‹ Nouveaux poèmes et balladesChapitre 3 sur 46 · DANS LA BAIE · texte numérisé non relu

DANS LA BAIE

Au delà du couchant vide, avant qu'aucune étcile ne vienne de l'Orient se fixer sur le ciel, alors que l'Occident s'emplit des sonorités des eaux ou de leur sommeil, il y a comme un port ayant pour jetée les nuages, où s'abrite la flotte contre les vents du large qui maintenant n'agiteraient pas une plume à la surface de la mer.

Par dessus la molle courbe de la baie où ne souffle nulle bise, vers le sud-ouest, plus loin que ne fuient la nuit et le jour, plus bas que ne plonge le soleil à son coucher, plus haut que n'atteint l'aurore quand elle raye de flamme le front du ciel, ma pensée, avec des yeux et des ailes largement ouverts, s'en va trouver le séjour des âmes auquel j'aspire.

S'il existe un lieu où une âme puisse se dépouiller de sa robe et de ses entraves ; si la puissance, le feu, la force qui remplissaient d'ardente lumière les âmes dont l'ombre est la moitié de la lumière que nous voyons, survivent et ne sont point éteints dans la nuit, cette heure devrait montrer ce que m'a caché tout le jour.

Ignorée de la nuit, elle n'est point révélée au jour, elle n'est apparue ni à la. lumière du soleil ni à celle des étoiles,, ni sous l'œil béant de la lune ni lorsqu'elle suit, d'un pas glissant, cette route qui conduit à leur univers que nul pied ne foule et que rien n'e'claire. Il n'en monte aocun souffle, aucune musique, qui vienne se mêler aux bruits de l'hiver ou aux vents de maL

Mais là où la lumière et les ténèbres réconciliées, portant à elles deux la terre comme un enfant nouvellement sevré entre les mains hésitantes de la vie et de la mort, comme si elles portaient la forme à peine éc'ose de la terre, lorsque la vie s'éveilla en

tremblant dans ses membres et sourit, là l'espérance peut croire trouver ce que vaut l'espérance.

Plus loin que l'Hadès, plus loin que l'Elysée, plus loin que le cours si long, lent, uniforme et puissant du Lethé, pins loin que le filet où toutes les âmes sont prises an piège, le réseau des eaux stygiennes, — • si votre chant, ô nos frères, n'a point été étoufïé, mais s'il est resté fort, comme il Tétait, avant que vous aussi vous eussiez rejeté votre enveloppe charnelle.

Si ces deux jumelles ont survécu à votre souffle terrestre, ta prie foulant aux pieds le chagrin, la vie dévorant la mort, si la vie parfaite possède et pénètre intérieurement votre vie, et si, comme vos paroles, vos âmes ne sont plus sujettes à mourir, cette nuit, parmi tontes celles que la nuit ramènera, mon âme doit entrer en rapport avec l'âme de l'un de vous.

Au-dessus du couchant, je pourrais voir tes yeux, qui, dans nos deux, étaient au-dessus de l'aurore, fils des chants du matin, — tes yeux qui étaient les premières lumières à éclairer cette atmosphère réchauffée,

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là où au travers des hommes on voyait se lever le front de l'Angleterre, et où Ton entendait la plus sonore des notes de ta lyre.

Si ton feu n'a pas perdu une seule de ses étincelles, ô Titan, qui naquit d'elle, une Titane, à travers le couchant, à travers la limite de l'aurore, envoie de ta lyre un son, de ton feu une étincelle, pour changer la face de notre indignité, pendant cette heure qui sépare la lumière des ténèbres.

Pour changer la face de notre temps glacé qui, parmi tous les chants qui montent à ses oreilles, n'en entend aucun de comparable au tien ; qui, de toutes les lumières qui s'allument pendant tout le jour,ti'eii aperçoit aucune de comparable au Sirius éblouissant de ta rapide et ardente sphère; qui, dans l'encombrement du crépuscule, ne connaît ni tonnerre, ni aurore pareils à ton chant.

Le vent de mer n'a-t-il pas balayé la plage nue de la mer pour frayer, avec un feu pur, à travers l'air sans tache, le chemin que fouleront tes pas sanctifiés et

les pieds que n'ont pas pressé le sol terrestre ? N'a-t-il pas déployé un voile aussi splendide que la chevelure du dieu-soleil, pour cacher ou pour mettre en lumière ta tête imposante.

Le couchant n'a-t-il pas étendu sur la mer une route assez majestueuse pour toi ? Quelle heure, autre que celle-ci, serait ton heure et la mienne, situ as une pensée pour quelque chose de moins divin que ton âme ; si tu pouvais avoir un souvenir pour moi, Mario we, comme toute mon âme est remplie de ta pensée.

Devant la face de la lune comme devant le soleil, l'étoile du matin et l'étoile du jour sont une même chcse,' pour toutes les terres des hommes comme pour VA igleterre. O si la nuit pesait lourdement sur nous, avant que notre jour prenne son vol, verse quelque consolation fortifiante, de ta journée naguère accom-

ie, sur nous pâles fils de la dernière lumière.

Car, assurément, frère, maître, seigneur et roi, partout où ton pas et ta figure mettent un tressaillement dans les yeux des âmes qui te rencontrent

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quelque part et qui ont pour lumière et pour douce haleine ton âme, là il doit s'attacher quelque reste d'amour pour le vieux pays où tu as vécu, là il doit y avoir autour de toi quelque amour bien vivant pour T Angleterre.

Ici, de son rivage à travers la mer la plus ensoleillée, mon âme interroge le soleil à ton sujet et vagues et rayons me répondent. Quand tes pieds rendaient ses voies plus fleuries, et leurs fleurs plus parfumées par le passage d r un dieu futur, encore enfant, ces vagues rejetaient comme de r écume la flotte de ses ennemis.

Elles la rejetèrent au loin comme une écume, et» comme des herbes marines, les épaves furent promenées dédaigneusement d'un écueil à l'autre, les rochers se les renvoyaient, et toute la mer éclata de rire et fut illuminée par un exploit immortel, qui sema nos ennemis dans ses plaines comme une semence, et fit de ses côtes un ancrage pour tcn âme.

Alors dans ses campagnes vertes du sud, toi le fils d'un pauvre homme, tu eus, pendant un court instant,

ta part entière de joie à demi éclose, qui mûrit chacun de nous, et doit nous rassasier de douleur largement épanouie et de passion ; avant que le monde sauvage île te saisit par ton cœur ardent, et ne sourit en faisant périr si prématurément ta divine enfance.

Car si jamais un pied divin foula nos campagnes ici-bas, tu étais assurément comme un dieu. Qui sait quelle splendeur de rêves étranges fut répandue, avec des ombres sacrées, et des scintillements d'or et dé pourpre, par des fenêtres de sanctuaire, par la pierre et le gazon, sur ta belle tête fière et révoltée.

L'ombre ne resta pas, mais la splendeur reste, notre frère, jusqu'au dernier jour de l'Angleterre. Il n'y aura jamais un jour, une nuit, sur la terre anglaise, il n'y aura jamais printemps ni été, jamais juin ni mai sans qu'un son ou un rayon de lumière ne nous arrive de toi, comme le matin nous arrive de la mer.

Comme l'aurore qui n'est point encore tout à fait levée, et qui pourtant n'est plus cachée, ou comme

un coucher de soleil qui n'est pas à son terme, c'est une lumière qui s'allume comme à des yeux vivants, aux paupières froides, éteintes, closes d'un homme dans l'immobilité de la mort, c'est comme'un rayon revenu des cieux lointains de la mort, pour nous toucher tout vivants de sa flamme, et nous empêcher d'oublier notre existence.

Car dans ce ciel, que peut être la lumière des lumières, quelle splendeur d'étoiles, quelles sphères de flammes peuvent résonner, que personne n'en puisse savoir le nombre et le nom, pas même tes frères ; nous l'ignorons, oui, nous l'ignorons, nous dont les yeux aspirent à la lumière qui t'éclaira, nous dont les voies sont les mêmes que les tiennes.

Mais si les énigmes que nous déchiffrons dans le sommeil, sans y avoir confiance, sont réellement une flatteuse vérité, comme les appela celui qui surgit le plus puissant parmi nous, celui qui te dépasse autant que tu nous dépasses nous-mêmes, là, pourrions-nous dire, toute fleut de toute notre semence, toutes les âmes chantantes sont comme une mer sonore.

Tous ceux qui, sur cette terre, furent de ton espèce et de ta race, à tes côtés, au-dessus de toi, pleins d'amour, et animés d'une âme largement ouverte à la poésie, et un seul au-dessus de tous, — un seul dont la lumière enveloppe toutes vos gloires — avec toutes les notes, de la voix du rossignol à celle de la tourterelle, remplissant le monde que nous aspirons à con-. quérir.

Le monde qui voit dans le ciel la lumière souveraine du soleil Shakespeare, et la nuit farouche où veillaient les étoiles, de Webster, et au-dessous les âmes jumelles * Tunique couronne poussée dans les jardins royaux, cueillie sur la lande champêtre, et cù s'entrelacent toutes les fleurs qui charment les coeurs humains.

Et cette ardeur immuable, rouge de feu comme mars, au milieu du flot mouvant des étoiles plus douces, qui se nourrissait d'amour et des actions les plus terribles qui aient jamais été accomplies, à travers les grilles de la prison qui servit aux fiançailles de la prisonnière incestueuse, et toi la plus altière de

toutes ces flammes, une seule exceptée, notre étoile du matin, Tunique qui se lève avant le soleil.

Et une seule lumière s'est levée depuis la tienne pour parcourir une telle orbite, tu l'as vu, ô Phosphorus, de ta place orgueilleuse, tu as vu Shêlley, celui qui. fut pour toi comme la lumière au feu, comme l'aurore à l'éclair; moi, pareillement, moi, ô notre frère, tu me verras, et je te contemplerai face à face avec ta gloire.

Jumeaux qu'emporta la mort dans la même année de leur virilité, dans les profondeurs aux pentes escarpées, jumeaux que pleurèrent nos pères. De l'éclat des larmes d'Apollon, se forme autour de vos mémoires une auréole plus sainte, entretenue dans la plus grande fraîcheur parmi toutes les sphères chantantes, et qui porte à travers les mois et les années les couleurs d'avril.

Un destin jumeau vous emporta au milieu de votre ardente carrière. Les hommes de moindre valeur accomplissent un plus long trajet. Vous, de la date sombre qui nous sépare, vous apparaissez

souriants, couronnés comme des dieux qui bravent le destin ; car votre bonheur a été plus fort que sa malice, et si jeune que fût sa victime, il la frappa trop tard.

Cependant l'amour et le dédain, la foi et l'incroyance, unissent moins intimement à des âmes plus grandes ; un désir qui fait de trois âmes une seule, prend les grandes et les petites comme en un seul filet intellectuel, tissu d'espérance en ce qui pourra être accompli encore, avant que l'amour ou la haine se souviennent ou oublient.

Tissu de foi et d'espérance, et d'un amour trop grand pouf supporter les chaînes de la vie, de la mort et du destin, tissu d'amour, d'espérance et de foi trop chères pour prendre l'empreinte du doute, pour changer, pour craindre ; tissu où se mêlent des fils de colère et de haine, souillés d'une teinte de sang par plus d'une année ensanglantée.

Qui ne peut haïr est incapable d'aimer ; s'il souffre, ses larmes sont stériles comme la pluie inféconde qui

ne fait surgir nulle moisson dans la plaine de la mer verte. Et le rire de cet homme est vain comme les ronces qui craquent sous les pieds. Aucune foi ne peut toucher, animer, frapper, apaiser le cœur qui n'a pas un cœur dont il se défie.

Mais vous, si parfaits en votre haine et votre amour, nos deux frères jumeaux si grands, vous qui nous montrez vos deux têtes réunies sous un même rayon, les mains fortement enlacées, et qui avez sous les pieds le ver aux morsures tenaces, suceuses, qui tenta de vous blesser en votre vie, de ces hauteurs si lointaines, jetez un regard d'affection et non de dédain sur cette terre, notre pays qui fut le vôtre.

Car c'est l'amour qui nous fait défaut, c'est l'aide, la chaleur, la lumière pour nous revêtir, nous réconforter de puissance. Mais que pouvons-nous pour recevoir ou donner aide ? Vous, au contraire, plus que n'est le soleil levant à l'aveugle et froide mer, qui se lamenta si bruyamment avec toutes ses vagues pendant toute la nuit, vous seriez beaucoup plus, étant bien plus glorieux.

Ce que le feu est à la glace, ce qu'est le repos à la fatigue, ce qu'est la rosée aux champs sans fleurs, ce qu'est le sommeil à la douleur qui s'apaise, ce qu'est l'espoir rentrant dans les âmes longtemps déchues de l'espérance, ce qu'est le sang renouvelé aux membres desséchés et à toute veine où le pouls ne bat plus, tout cela nul homme ne peut l'être pour nous, excepté vous.

Il y avait une rose avant le lever du soleil, et une autre après le coucher du soleil, plus charmante que le soleil, et maintenant le ciel est sombre, et brillant et plein de bruit, par le vent, par les flots d'étoiles, pas la lune, par le nuage; et le cri de la nuit résonne dans le linceul et le voile qui s'allonge. Qui peut nous aider, s'il n'existe nul espoir comme le vôtre ?

O bien-aimés, nos frères, si vous existez, alors nous ne sommes pas abandonnés. Cette bonne terre, que votre naissance a embaumée pour toujours, et que votre amour a faite brillante pour tous les hommes, et digne d'être enchaînée et baisée, et épousée par la mer, ne serait pas notre mère, si vous n'étiez point nos frères.

Parce que les jours étaient assombris par les dieux et les rois, et que dans la main du temps les heures étaient comme des verges quand la force et la crainte mettaient aux prises la foi et l'espérance, vous n'avez point faibli, ni laissé tomber de vos ailes les plumes arrachées ; et nous qui n'affrontons pas des choses plus désastreuses, comment faiblirions-nous en face des rois et des dieux ?

Car maintenant la profondeur, l'épaisseur des plumes de la nuit diminuent sûrement sous le souffle du vent naissant dont les pieds sont duvetés le matin et l'on entend déjà dans les deux l'haleine que chantent les ténèbres à la mort. Et toute la nuit où les hommes gémissaient et péchaient, faiblit en entendant ce que dit l'aurore.

O premiers-nés de l'espoir, et les plus beaux, vous dont les proues ont, les premières, sillonné la mer insondée, par la pensée, d'où tous les siècles morts et sombres surgissaient pour barrer la route à l'esprit de Thomme, de peur que la vérité ne l'affranchît ; le lever du soleil et son coucher, voyant une seule

étoile, reprennent courage comme nous à savoir que vous êtes là.

Vous ne vous levez pas, et vous ne vous couchez pas ; c'est nous qui disons que vous avez un lever et un coucher, comme des espérances qui ont un coucher et un lever ; nous qui regardons vers la mer, d'une baie fermée par la terre. Mais là où, enfin, la ligne des eaux est la même que la ligne du ciel, là où la vérité et l'espérance ne sont pour vos yeux qu'une seule lumière solaire, il n'y a pas de lever ni de coucher de soleil pour marquer les jours.

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