ta douce lumière se lever sur les morts.

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