‹ Nouveaux poèmes et balladesChapitre 41 sur 46 · NOCTURNE · texte numérisé non relu

NOCTURNE

Ces vers français furent publiés le 20 février 1876 dans La République des Lettres, revue mensuelle, alors sous la direction de M. Catulle Mendès. Cette première publication était précédée de la note et de la lettre suivantes :

La lettre par laquelle Algernon Charles Swinburne annonçait l'envoi de ces vers à notre collaborateur Stéphane Mallarmé, et que celui-ci nous montre, nous a paru si heureusement écrite, si cordialement française, que, malgré son caractère intime et quelques phrases empreintes d'une bienveillance excessive, nous n'avons pas hésité, plus que lui, à la publier.

Note de la Rédaction Holmwood. • Henley on Thames,

... Janvier 1876,

Cher Monsieur,

Voici déjà dix jours que je diffère les remercîments que j'aurais dû vous adresser le jour même de Tan, en recevant comme étrennes vos paroles cordiales et chargées d'une invitation si flatteuse, qu'elle caresse

en moi quelque chose de meilleur, je l'espère, qu'un vain orgueil. J'ai toujours senti que les liens de race et de reconnaissance qui rattachent à la France les rejetons d'une famille autrefois proscrite par nos guerres civiles, qui a deux fois et pendant des générations entières trouvé en elle une nouvelle mère-patrie, me donnaient le droit de réclamer ma part de joie ou de douleur dans toutes ses gloires et dans tous ses malheurs ; mais jamais je n'aurais songé à réclamer la place que vous voulez bien m'accorder auprès de ses poètes contemporains. C'est vous dire combien je serai fier de me trouver votre collaborateur, et combien je suis heureux de vous adresser, comme à M. xVJendès, )es grâces que je vous dois d'avoir songé à moi quand se fonda la République des lettres. On m'a dit que M. Catulle Mendès avait publié, il y a quelques ans, une étude sur mes poésies que je n'ai pu jusqu'ici me procurer par le moyen des libraires ; je n'ai pas besoin de vous dire combien cette défaite m'a chagriné, et combien j'ose encore espérer aussi bien que souhaiter de lire un jour ce qu'un poète, dont j'admire ardemment le talent, a bien voulu dire de moi à notre France — permettez- moi le mot, en faveur de la parenté dont j'ai déjà eu l'égoïsme de me vanter.

Je vous envoie un petit poème d'un genre que je croyais nouveau quand je l'ai fait, mais dont je crois avoir depuis vu des échantillons en français comme en italien. Après avoir introduit dans la poésie anglaise cette forme qui m'avait plu surtout dans la traduction faite par M. Rossetti d'un poème apocryphe du Dante — en y ajoutant l'entrecroisement des rimes à chaque strophe, ce qui m'a paru de toute nécessité pour une sextine écrite dans une langue moins douce

que celle de ses inventeurs, — je me suis hasardé à tenter cette même entreprise en français. Maintenant j'ai à vous demander une faveur : c'est de me faire savoir s'il n'y a pas, par hasard, dans mes vers français quelque anglicisme, quelque phrase louche ou dure, quelque chose enfin qu'un poète né en France ne se serait point permis, ou bien qu'il aurait tout de suite effacé de son texte. Pour rien au monde je ne voudrais encourir la juste peine du ridicule qui châtierait une faute pareille. Un ami m'a fait voir autrefois une lettre d'ailleurs fort bienveillante à mon égard, dans laquelle un éminent critique français qualifiait quelques vers inédits de moi, qu'on lui avait montrés, d'efforts d'un géant barbare. Cette phrase ne froissa point en moi une vanité ridicule, mais elle éveilla une juste défiance de moi-même ; c'est pourquoi je vous prie instamment de m'indiquer la moindre faute qui pourrait frapper vos yeux. Ce n'est qu'à cette condition que je pourrais écrire ou dépêcher avec confiance les contributions que je voudrais offrir à la Revue, dont j'attends impatiemment le premier numéro, et plus impatiemment encore l'arrivée des deux livres que vous voulez bien m'adresser. J'espère que vous aurez déjà reçu des mains de mon éditeur l'offrande du poème hellénique que je viens de publier et que je l'ai prié de vous envoyer en mon nom.

Croyez, Monsieur, à toutes mes sympathies et à toute ma reconnaissance,

A. C. Swinburne.

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