QUATRE CHANTS DE QUATRE SAISONS
L'hiver dans le Northumberland.
En dehors du jardin, les cieux humides prennent un air dur ; les portes sont barrées du côté de l'été. « Fermez la porte à la saison des fleurs, au rayon du soleil, et à la saison de Fondée ; faites place à notre saison », ont crié les vents sauvages. Jadis verts et joyeux, les bois succombant à la fatigue soupirent à chaque pas du soleil affaibli qui rentre chez lui. Un grand vent saisit corps à corps la vague, et parsème d'écume la surface morte et verte de la mer.
Par les montagnes, parles plaines, par les promontoires de la mer salée, notre bruyant vent du nord retentit et résonne ; sous lui les vagues échevelées se brisent et se divisent, et les vents font un bruit de tonnerre avec leurs ailes vastes comme des nuages ;
les embruns de mer font pâlir Téclat du phare ; ni voile ni nageur n'ose affronter les marées ; les neiges s'amoncellent en amas plus épais là où se cache la rosée du soleil, lorsque les feuilles sont dans tout leur éclat, sous la bruyère.
Terre verte et terre rouge, bord de marécage ou promontoire, tout est blanc comme une terre morte, tout se confond ; plus de bruyère aux senteurs de miel, plus de campanules à cueillir, si jolies par le beau temps sous un soleil fidèle ; la dévorante gelée a mangé toutes les fleurs qui embellissent les monts dénudés battus de la pluie ; et les vents, leurs ennemis, ont fait le lit de la neige dans le lit de la rose, ensevelissant protondément la rose dans le lit de la neige.
Ensevelis là plus profondément qu'aucun dormeur ; de doux rêves la garderont, tout le jour, toute la nuit. Bien que le sommeil l'engourdisse, bien que la saison l'accable, elle rêve d'été, et se berce de délice, endormie et rêvant, sous la bonne garde de l'amour, pendant que la pluie pleure, que nulle feuille ne s'attache; les vents vont venir et lui apporter du bienêtre et lui chanter des histoires et des chants, et de bonnes nouvelles du printemps.
Tirez le blanc rideau bien clos, et soyez certain qu'elle ne subit aucun dommage dans son lit mou et bas ; elle ne se sent pas plus refroidie, elle ne vieillit pas, quoique les neiges l'enveloppent des pieds à la tête. Elle ne se sent pas transie, comme l'herbe des champs et le lis dans le marais ou sur la haute crête d'une colline, ou quelque île verte et douce, dans les lacs des hautes terres ; elle dort tout le temps ; elle n'est point morte.
Car toutes les heures vient le soleil, viennent des ondées, ce sont les amis des fleurs ; ce sont autant de fées. Lorsque la gelée la fit prisonnière dans son piège, elles vinrent et l'entourèrent de feuilles, et l'enveloppèrent dans le suaire et le drap funéraire ; elles roulèrent autour d'elle de rouges feuilles, lièrent avec des feuilles mortes son front mort, et autour d'elle retentit un glas funèbre ; pour elle retentit le glas funèbre, et elles chantèrent : « Cela est-il bien pour elle ? Bien, vous trouvez-vous bien, rose ? » chantaient-elles.
Oh qu'est-elle, où est-elle maintenant la rose, ô tées ! tant l'air est piquant, tant le ciel est sauvage ?
Pauvre dernière rose ; la pire de ses souffrances, c'est ce bruit qu'elle entend, sachant que c'est celui de l'hiver; son hallali de chasse a effarouché l'hirondelle; volontiers elle la tuirait, volontiers elle prendrait son vol ; mais le vent emporte ses pauvres derniers pétales ; qu'elle eût seulement des ailes, elle ne mourrait pas.
Venez, puisque vous l'aimez, venez tout près et recouvrez sa figure blanche, et repartez de nouveau, avant que le coucher du soleil ne jette un regard sur l'écume qui danse, à travers les lances obliques de la brillante et blanche pluie ; et prenez pour heure de récréation la saison de l'hiver, comme si la saison de mai était ici, chantante, comme si les boules de neige étaient aussi molles que les houppes des dents de lion, qu'un souffle emporte en un brouillard, loin de leur tige, au printemps.
Tous les roseaux qui croissent dans notre ruisseau sont gelés ; les champs qu'il traverse sont durs et noirs ; la fée des eaux attend, sage et défiante, jusqu'à ce que le temps change, et que revienne le dégel ; « Eau, ma sœur », le vent l'a suppliée avec instance ; « ma sœur jumelle, fille comme moi du printemps, reste avec moi, joue avec moi ; prends avec moi la chaude route, tout droit vers l'été et au delà delà mer ».
Mais les vents changeront, et sage et défiante, la fée patiente des eaux attend ; toute resserrée, toute reployée dans une prison de fer, jusqu'à ce que le printemps revenu déverrouille les portes, jusqu'à ce qu'à grand bruit, comme un bruit de hache et de marteau, les ruisseaux enchaînés, et bégayants, qui se débattaient en camisole de force, font éclater leurs liens qui grelottent, et que les dégels délivrent la rivière grondante en un torrent tumultueux.
ir.
Dans le temps sauvage de mars, les blanches vagues rompent leurs lisières, et roulées ensemble de droite et de gauche, comme des herbes soulevées, et les troncs des arbres fendus, emportés par éclats, comme l'écume ou le sable, par delà le marais ou la saulaie, et les lits de roseaux dépouillés de leurs aigrettes, à travers mares et plats-fonds, vers le vent, sous le vent, tant que, n'ayant plus la langue liée, la large inondation et le jeune flux descendent en grondant pardessus les rapides, et donnent l'assaut à la mer.
Comme les joues des hommes pâlissent sur les rivages envahis, quand vers les rivages s'avancèrent à
travers l'eau les seigneurs combattants, quand, maussades et courbés par la crainte, ils virent, tout près du port, le corbeau aux ailes largement déployées, à la hauteur du grand mât, quand les moines épouvantés aperçurent, venant à eux, les oiseaux arrivant à tire d'ailes des rapides rois de la mer, de même la terre devient plus pâle, quand Ouragan le marin fond sur elle avec un rugissement dans le sillage de ses ailes.
O robuste marin de mer, pourquoi ta joue pâlitelle? Par le vent ou la grêle ou par crainte de toimême ? O lointain voyageur marin, ô porteur de tonnerre, tes chants sont plus rares que ne le sont les doux chants ? O étranger au pied rapide, ô coureur de la mer polaire, à travers les jours de danger, et les routes •Je crainte, souffle ici dans ton cor pour nous, souffle pour nous la clarté dans le ciel, envoie à notre oreille le chant de la mer.
Fais-en rouler le flot, jusqu'à ce que le cri qui en monte nous réveille du rêve qui nous en parle, enfants qui dormez, marins qui voyagez pour eux, avec une prière pour eux, Dieu ne prendra-t-il pas souci d'eux, les anges ne les garderont-ils pas ? N'épargne pas les houles, tes fléaux orageux, épargne-nous les
lamentations funéraires d'épouses qui pleurent, ne creuse pas pour nous de nouvelles fosses, ô vent, dans les replis multiples des abîmes des profondeurs.
O puissant vent du nord-est, roi de la mer, désolateur delà terre, hâte-toi pour tous les tiens, ou ton habileté dans Forage ne la possèdes-tu plus, pour tout effort, force pour disjoindre, ou force pour répandre, excepté de son présent, qui donna notre existence dont les mains sont occupées à tisser ce que les nôtres achèvent, dont les pieds foulent le sol audessous des orages et du tonnerre, et qui fit travailler notre étonnement à sa volonté.
Ses années et les nôtres, les puissances aveugles de son univers, ses étoiles et ses fleurs, ses nuits et ses jours, marée et fleuve, et vagues qui frissonnent et louent Dieu, qui donna des langues pour la louange. Les vents avec leur souffle, les fruits dans leur croissance, le temps dans sa marche, tant que le temps existera ; dans la mort et dans la vie, avec une feule action de grâces, louent celui dont la main est la force de la mer.
Printemps en Toscane.
Lis d'un rose rouge qui fleurissent sur la lumière, jardins aux joues de rose qui prennent leurs ébats dans le printemps, acacias aux lèvres roses qui rient en montant, comme les plumes façonnées pour une main de reine pour l'éventer avec un vent plus doux que l'aile d'une tourterelle sauvage, que chantent- ils dans le printemps de leur vie ?
Si c'est la rose que l'univers entend chanter, doucement dans la douce nuit, â haute voix pendant le jour, chants auxquels dansent leslucioles qui les entendent, si c'est là le chant du rossignol, jaillissant sous la forme d'une rose en mai, que disent-ils de la route que suit l'année ?
Que disent-ils de la route du monde qui passe en fêtant mai, quoi de l'œuvre des boutons dans les charmilles, quoi de la volonté du vent sur le mur, Où il agite les violiers, en soupirant et jouant, et se resserrant de nouveau comme un oiseau qui se cache, songeant aux heures où les fleurs devront tomber.
Hors de la gorge des oiseaux bruyants tombant en ondée, hors des parcs où bondissent les lis étendards, hors des bouches des roies agitées, hors des herbes
refleurissant sur les murs, hors des hauteurs où dorment les neiges pures, hors des profondeurs et des escarpements, un seul mot.
Un seul — des lèvres des lis-flammes bondissants, les joyeux lis rouges qui flambent à nos yeux, les grands lis vivants faits pour l'étendard et la couronne ; — un seul, des pentes où les pins dorment debout ; un seul de la terre profonde, un seul de la hauteur, un seul de la lumière et de la puissance de la ville.
Les plaines rient avec délices des hautes terres, d'où les vents de mai les nourrissent à haleine embaumée, du haut des collines qui contemplèrent, dans les anné.s laissées en arrière, une forme semblable à celles d'un habitant des îles des âmes heureuses, embellie par une âme trop belle pour la mort, les yeux sur la lumière qui les aurait frappés d'aveuglement.
Vallombrosa garde peut-être un souvenir lointain, de ce qui nous semble encore si proche que le temps ne l'obscurcit pas, ne le change ni le ternit, le pas qu'elle connut quand son feuillage était celui de septembre, la figure levée vers le voyant aveuglé par les étoiles, qui de sa prison vit se lever les étoiles.
Et Pise rêve à ses morts, sans porter le deuil, par amour de sa beauté qu'elle leur donna pour salaire. Et Prato brille du présent que lui fit le joyeux moine dont la main fut là comme la main du matin ; et
Sienne enchâssée dans la mer de sable rouge, élève sa tête plus haut que le flot de sable rouge. ^
Et bien loin dans le beau sud- ouest brille, ayant pour ceinture, et pour sandales, et pour plumes des fleurs, au coucher du soleil par dessus les terres qu'éclaire l'amour, la couronne posée sur le flanc de la colline qu'embellit la colline sauvage, là brille la ville de Sainte-Fina, aux belles tours, saluant le soleil de cent mains levées.
Terre de nous tous qui t'avons le plus chèrement aimée, mère des hommes qui furent les seigneurs de l'homme, et dont le nom agit comme un charme magique sur le cœur du monde, lumière de mon dernier chant, étoile de mes chants les plus anciens, en nous détournant de toi, ô ville charmante, qui fus nôtre pendant un temps bien court, nous ne pouvons goûter le bien-être, nous qui te disons adieu.
UEté en Auvergne.
L'aurore remplit la terre, large comme la main d'un homme en fête, elle remplit jusqu'au bord sa coupe de la fleur du vin caressant et étincelant. Elle coule, pleine à déborder, de la voûte d'air qu'elle fait vi-
brer, ces collines de couleur de rouille de fer, quand le matin se lève.
L'aurore, comme une panthère qui bondit, avec des ailes ardentes et aux plumes de feu, s'élance par la terre qui résonne sous ses pieds brillants, à travers tous ses cônes noirs de lave qui lui rejettent en écho leur réponse, et les falaises où nul pied n'a tracé de chemin, où se donnent rendez-vous les tornerres.
La lumière parle d'une voix large et sonore, du fond d'abîmes que le vent a purgés de tout nua^ r e, comme si en son cœur le jour était fier, et en son cœur le ciel était content ; les clochers rayés de brun et de gris s'embrasent aux cieux du jour, comme si les prières qu'ils prient avaient obtenu leur réponse.
Plus haut dans ces hautes premières heures montent toutes les pointes aiguës des clochers, et plus haut tous nos cœurs à nous que la couronne des antiques collines ; plus haut que la hauteur soutenue par des piliers, de cette étrange cime d'escarpement, touu brillante avec ses tours de basalte, dont le temps robuste fait fléchir la puissance.
Et là-bas cette fière et vieille ruine, tanière des sauvages princes de jadis, dont le sang fut en partit le mien, avec sa brèche béante et son profil allongevers le ciel, et qui, dans le temps passé, contemplait
toute la souffrance de la contrée désolée, et sur laquelle soufflerait le vent de leur livide fureur.
Mortes sont ces actions ; mais aujourd'hui encore leur souvenir semble irriter des pays qui, sans cela, pourraient oublier la marque de feu imprimée par le vieux monde. Morts sont leurs péchés et leurs jours; pourtant sous les rayons de ce rouge climat, survit un souvenir bien âpre qui marque leur pays comme d'une cicatrice.
V automne en Cornouailles.
L'année gît tombée et fanée sur les falaises envahies par les brouillards, insultée par les langues des orages, assourdie par la fureur des vagues ; et à Tintérieur des terres, redoublant ses avertissements colères, comme dans des oreilles sourdes ou dédaigneuses, sonne soir et matin le clairon du vent du Sud-Ouest.
Les agrostides sauvages se laissent tomber flétries aux bouffées des vents dont le souffle courbe de côté et d'autre leurs têtes grises, que ne féconde plus la pluie ni le soleil. Les cieux pâles et colères sont emplis de figures ennuagées comme dans les rêves,
comme si .la vieille année gisait dans son linceul longtemps avant que sa vie ne soit finie.
Surchargée des merveilles du vieux monde, des tonnerres de Tintagel au teint enfumé, une note qui frappe et sépare les champs durs et gelés de l'air; une trompette aux sons plus orageux que jadis n'en répétèrent les échos des lices, quand des hommes vigoureux, perdant connaissance, tombaient en rangs serrés dans les tournois d'alors.
D'une habitation à peine plus sombre de tels accents plaintifs s'élevaient à travers les ténèbres extérieures, disant aux oreilles terrifiées du chanteur quelles âmes recèle l'obscurité, quelles âmes d'amants perdus par l'amour, de qui le cri reste suspendu et planant dans l'oreille de tout homme qui écoute.
De là sortirent le frère d'Hector, et quelques milliers d'autres aussi, Paris qui avait souffert du fait de sa mère ; il passa tout pâle sous les yeux du Dante, fortement rivé à son compagnon, mais toujours fier et peut-être le seul qui n'eut pas de larmes ; Iseult et Tristan, incomparables et parfaits reine et chevalier.
Un son aux ailes aiguës vient en volant vers le Nord comme si des âmes sauvages pleuraient, cri
d'êtres qui ne meurent pas, et qui savent ce que la vie doit être ; ou comme si le cœur de la vieille année, frappé trop grièvement pour que l'espoir puisse vivre, par des pensées pareilles à des épines qui se multiplient, se brisait en se heurtant avec la mer.