‹ Nouveaux poèmes et balladesChapitre 31 sur 46 · POÈME OPPORTUN · texte numérisé non relu

POÈME OPPORTUN

Toi dont la beauté ne connaît point de devoir envers l'amour, qui jamais ne t'émeut, toi dont les faveurs sont des malédictions pour les hommes, et dont le sourire est un éternel fléau,

Toi qui [donnes la mort, et qui vis par la mort de ton doux présent, toi qui n'épargnes, ni ne prends souci, si ton dédain ne laisse vivre aucun amour ;

ffl

Toi dont la fleur impérissable ne produira jamais de fruit, comme l'orgueil qu'enferme son cœur ; mais dont les yeux sont ce que sont les cieux de mai, et les mots comme des roses perlées.

Toi dont la grâce se montre aux yeux des hommes

hautaine et capricieuse, comme Test ta volonté, toi dont les yeux sans pareils sont sans larmes, et dont les pensées sont comme les lis beaux et froids.

Toi qui prends les cœurs et fais naufrager les amours pour les semer en épaves derrière toi, toi que l'hirondelle pourrait suivre, assurée de trouver le printemps là où nous te trouvons ;

Toi qui éveilles les cœurs et les brises, les cœurs brisés te pardonnent, à toi qui refuses de t'arrêter, d'accepter le présent qu'amour pour amour pourrait te donner,

Toi qui bandes les yeux et qui les aveugle et traites le plus cruellement ceux qui t'ont servi le plus longtemps, toi qui parles et rends le plus faible des cœurs celui qui fut le plus fort.

Accueille en temps opportun une pensée de raison, songe quels présents nous pouvons donner;

apprends le devoir imposé à la beauté, l'amour qui lui assure l'existence.

La poussière qui couvre les amants morts depuis longtemps, la poésie la souffle d'une haleine qui illumine. A ses éclairs, leurs cendres blanches surgissent soudain en floraison qui vit et qui resplendit.

Ont-ils refusé de courber la tête ou de prêter l'oreille à l'amour et aux amoureux devoirs, la poésie n'a jamais sauvé pour l'éternité, l'amour, la moindre de leurs beautés.

Tous les noms gravés en lettres d'or des femmes d'autrefois, auxquelles les hommes gardent encore leur amour, nous sont les plus chers ; leur pensée est la plus près de nous ; si elles n'avaient point aimé, tous auraient péri.

Si de tes beautés il ne sort point de Iruit, dis-moi pourtant, puisque nul [ne peut les gagner, de quoi,

pourquoi l'amour se soucierait, pourquoi il songerait à aucune des bonnes choses cachées en elles.

Peine pour profit, voilà tout ce qu'on a : si les lèvres qui attirent celles de l'amant ne contiennent aucun trésor, au delà l'heure si légère qui plane.

Si elles ne donnent point, si elles n'échangent point présents ou rapts amoureux pour grâce ou guerdon, amour qui ne produit pas récolte de baisers, ne portera pas loin un fardeau sans récompense.

Si elles n'ont nul souci, qu'il y ait ou non de l'amour, si nul souffle de son haleine ne fait sentir sa brûlure, la joie doit emprunter de la poésie à la souffrance, la crainte doit enseigner à la route pour les conquérir.

La peine a ses mesures, douces comme celles du plaisir ; la crainte a ses caprices, où se cache profondément l'espoir ; des chants à lui chanter, des rêves

à lui apporter, et un lit de roses rouges pour qu'il y dorme.

L'espoir avec des yeux exempts de crainte et de larmes, ment et rit trop près de la foudre ; la crainte a un langage plus doux, et plus proche, où l'amour du cœur peut se cacher.

La joie, en plein jour, remplit ses heures de récréation, les remplit de chants où la gai té bruyante déploie son orgueil. La nuit et le matin tissent autour du chagrin des pensées aussi douces que le sommeil, où il peut se cacher.

Des figures sans grâce, des grâces sans amour, ne sont que des atomes qui dansent dans la lumière, sables qui s'écoulent, avant que le soleil soit au but de sa course, pétales de roses mortes avant les langueurs de l'automne .

Les charmes les plus doux, mais sans fruits, sont des incantations impuissantes pour écarter le péril

de la vieillesse ; si les lèvres ne donnent rien, l'amour ne vivra pas ; les yeux qui ne vont point au devant des yeux sont stériles.

Mais la beauté qui, fidèle au devoir, s'attache fortement à l'amour qui jamais ne se dissout, l'amour s'y fixera de peur qu'elle ne périsse, et sa racine portera éternellement des fruits.

Page 1