‹ Nouveaux poèmes et balladesChapitre 8 sur 46 · UNE VEILLÉE PERDUE · texte numérisé non relu

UNE VEILLÉE PERDUE

Ne pouvais-tu pas veiller avec moi une heure? Vois, l'aurore frôle la mer de ses pieds d'or ailés, de ses pieds rapides qui effleurent la mer qui s'étale. Ne pouvais-tu pas veiller avec moi ?

Quoi, pas une heure ? Car, étoile par étoile, la ntiit s'eflace, et ses milliers de mondes prennent la fuite l'un après l'autre. Ils meurent ; le jour survit, et quant à toi ?... Ne pouvais-tu pas veiller avec moi ?

Vois, au loin dans le ciel le tissu de la nuit déchiré et sur la soudaine mer le soleil surgissant par degrés; la vague répond à la vague, l'arbre répond à l'arbre. Ne pouvais -tu pas veiller avec moi ?

Rayon de soleil après rayon de soleil, de ligne en ligne, écume par écume, se hâtent sur la mer qui s'éclaire ; voile après voile passent, fleur après fleur se dégagent ; ne pouvais-tu pas veiller avec moi ?

L'an dernier, il n'y a pas longtemps, il y a un siècle, toute une année passée, avec boutons, fleurs et neige. O lune qui étais dans le ciel, quels amis nous étions ! Ne pouvais-tu pas veiller avec moi ?

Vieilles lunes, fleurs d'antan, neiges d antan, qui maintenant te parle, ô lune, ou qui te parle, ô rose? O poussière et cendres que jadis on trouvait si belles à voir ! Ne pou vais- tu pas. veiller avec moi ?

O poussière et cendres, qu'on croyait douces à sentir, pour mci ce n'est pas bien ; est-ce bien pour toi ? O épave que le vent rejette de gauche à droite! Ne pouvais- tu pas veiller avec moi ?

Les mains mortes de l'ancienne année sont pleines de leurs fleurs mortes, les anciens jours morts sont pleins de nos anciens amours morts, nés comme une rose, et destinés à une vie plus brève qu'elle ; ne pouvais-tu pas veiller avec moi ?

Si deux jours de cette année morte pouvaient revivre, l'un dirait en nous cherchant et passant ici: Où est-elle ? Et l'autre répondrait : Où est-il ? Ne pouvais-tu pas veiller avec moi ?

Oui, ces deux amants ne sont plus nulle part ; si nous étions eux, nul ne nous connaît ce que nous étions, ni rien de toute leur stérile souffrance et de leur stérile joie. Ne pouvais-tu pas veiller avec moi ?

Qu'à demi faux, à demi sincère, toujours faibles soient mes vers, qu'il n'y ait en eux ni bénédiction, ni malédiction sur toi. Car quelqu'un doit se tenir ferme, quelqu'un doit tomber ou fuir ; m pouvais-tu pas veiller avec moi ?

Tu fus comme une nouvelle lune au-dessus des étoiles éteintes ; mais les étoiles durent encore après que la lune est passée. Ne pouvais-tu pas veiller une heure, quand j'en veille trois. Ne pouvais-tu pas veiller avec moi !

Pourquoi parler de la nuit ? La nuit est dans son plein ; la marée fait rage jusqu'au milieu des terres ; les plus anciens rochers se tendent ; cependant quelquesuns résistent, ne plient ni la tête ni le genou ; ne pouvais-tu pas veiller avec moi ?

Puisque tu n'es pas comme ils sont, va de ton côté. Tu n'as aucune part dans mes nuits et mes jours. Repose en silence, dors, sois heureuse comme le sont de telles choses. Tu ne pouvais pas veiller avec moi.

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