CHANT DE NAISSANCE
Pour Olivia Frances Madox Rossetli, née le 20 septembre 187s.
De l'obscur et doux sommeil, où nul rêve ne sourit, ou ne pleure, sortie par les lumineuses portes de la naissance, dans la douce et vague lumière, où le jour irêve encore de la nuit, pendant que les cieux prennent forme sur terre, blanche rose d'esprit et de chair, rouge lis d'amour, quelle note ont nos chants, qui convienne aux oiseaux et à toi, charmant oisillon couché près de la mère tourterelle ?
Non, en quelque petit chant sans paroles de toi, chant plus divin, quelques nouvelles trop bonnes pour être mises en mots apaisant le cœur d'un sourire, voih ce que nous pourrions espérer de toi, le plus jeune des oiseaux de Dieu, si ta douce sensibilité pouvait se mêler à la nôtre, si notre langage pouvait comprendre celui du pays d'où tu viens, avant que le tien ne devienne la langue des heures terrestres.
Avant que tes lèvres apprennent trop tôt leur première et tendre chanson humaine, douce, mais moins douce que maintenant, avant que tes yeux levés n'apprennent à lire des choses joyeuses et bonnes sans doute, mais aucune avant que la pensée soulève leurs paupières, pétales de fleurs, pour voir ce que la vie et l'amour sur terre t'apportent comme présents de naissance, mais nul présent ne vaudra le tien, à toi qui t'es donnée à nous.
Maintenant, avant que tes sensations n'oublient le ciel qui les remplit encore, maintenant, endormie ou éveillée, si tu pouvais le dire, ou si nous pouvions demander et être entendus de toi, au nom immortel de l'amour, de tes divines lèvres muettes et de ton beau langage silencieux, telles nouvelles arriveraient à nos oreilles, qui alors brûleraient qui les écoute, message trop haut maintenant pour que l'homme y atteigne.
Avant que la chevelure dorée du blé ne se fût flétrie, tu naquis, pour donner de la joie au temps heureux; ce temps qui, Tannée dernière même, tomba plus froid qu'une larme sur des cœurs et des espoirs tournés en tristesse. Grands espoirs et cœurs se reprenant à la vie en ton aurore, de ceux-là même, ô enfant, dont les sources vitales remplirent la tienne de vie, et sourirent, mais ensuite pleurèrent du sang
pour la moitié d'eux-mêmes, qui leur était ôtée (1).
Si mort et naissance ne font qu'un, et se couchent avec le lever du soleil, si la vérité n'est qu'une avec les rêves divins, un mot pourrait venir avec toi, pardessus la mer tranquille, profondément cachée dans l'ombre ou la splendeur, traversée par les voiles croisées de la mort et de la naissance, un mot de quelque nouvelle et douce chose, digne d'être apporté par des lèvres comme les tiennes, quelque mot d'amour, quelque arrière-pensée terrestre.
Si l'amour est fort comme la mort, par quel souffle aussi naturel que le tien, cela pourrait-il être dit ? Par quelle voie aussi aimable, l'amour pourrait-H nous faire savoir qu'il vit, qu'il n'est point mort ? Seul un tel mot ne serait fait que pour toi, si son amour et le tien se sont rencontrés là où se lèvent et se couchent les esprits, le sien que nous ne voyons point, le tien que nous voyons à peine.
Le sien, nouveau-né là-bas, comme toi nouveauné maintenant parmi nous. Le sien, qui ici avait une âme si féconde, et qui maintenant là-bas est voilé, silencieux, maintenant muet, comme tu l'étais l'an dernier, fantôme âgé d'un an. Si les lumières, en
(1) Oliver Madox Brown mourut le 5 novembre, à l'âge de vingt ans.
changeant de sphère, se rencontrent en leur change ment, la sienne ne pouvait-elle pas donner quelque rayon à la tienne qui était destinée à vivre, et rendre ta vie présente douce par sa vie passée ?
Laissons dormir les rêves qui rient ou pleurent, tous les rêves joyeux et tristes. La vérité est préférable aux rêves. Laissons passer les pensées qui changent et volent, douces et rapides pensées : la pensée est plus que tout ici-bas. La vie qui, Élite de la vie de l'amour, réside en nos yeux, vaut mieux que tout ce que peut créer aucune espérance, que peut forger aucune mémoire, cette vie nourrie, comme une fleur, d'amour pour le soleil et la pluie.
Deux fois royale dans sa racine, la douce petite bouture d'olivier ici-bas plantée dans une terre sacrée; deux fois douée de charme glorieux, par deux races nées du ciel, qui s'unirent pour la première fois en sa naissance ; charmant Dieu ou génie d'une heure charmante, pour l'amour de l'un et l'autre nom, qui porte la double couronne de l'amour et de la gloire, sois un gardien pour elle, sois favorable à la fleur au nom charmant.
19 octobre 1877.