LE DERNIER ORACLE (A. D
Dites au roi que Fédifice à la savante artrntecttrre gît sur le sol ; que Phecbm n'habite plus cette de* meure, ni le laurier prophétique ni la source babfllarcfe ; que l'eau jaseuse a disparu.
Des années ont surgi et disparu dans Tes ténèbres ou dans le crépuscule, des siècles ont grandi et se sont évanouis, qui ne connaissaient ni Toi ni les tiens, pendant que le monde cherchait la lumière dans la nuit et ne cherchait point ta lumière, depuis que le dernier pèlerin a tristement quitté ton sombre et mystérieux sanctuaire. Sombre était le sanctuaire, et silencieuse la source de poésie qui en jaillissait, hormis ces paroles plus tristes que des larmes de sang, ces paroles qui disaient :
Dites au roi que le glorieux édifice gît sur le sol, que les sources qui parlaient sont taries et mortes ; il ne reste plus au Dieu ni cellule, ni t'oit, ni abri. En sa main le laurier prophétique ne fleurit plus.
Et tristement le cœur magnanime du grand Roi, ton dernier et fidèle adorateur, s'est senti percé et déchiré par ta réponse et, dans son désespoir, il a laissé fléchir sa tête, il s'est laissé aller à la dérive dans la marée du monde en tumulte, et en mourant :
« Tu as vaincu, a-t-il dit, Galiléen. » Il dit et il expira. Et le monde, qui était à Toi et à nous, au temps où les Grâces prenaient les Heures par la main, s'est glacé comme une Vague d'hiver sous le vent sorti d'un sépulcre largement béant comme un abîme, qui s'ouvre de toute sa largeur, pour engloutir la lumière qui était si chère au monde. O Père de nous tous, Pean, Apollon, toi qui tues et qui guéris, écoute.
Siècle sur siècle, ta bouche resta muette, ta face fut cachée, et les lèvres et les yeux de ceux qui t'aimaient dans ta cécité et dans ton mutisme, cessèrent de te voir, cessèrent de prononcer ton nom. Léchant déserta leurs lèvres qui s'interdisaient ton nom, la j lumière s'enfuit loin de leurs yeux qui voyaient venir ; le règne du Dieu étrange. Au lieu de lumière le feu, ! au lieu de ciel l'enfer, les psaumes à la place des! pœans, emplirent les yeux les plus clairs, les lèvres ! les plus doucement chantantes, lorsque, succédant au! chant des Grâces, la lamentation du Galiléen fit retentir le monde entier, le monde douloureux, d'hymnes de colère et de péché. Oui, nous ne te voyons plus, Père, comme ils t'ont vu ceux qui t'adoraient: quand le monde était à eux et à Toi, ceux dont les
paroles avaient, de par ton propre pouvoir, le pouvoir de t'attirer du ciel, jusqu'à ce que la terre parût plus divine que le ciel. Car les ombres sont autour de nous, planant encore quand l'obscurité est à moitié disparue et que le suaire de la nuit morte couvre la face de la jeune, de la vivante aurore. Car le passé n'est point entièrement passé, bien que le mot qui tombe de ses lèvres soit le dernier, bien qu'emportant avec lui sa croyance, le temps soit disparu où les hommes étaient comme des bêtes qu'on saigne, comme les moutons ou les porcs qui se vautrent dans les abattoirs de la crédulité ou de la peur. O notre Père à tous, Pean, Apollon, toi qui tues et qui guéris, écoute.
Pourtant il se pourrait, Seigneur et Père, et nous pourrions le savoir, que nous qui t'aimons, nous voyions nos ténèbres faire place à la lumière, à plus de lumière que n'en salua jadis le prophète ou poète debout, couronné, dans sa robe et souverain en ta présence. Leurs rêves t'asservissaient à la ressemblance avec un dieu unique, un dieu plus grand que tous les dieux qui étaient sujets à se flétrir et à croître. Fils du dieu brillant qui avait le Temps pour père, ainsi ils te nommaient, Toi, ô notre Père, qui étais bien plus vieux qu'ils ne le savaient. Car nulle pensée humaine ne créa des dieux à aimer ou à honorer, avant que le chant ne fût né dans l'âme muette, et soit en rêve, soit dans la réalité, la terre ne pouvait
placer au-dessus d'elle le ciel jusqu'au jour où les lèvres de l'homme firent de la parole un langage et tu fus la parole et la vie, l'esprit de l'homme et son souffle ; et les dieux qui se courbent devant toi, reçurent de tes mains et la vie et la mort. Car ces dieux sont des fantômes qui se dissipent, qui, un siècle ou deux après, ne sont plus. Impitoyables ou miséricordieux, passionnés ou chastes, ils périssent, mais Toi tu dureras. Que leur vie soit pareille à celle du cygne on de l'hirondelle, ils passent, comme une année s'enfuit. O notre Père à tous, Pean, Apollon, toi qui tues et qui guéris, écoute.
Toi, la parole, la lumière, la vie, le souffle, la gloire, puissant à porter secours et à guérir, à soulager et à faire périr, à toi appartient toute la poésie humaine, l'histoire entière du monde. Ton jour n'est point entre un matin et un soir* Anciens ou plus jeunes, les dieux sont ensevelis ou procréés entre un lever et un coucher de soleil ; ils surgissent à l'orient et à l'occident ils sont tombés et oubliés. Leurs origines sont nombreuses, mais leur fin est une. Diverses de naissance, les divinités vont à une seule mort déterminée d'avance, comme l'âme dont naquit chacune fait place à une autre. Les dieux succèdent aux dieux et ils s'en vont découronnés, dépouillés de leur consécration ; mais l'âme qui leur donna forme et verbe, elle, dure éternellement. Le soleil est-il donc banni du ciel ? La poésie est-elle donc
chassée de l'homme î La vie qui avait le chant pour levain, pour accélérer le sang qui coulait dans les veines des années sans poésie, années plus amères et plus froides que ks larmes, le ciel qui n'avait que toi pour lumière, pour vie, pour verbe, pour témoin, ô soleil, n'ont-elles rien entendu, rien vu, sont-elles vides, aveugles, muettes, sourdes ? O Père de nous tous, Pean, Apollon, toi qui tues et qui guéris, écoute !
Le Temps se leva et, pour te réveiller, te heurta dans ton silence. Le crépuscule et l'obscurité descendirent sur les hommes qui tombèrent de ton sein. Tu étais immobile et sombre, enveloppé de lumière, derrière le matin, jusqu'à ce que l'âme de l'homme levât les yeux et te vit, jusqu'à ce que 1 ame aveugle et muette reprit de nouveau parole et vision. L'homme peut ne pas adorer la lumière de la vie qui est en lui. A ses yeux les étoiles dont les feux s'obscurcissent à ta vue brillent comme des rayons de soleil sur la nuit de la mort et du péché. Le Temps se lève de nouveau avec un ordre de réveil plus énergique. Le crépuscule a soufflé de nouveau avec une haleine plus éclatante, vêtu de nuages, d'étoiles, de rêves qui se fondent au matin. Voyez les dieux qui gouvernaient par la grâce du péché et de la mort, ils sont vaincus, ils sont brisés, ils sont frappés, ceux dont la puissance faisait pâlir l'univers. Ils sont une poussière qui ne se lèvera plus, qui ne s'animera
plus, quand même le monde se lamenterait sur leurs morts. Comme un chien sur la piste d'une bête sauvage, ainsi le temps fait la chasse à leur divinité. Comme des loups, quand la meute fait tête, ils sont dispersés, ils fuient, ils ont fui, ils ont tui bien loin des cris, bien loin des appels, bien loin des clameurs et des voix joyeuses. O Père de nous tous, Pean, Apollon, toi qui tues et qui guéris, écoute.
Chaque jour, ton ombre brille resplendissante dans le ciel. Le soleil lui-même est l'ombre éblouissante de ta face. Roi, les routes du ciel se couvrent d'or sous tes pas ; dieu, l'âme de la terre se réchauffe à ta grâce. Sur tes lèvres est le langage humain dont les dieux furent façonnés ; en ton âme est la pensée qui les crée et les tue. En ta lumière, en ta chaleur, ils s'incarnent et ils se revêtent de passions. L'âme de l'homme donne et prend à l'âme de l'homme lumière pour lumière. De même qu'ils ont connu de toute antiquité ton nom, nous le savons aussi, guérisseur qu'on invoque dans la maladie, tueur qu'on invoque dans l'injuste souffrance, lumière des yeux qui ont vu ta lumière, dieu, roi, prêtre, poète, que le chant te rappelle vers nous pour que tu nous guérisses par le chant. Car ton royaume n'est point passé ni ton pouvoir chassé hors de sa place. Ils ne chasseront pas du soleil le jour. Ils ne chasseront pas du monde le chant. Par le chant et la lumière qu'elles donnent, nous savons que tes oeuvres vivent. Avec le présent que
tu nous as fait du langage, nous louons, nous adorons, nous supplions, nous nous levons à ton commandement et nous te suivons, nous crions vers toi, réponds, apparais, ô Père de nous tous, Pean, Apollon, toi qui tues et qui guéris, écoute !