‹ Nouveaux poèmes et balladesChapitre 12 sur 46 · AVE ATQUE VALE · texte numérisé non relu

AVE ATQUE VALE

A la mémoire de Charles Baudelaire.

Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs ; Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs, Et quand octobre souffle, émondeur des vieux arbres, Son vent mélancolique, à Tentour de leurs marbres, Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats.

Les Fleurs du Mal.

Répandrai-je sur toi la rose, ou la rue, ou le laurier, frère, sur ce qui fut pour toi un voile ? Ou la tranquille fleur marine modelée par la mer, ou toute simple récolte de spirées ou d'oxalis, telle que les tissent les Dryades somnolant en été, lorsque les réveillent vers le soir les pluies soudaines à la douceur de neige? Ou préférerais-tu comme autrefois sur terre de sauvages fleurs à demi fanées, pâles de chaleur, et pleines d'un amer été, mais d'autant plus parfumées, plutôt que les fleurs glanées sur une rive du nord, et que nul pied du tropique n'a foulées.

Car toujours les splendeurs aux langueurs brûlantes t'attirèrent des cieux plus lourds aux deux plus puissants. Tes oreilles connaissaient tous les soupirs errants et liquides, là où la mer sanglote autour des promontoires lesbiens, le baiser stérile qu'avec la vague échange la vague plaintive, qui ne sait où est ce tombeau de Leucade, qui cache trop profondément le maître suprême du chant. Ah ! salés et stériles comme Tétaient ses baisers, la mer en furie roule Sapho, et les abîmes verts la portent ici et là, et tourmentent et secouent sa douleur, dieux aveugles qui ne savent pas s'attendrir.

Tu vis, ô frère, dans l'ancien temps où tu chantais, des secrets et des souffrances que nos yeux n'ont point contemplés ; ardents amours, charmant et vénéneux boutons de fleurs fermés, qui se montraient nus à ton regard plus subtil, mais, non à d'autres, et qui s'épanouissaient de* nuit dans un climat où nul n'a respiré; moisson cachée d'un temps luxurieux, péché sans forme, plaisir sans langage; où d'étranges rêves, dans un tumultueux sommeil, font pleurer les yeux clos des esprits blessés ; et avec chaque figure tu voyais l'ombre sur chacune, tu

voyais que comme les hommes sèment, les hommes récoltent.

O cœur sans sommeil, âme sombre qui jamais ne dors, toi qui eus soif de dormir et de ne plus vivre, et de ne plus aimer, d'être en paix et de ne plus combattre dans la mêlée, aujourd'hui les dieux vagues de la mort ont sous leur garde esprit et corps, et toutes les sources du chant. Est-on bien maintenant, là où l'amour ne peut faire aucun mal, où le plaisir sans aiguillon n'a plus ni bave ni crochet venimeux derrière la barrière à toujours close de ses lèvres ? N'est-on pas bien, là où l'âme se glisse hors du corps, où la chair se sépare de l'os sans une convulsion, comme la goutte de rosée se détache du calice de la fleur.

C'est assez ; la fin et le commencement sont une même chose pour toi, qui as franchi la fin. O main que n'a point serrée un ami qui ne te vit jamais, pour toi plus de fruits à cueillir, plus de palmes à gagner, plus de triomphe, plus de labeur, plus de volupté, plus rien que des feuilles d'if, et un peu de poussière. O yeux tranquilles, où la lumière ne dit rien, pour qui le jour est muet, pour qui nulle nuit de son doigt obscur ne commande à la vue de se taire ;

désormais dans votre langage, Pâme prompte ne parle plus de pensée, dormez, et ayez pour lumière le sommeil.

Maintenant les heures étranges, les étranges amours, tout cela est fini, songes et désirs, et chants sombres et doux. As-tu trouvé plr.ce comme amant sur les grands genoux, ou aux pieds de quelque pâle Titane comme ta vision d'ici-bas le sollicitait, sous l'ombre de la vaste tête blonde, dans le profond sillon de ses seins prodigieux, sur la pente solennelle de ses membres puissants endormis, sous le poids des tresses énormes qui gardent le parfum et l'ombre des forêts de pins du monde antique, où pleurent les humides vents des collines ?

As-tu trouvé quelque chose qui ressemble à ta vision. O jardinier des fleurs étranges, quel bouton, quelle fleur y as-tu trouvés semés ? Qu'as-tu cueilli dans ces ténèbres ? Ce séjour de là-bas, que contient-il de désespoir, de ravissement, de dérision, de vie, que contient-il de bien ou de mal ? Les fruits sont-ils gris comme la cendre, ou rutilants comme le sang ? Le sol vague produit-il quelque plante comme les nôtres, les plaines vagues donnent-elles la vie aux

racines de quelque végétal terrestre, dans ces régions basses où le soleil et la lune sont muets, toutes les étoiles silencieuses. Y a-t-il bien quelques fleurs, quelque fruit ?

Hélas, bien que mon chant, dans son vol, suive, ô charmant et étrange trère aîné, tcn chant plus aisé, et les empreintes de tes pas plus rapides, je ne sais quelle vague dérision, quel éclat de rire mystérieux des êtres dépourvus de langage, qui gardent les morts, je ne sais quelle échappée qui laisse inutilement apercevoir la tête voilée de Proserpine, quel faible écho de larmes dédaignées, versées par des yeux effacés, incapables # d'action, quelle musique cadencée de soupirs morts qu'exhalent des bouches pâles, voilà ce qu'entend l'esprit attentif, voilà tout ce qu'il voit s'élever.

Tu es loin, trop loin pour que les ailes des mots te suivent, loin, trop loin pour toute pensée, pour toute prière. Pourquoi nous mettre en peine de toi, qui n'es que du vent, de l'air? Pourquoi nous fatiguer à regarder où tout ce qu'on voit est vide ? Et pourtant, avec un peu d'imagination, pourtant avec un peu de désir, les rêves poursuivent la mort comme le vent pourchasse un feu follet, nos rêves pour-

suivent nos morts, et ne les trouvent point. Toujours, et plus rapide qu'eux, la flamme ténue s'enfuit, la lueur, qui rase le sol, nous échappe dans un ciel illusoire ; toujours l'oreille attentive est sourde, et toujours aveugles sont les yeux déçus.

Ce n'est pas toi, non, ce ne sera jamais toi, dans le cours changeant des temps ; ce n'est pas toi, mais cette résonnance de ton âme triste, c'est l'ombre de ton rapide esprit, c'est ce rouleau de papier scellé aue je touche de la main, et nulle mort ne saurait interdire à mon esprit la communion avec ta poésie. Ces souvenirs et ces mélodies qui se pressent sous les portiques tendus de voiles d'une Muse funéraire, — voilà ce que je salue, voilà ce que je touche, ce que je serre et plie, comme si j'avais dans ma main une main à tenir, ou comme si, dans mes oreilles, roulait la lamentation rythmique d'une foule de pleureurs.

Je suis parmi eux, moi aussi, en pareille attitude, comme lorsque la bûche n'est plus qu'un tas de cendres, qu'on a poussé en un tas les charbons, qu'on a fait l'offrande aux morts et à leurs dieux, quand les vieux pleureurs ont fait tout cela et se lèvent pour faire la libation, moi aussi je me lève, et aux dieux

et aux morts je fais ma révérence sans prière, sans éloge, et je verse mon offrande à ces êtres inconnus, les dieux des ténèbres, ce que produisent mes domaines de miel et d'aromates, et ce que je puis trouver de fruits dans cet air glacé, et je dépose, pareil à Oreste, en travers de la tombe, une boucle coupée à ma chevelure.

Mais arrachée par nulle main, par nulle trahison, non comme sa tête gisante à terre, la tête du chef, de l'ardent guerrier qui fit de Troie une ruine, tu es là gisant, et sur cette poussière que ne raviveront aucune larme, ne tomberont pas de larmes comme celles que tous les hommes entendent tomber Tune après l'autre, à la larme succédant la douce et impérissable larme, sur les feuilles entr'ouvertes du livre des saints poètes. De toi nul Oreste, nulle Electre ne porte le deuil. Mais penchant vers nous leur urne pleine de souvenir, les Muses les plus hautes, celles qui remplissent tous les siècles, pleurent, et le cœur de notre dieu est ému de tendresse.

Car il ne prodigue point sa force sacrée, le maître de lumière, et bien rarement il rend manifeste sa musique et sa puissance parmi nous, fils des ténèbres d'ici-bas, dans les cœurs qui s'ouvrent et les lèvres

qui s'adoucissent par la. douce flamme et la chaleur de chants qui brillent. Sans doute il fit goûter à tes lèvres un vin amer, et sans doute il les nourrit d'un pain amer; pourtant c'est de sa main que sûrement ton âme reçut sa nourriture, le feu sacré qui laissa sur ton esprit une cicatrice fut allumé à sa flamme, et il nourrit ton cœur affamé, celui-là qui nourrit nos cœurs avec de la renommée.

Aussi maintenant, au coucher de soleil de ton âme, lui aussi, le dieu de tous les soleils et de tous les chants, il s'incline, pour entrelacer son laurier à ta couronne de cyprès, pour sauver ta cendre de Finjure et de l'oubli. C'est pourquoi, lui aussi, voyant tout ce que tu fus, ce que tu es, son cœur sacré s attriste et se remplit de pitié, et il te pleure, toi le dernier mort de ses nombreux enfants, et il consacre de larmes étranges et de soupirs d'un autre pays ta bouche qui a perdu sa mélodie, tes yeux qui n'ont . plus de soleil, et sur ta tête que rien ne fera revivre, il verse la lumière des cieux souterrains.

Et Ton pleure avec lui sur les routes Léthéennes, et elle ternit de larmes l'éclat changeant de son sein glacé, cette obscure Vénus de la colline creuse, cette

chose transformée qui fut la Cythéréenne, dont les lèvres depuis longtemps ont perdu leur divin rire grec, dont la figure a perdu son nom d'Erycine, fantôme, divinité d'amertume et de luxure ; toi aussi avec sa chair blanche et son ensorcellement, elle a fait de toi, pour la seconde fois, sa proie mélancolique, elle t'a poussé et il t'a fallu parcourir une fois de plus le lieu où il n'existe nul sentier et les ombres que l'enfer chauffe encore.

Et maintenant aucune verge sacrée n'éclatera en floraison, nulle salutation répétée en chœur n'attirera vers la lumière un esprit las de parfums et de douce nuit, et les yeux fatigués d'amour, et les mains, et le sein stérile. Il n'y a nul remède à de telles choses ; rien à corriger, rien à altérer; aucun de tous nos chants, ô ami, ne saurait rendre la mort intelligible, ou la vie durable. Malgré tout, avec des roses, et du lierre et de la vigne sauvage, avec des sons pleins d'énergie, je remplis du moins la place où habitent les blancs songes^et j'orne de guirlande un invisible sanctuaire.

Dors, et si la vie te fut amère.. pardonne ; si elle te fut douce, remercie; tu n'as plus à vivre, et c'est

bon de remercier, et de pardonner. Du jardin mystique et funèbre où, pendant tout le jour, tes mains tressaient en stériles guirlandes les fleurs maladives du secret et de l'ombre, verts boutons de chagrin et de péché, restes gris, aux odeurs douces, pâles de poison, ou cœur gonflé de sang, passions qui jaillissaient du sommeil, et pensées qui prenaient leur essor, la mort ne nous emportera-t-elle pas tous un jour comme toi, parmi les jours évanouis?

xvin

Pour toi, qui es maintenant une âme silencieuse, mon frère, reçois de mes mains cette guirlande et adieu. Mûrie est la feuille, et glaciale est l'odeur de l'hiver, et glacée aussi la terre solennelle, mère fatale, au sein plus désolé que ne fut celui de Niobé, et entre ses seins se dresse une tombe. Sois néanmoins content, toi dont les jours sont accomplis, tu n'as plus devant toi rien qui puisse te tourmenter, rien dont la vue, dont le bruit te fasse désormais la guerre, toi pour qui tous les vents sont immobiles comme le soleil, et toutes les eaux immobiles comme le rivage.

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