EX-VOTO
Quand, pâle, leur dernière heure se lèvera sur ces yeux mortels, pareille elle-même à quelqu'un qui meurt, et qu'elle me donnera en mourant le dernier -froid baiser, et qu'elle reploiera dans une étreinte serrée, autour de mes membres, son ombre froide et douce comme un vêtement enroulé, et qu'elle lep laissera étendues là;
Si mon âme voulait dire quelque chose, pouvait obtenir qu'on m'entendît prier le Dieu à qui je dois ma vie, afin qu'il daignât prêter l'oreille, la grâce qu'implorerait mon cœur, ce serait de ne point trouver de tombe sur terre, que les printemps de ce monde embellissent, que les hivers de ce monde obscurcissent.
Que n'y croisse point, dans la succession des heures, la froide et aveugle semence de fleurs créées par de nouveaux rayons et de nouvelles pluies d'orage, aux dépens de membres qui se décomposent, que je ne partage point avec la terre, mais que je trouve pour renaître par la mort, un lit plus large, plus chaste . et plus froid.
Non pas un lit dans la terre pour le printemps et la chute des feuilles, pas au cœur de la terre, rien de ce que fait la terre, quoique les hommes .appellent la terre la mère unique; ce n'est point elle qui me porta sur son cœur, c'est de toi que je suis l'enfant, ô ma charmante, et c'est ton frère qui me donna des soins, le vent, ton frère.
Vôtre, je suis né, et vous, le vent de mer et la mer, vous fîtes de toute mon âme en moi un chant éternel, une harpe à tendre et à toucher, pour l'amour du vent rayonnant, pour le charme de la mer, un chant qui ne leur manquerait jamais.
Tant que je suis de ce côté-ci de la mort, je n'entends point ce qui se dit de l'autre, je ne bois point l'haleine d'aucun d'eux, avec une gratitude qui vient du cœur, sans que dans mes veines, comme du vin, quelque parcelle de ton sang salé, quelque pulsation jaillissant de la mer salée ne bondisse vivante.
Quand tes lèvres salées aspirèrent presque le dernier soupir de ma bouche, est-ce que je fis tant de façon pour mourir de cette mort, comme les autres ? N'était-ce point un soulagement de penser que le calice dont le destin me présentait les bords pour y boire la mort, était le tien, celui de ma mère ?
Toi aussi, la terre qui nourris toutes choses, belle
comme ton plus bel enfant, toi qui vaux plus que ton plus noble fils, nous t'appelons, nous te savons plus douce, plus juste et plus redoutable que celui des vivants qui porte le plus haut la tête, plus que le mort même le plus saint, qui ait été déposé au plus profond de toi.
Le rayon de soleil sur la gerbe, la rosée qui tombe sur la feuille, tout ce qui est joie, grâce, et peine, sont à toi, c'est toi qui les donnes : c'est de toi que naissent nos amours, nos vies et nos amours: qui portent le deuil ou vont triomphants ; ivraies mêlées au blé, semences mortes mêlées à œlles qui; vivent.
Toutes les bonnes choses et les mauvaises, accomplies à la face du soleil, à la fin ne sont plus en toi qu'une seule chose, et reposent dans un contentement parfait; de même tous les mots qu'articule un souffle humain, toutes, les œuvres qu'un homme accomplit ou qu'il énonce, tout cela est entièrement fait pour la mort, et il n'est rien sur quoi l'on doive longtemps se lamenter.
, Esclave des fils sortis de toi, tu Tes en apparence, et pourtant tu es libre ; mais qui jamais imposera à la mer seulement l'apparence de l'esclavage ? Quelle charrue lui imposera de porter la semence vers le soleil et l'air, de fournir des fruits pour les repas de tes robustes fils, des flots de vin frais et écumant.
' Quel fils de ce vieux monde qui est tien, enivré du vin de la mort, a bu l'eau salée de la brillante mer* avec le rire sur les lèvres? Ton sang, ils le boivent, mais celui qui une seule fois a bu de la. mer une gorgée plus ample que de toi, celui-là, il ne boira plus, ensuite.
. De toi les fils des hommes boivent avidement, et ils ont encore soit; du vin dans leurs fêtes, et alors, en campagne pour le carnage. Mais la soif ne le tourmentera plus, celui qui d'une sensation qui devient de plus en plus trouble, a senti monter, couvrant ses lèvres, et.ses membres, l'eau incolore de la mer.
• Toute ardeur de soif douloureuse, la mer salée la rafraîchit et l'apaise mieux que toutes les sources, que tous les lacs, mieux que ruisselet ou nappe sans profondeur, puits où nul rayon a apporte sa brûlure à travers les frondes des fougères, qui cachent au! cerf et au héron là retraite qu'elles consacrent.
Que la 'paix soit à toutes les tombes sur terre, celles de la mort, du sommeil, de la naissance, toutes valent autant, Tune est comme l'autre. Mais quand mon heure sera là, ô mer, ô ma mer, vivant ou mort, prends-moi, moi aussi, ô ma mère. .