LE ROI S'AMUSE
Le nouveau drame de M. Hugo n'appartient pas à l'histoire : de toutes les tragédies comprises entre les années 3 515 à 1537, le poète n'en a choisi aucune. Son œuvre, avec ses défauts et ses qualités , ne relève absolument que de sa libre fantaisie. De la réalité visible et saisissable , telle que nous la montrent les récits du xvi* siècle , il n'a rien pris; entre toutes les aventures du roi François I", que ses contemporains ont surnommé le dernier chevalier, il pouvait en adopter une, l'étudier, l'approfondir, exagérer volontairement les détails caractéristiques , négliger et laisser dans l'ombre les parties prosaïques et mesquines indispensables dans une chronique fidèle, mais inutiles au poète qui crée, au pliiIosoi)hequi juge. Il ne l'a pas voulu : il n'en a rien fait. Le sujet qu'il a traité, fable , caractères, incidents , combinaison et dénoûment , est sorti tout entier de son cerveau.
(^e n'est donc pas par l'histoire qu'il faut éprouver le drame de M. Hugo. Puisqu'il n'a prétendu reproduire et développer aucun événement authenli;[ue , puisqu'il a pris au-dedans de lui-même, dans les profondeurs de sa pensée,
le modèle idûal qu'il voulail copier , nous n'avons qu'une manière de le juger, et, malheureusement pour nous, coite manière unique, inévitable , en même temps qu'elle est la plus haute de toutes, est aussi la plus difficile dans ses applications. Il faut comparer le poëinedeM. Hugo à la pensée humaine, envisagée en elle-même et pour elle-même, dans sa plus grande généralité, c'est-à-dire dans sa vérité la plus grande. Les chroniques ne serviraient de rien, il n'y a |>as songé un seul instant. Les livres seraient vainement consultés et ne répondraient pas à nos questions. Il ne s'agit ici d'aucune sorte d'imitation, mais d'une idée personnelle à l'auteur.
Obligé d'accepter le combat sur ce terrain mystérieux , que la réflexion la plus attentive peut seule éclairer d'un jour certain, nous devons essayer de remonter h la source même du poëme que nous avons sous les yeux. Puisqu'il nous est impossible de vérifier sur les récits du passé, dans la série des faits accomplis , l'exactitude et la fidélité du poète, c'est au cœur humain lui-même ([u'il faut nous adresser pour déterminer la valeur de cette œuvre nouvelle,
La fable inventée par M. Hugo est d'une' extrême sini- |)licité. Poui' nppli(iuer plus sûrement la méthode pliilosophicpic à laquelh; je me suis arrêté , je la dégagerai pDurlant (les rares accessoiies cpii compli((uent l'eiïet scéniquc. A mes yeux tout le drame se réduit à trois acteurs ; uu roi, une jeune fille, un père. Eux seuls occupent le premier plan, c'est à eux que sera|)porle l'action tout entière; les autres personnages ne jouent qu'un rôle subalterne et secondaire. Au premier acte , nous avons le roi au milieu de sa cour, hautain , insouciant , amoureux de i)laisir et d'aventures, libertin sans passion, trouvant bons tous les
moyens qui mènent à raccoraplissement de ses désirs effrénés, mettant les sens bien au-dessus du cœur , foulant aux pieds tout ce qui peut contrarier ses caprices. Au second acte, c'est un père qui n'a d'autre consolation, d'autre bonheur au monde que la candeur et la beauté de sa fille, qui se réfugie en elle comme dans un asile inviolable et sacré, qui repose ses yeux sur son front, et trouve dans ses regards une joie sans cesse renouvelée. Au troisième acte, la lutte s'engage entre le père et le roi. Le roi a flétri la jeune fille de ses impures caresses, il a mis en lambeaux sa ceinture pudique ; il a jeté dans son lit, comme une folle courtisane, une vierge sans défense, et qui se confiait à ses serments.
Le père vient redemander sa fille, et ne retrouve plus qu'une enfant perdue sans retour, honteuse de son crime, mais chérissant , malgré sa honte, celui par qui elle est coupable : le père jure de se venger. Au quatrième acte, nous retrouvons le roi, oubliant dans la débauche les plaisirs de la nuit dernière , éteignant dans le vin et sous les baisers d'une fille de joie les remords d'une conscience importune. Le père montre à sa fille le nouveau crime de son amant, et, après avoir vainement essayé de l'en détacher, la renvoie pour consommer sa vengeance. Il a payé un brave qui doit lui livrer, le soir même , le cadavre du roi. La sœur de l'assassin, celle-là même qui toutà-l'licure prodiguait les caresses au royal débauché , intercède pour lui. Le brave, fidèle à sa parole , veut gagner son argent, et refuserait son salaire s'il ne livrait une victime. La jeune fille revient déguisée en homme; elle comprend le danger, et, pour sauver les jours du roi, vient s'oifrir au poignard du brave. Au cinquième acte, le père est seul avec sa victime. Il se croit vengé , il savoure à longs traits sa joie
cruelle, il apostrophe le cadavre qu'il a payé, et qui doit expier le déshonneur de sa fille. Peu à peu sa joie s'exalte jusqu'au vertige, il veut compter les blessures de son ennemi, il veut baigner ses mains dans son sang glacé , sourire et insulter h ses lèvres livides et muettes. Il découvre le cadavre et reconnaît sa fdle.
Telle est, réduite à sa simplicité idéale, à ses proportions, à sa logique primitives , la nouvelle tragédie de M. Hugo. Il est permis de conjecturer qu'elle a dû d'abord se présenter à sa pensée sous cette forme élémentaire; piTsonne, à coup sûr, ne voudra contester qu'il n'y eût là toute l'étoffe nécessaire pour la composition d'un poërae dramatique.
Cet embryon, que nous avons essayé de décrire avec la plus rigoureuse précision, s'est développé progressivement dans le cerveau du poêle. Cette fable qui , aux premiers moments de la conception , n'était que possible , il a fallu la rendre probable, et pour cela l'imagination a dû appeler à son aide les incidents et les acteurs subalternes. Elle a dû, avant tout, b;iptiser les trois idées qu'elle voulait mettre aux prises. Klle a nommé le roi, François I"', la jeune (ille. Blanche, et le père, Triboulet. Une fois ces trois noms trouvés, le baptême des autres acteurs s'est fait de lui-même : M. de (>ossé, M. de Vermaudois, M. de ranlaillan , M. de Brion , M. de Tienne ; peu importe vraiment le catalogue de tout ce troupeau de courtisans, (hi'il noussulïise de savoir ((ue ceux-là servent do meubles aux antichambres du Louvre. Le brarc s'aiipelle Saltabadil , et la (ille de joie Alagdelonne. I.e lieu de la scène , vous le foniiaisscz. l'om- le premier acte, c'est le Louvre; pour l(! second, le carrefour Bussy , où loge Triboidct ; j)0Mi- le troisième , encore le Louvre ; pour le qua-
(rième, le cabaret à double fin, demeure habituelle de Saltabadil et M.igdc'.omie; pour le cinquième, le quai de Notre-Dame.
Avant d'entamer la discussion individuelle des caractères, je veux poursuivre l'énumèralion des épisodes qui ont successivomont conipliquc la fable primitive, (^es épisodes sont la malédiction de Sainl-Vallier contre François I" cl Tribouif t, l'enlèvement de Blanche par les seigneurs de la cour, qui bandent les yeux de son père , et lui font tenir l'échelle en lui persuadant qu'il s'agit de madame de Cosse , les aveux de Blanche à Tribouict, et enfin le déguisement de Blanche, (|ui s'explique par le voyage qu'elle doit faire h Évreux, selon l'ordre de son père.
■l'aborde maintenant les caractères pris en eux-mêmes; car, en conscience , je ne vois pas quel profit la criti(iue peut retirer de l'analyse d'un poëme dramatique , scène par scène. C'est une banalité vulgaire et trèsinnlile.
Pour le roi, je l'accepterai volontiers, surtout au début de la pièce. Il est frivole, insolent, luxurieux, bavard, épris de lui-même , effronté , vantard , c'est bien ; mais avec l'impatience qu'on ne peut manquer de lui supposer, il a tort d'écouler sans l'interrompre, et jusqu'au boni, l'admirable harangue de Saint-Vallier. Ce morceau d'éloquence, \rai chef-d'œuvre de poésie, a d'ailleurs l'inconvénient très-grave d'être placé dans la bouche d'un acteur qui ne repar.iît plus.
Et puis est -il probable que Saint-Vallier, conspirateur vulgaire , engagé à l'étourdie dans la trahison du connétable, ait eu cette hauteur de sentiments? Est-il croyable, avec le caractère que lui attribue l'histoire, qu'il ail regretté l'honneur de sa fille, cl qu'il eût donné sa tête
pour sauver sa virgiuité ? Cette vertu d'airain ctait-ellc à l'usage du père de Diane ? il est au moins permis d'en douter.
Que François, qui, toute sa vie, n'a vu, dans son métier de roi, dans la guerre, dans le gouvernement, dans la diplomatie , que le plaisir des aventures, aille, la nuit , faire la cour à une petite bourgeoise , je le veux bien ; que , fatigué des caresses mercenaires des grandes dames du Louvre , il se soit résigné aux baisers d'une vilaine , c'est tout simple. Mais , au moins , doit -il savoir qui elle est. Il ne peut ignorer qu'elle est la fille de son fou, et, dans ce cas, comment ne prendil pas de lui-même le parti de la faire enlever, puisqu'il en a les moyens, sans attendre que la complaisance des courtisans lui amène sa proie ? 11 pourrait se hasarder chez un inconnu ; mais chez un homme qui le voit tous les jours, est-ce probable ?
L'expression de l'amour paternel, chez Triboulet, est admirable d'élan, sublime dans ses caresses; peul-êirc faut-il y blâmer parfois la sensualité des images , qui ressemble trop à l'amour d'un sexe pour l'autre , et des puérilités de tendresse qui ne conviennent guère qu'à l'amour d'une mère. Mais ce magnifique développement de l'amour paternel, convenait-il de le placer dans le cœur de Triboulet? Ktail-ce bien là le sanctuaire qu'il fallait choisir pour cette |)ure et ineffable alfcction? et à supposer (jue le poète l'eût choisi entre tous pour représenter , sous la fornie la plus |)arfaite et la plus vive , ce gentiment spécial, élait-il nécessaire de faire contraster la beauté de l'àmc avec la dilTormilé du corps? Qui voudra croire à cette fille si belle, née d'un père si repoussant ? .le vais plus loin : Triboulet, avili par la domesticité de sa profession , est-il capable do
cette poétique et profonde mélancolie qui rappelle les Pensées de Pascal et les poëmcs de Byron ? Je conçois trèsbien la misanthropie de Didier, très-bien celle d'Hernani; un jeune homme studieux, compagnon journalier des jeunes seigneurs de la cour de Louis XIII, un grand d'Espagne , réduit au brigandage par la proscription , peuvent avoir sur la misère humaine, sur le néant des grandeurs, sur l'instabilité des plus hautes fortunes , des idées amères et sombres ; mais Triboulet, un fou de cour, qui porte un collier, comme un chien, vêtu aux frais du roi, comme un laquais, peut-il atteindre , sans choquer la vraisemblance , h cette sublime tristesse? N'a-t-il pas dû souvent servir de pourvoyeur à la couche royale ? IN'a-t-il pas dû s'accoutumer de longue main aux débauches de son maître, comme à l'air qu'il respire ? Quand les plus grands noms de la monarchie afferment au libertinage du prince la jeunesse et la beauté de leurs sœurs , de leurs femmes et de leurs lilles, est-il possible que Triboulet demeure seul vertueux, pur, fier, impitoyable? qu'il résiste à l'exemple et le flétrisse de ses mépris ? Si cela est, il ne lui reste qu'un parti, le suicide.
Mais comme il est écrit que le poète dispose à son gré de l'espace et du temps, je pardonnerais volontiers à M. Hugo cet anachronisme flagrant. Il peut se moquer des dates : il en est bien le maître. Que Triboulet soit vertueux et pur , h la bonne heure ! Comment admettre la cruelle mystification dont il est victime , à laquelle il donne les mains si naïvement? Comment croitil aider à l'enlèvement de madame de Cossé ? n'y a-t-il pas chez lui un secret instinct pour l'avertir qu'il est près de sa fille ?
Une fois la donnée admise , il n'y a rien à dire à la co-
Irre fie Triboiilcl ; quand, après avoir épuisé la menace et l'jusulie, il descend jusqu'à la prière , la critique perd ses droits et se résigne aux larincs cl à l'admiration ; une pareille douleur, si noblement exprimée, légitime la cruauté de la vengeance.
Les aveux et la confusion de Blanche i)roduiraient une émotion plus sûre , et surtout plus chaste, si le repentir était moins près de la faute , si la pensée ne se reportait involontairement vers le théâtre même de la séduction.
La maison , sans nom et sans chiffre , où le roi vient faire débauche, a le double inconvénient de blesser la pudeur des femmes , et de paraître fort innocente à l'esprit sévère des spectateurs. Les manières de Magdelonne disent assez ce qu'elle vaut, et d'ailleurs son frère a pris soin di; rcxpli(pier au second acte ; mais il semblerait tout naturel que le roi la prît au moins sur ses genoux : il est bien entendu (|uo celle remarque n'est pas un conseil. Je ne crois pas qu'on doive bannir les courtisanes de la scène; mais le vice ne devient poéii(|uc que par l'entraînement et l'énergie; mesquin el timide, il n'est que vulgaiie. La substitution de Blanche au roi serait une chose loulc simple dans un imbroglio espagnol, dans une de ces hardies comédies de cape ci d'cpce, où les incidents se pressent et se mulliplicnl comme les épis dans un champ doré. Mais dans une fable aussi claire, au.ssi limpide , elle l'ail lâche et pousse à l'incrédulité. Je conçois que le désespoir fasse désirer la mort à celte pauvre (ille. La mort ! puis(|u'clle n'a plus rien à espérer, Mais qu'elle veuille sauver l'homme qui la trompe si indignement , c'est aller trop loin. Klle peut se tuer, le regretter en monrani ; niais le sauver au prix de SCS jours ! un pareil sacrilicc est improbable.
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J'arrive au dcnoùment. Triboulet est seul avec le cadavre. Il va le jeter à la Seine. Avant d'abandonner sa victime, il lui prodigue l'insulte et la raillerie, il l'accable d'épithètes injurieuses et flétrissantes , il lui demande compte de sa royauté si puissante pour le crime , si impuissante à la défense; il se réjouit à la pensée que le roi n'est plus rien , il lui reproche son néant, il foule aux pieds la pourpre et la couronne qu'il a souillées de sang. Mais ne devrait-il pas découvrir tout d'abord la face de son ennemi pour lui cracher au visage? La haine qui se venge si cruellement ne doit-elle pas souhaiter la vue de sa victime?
Quoi qu'il en soit, j'admire le monologue jusqu'au moment où la philosophie purement humaine fait place à la philosophie politique. Triboulet, père tendre, poëte sublime , je le comprends ; mais Triboulet publiciste, homme d'État, diplomate, je n'y crois pas.
J'espère avoir prouvé très-clairement ce que j'ai dit en commençant, à savoir que le drame de M. Hugo n'appartient pas à l'histoire, et ne relève que de sa libre fantaisie. Cependant, bien que l'action tout entière soit inventée, la critique a le droit, après avoir accepté ou discuté franchement la vérité humaine des caractères, supérieure pour le poëte à la vérité historique , de lui demander compte du cadre qu'il a choisi. Puisqu'il a nommé le roi , François I", il doit savoir ce que signifie ce baptême, et ne pas reculer devant les conséquences inévitables qu'il emporte avec lui. Il faut donc qu'il se résigne à faire entendre sur la scène, occupée par sa fable et ses acteurs, le retentissement prochain ou lointain , rare ou fréquent, selon son gré, des événements réels accomplis dans l'époque indiquée par lui-mC'me comme étant celle où se passe l'action de son
poëme. Qu'il dédaigne, comme matière poétique , les batailles et les sièges, toute la vie politique et militaire du xvr siècle; qu'il circonscrive tous les éléments scéniqucs dans le cercle précis de la vie privée: jusque-là tout est bien, tout est littérairement légitime. Mais, pour dater une pièce, il ne suflit pas du costumier , du décorateur et de quelques noms consignés aux pages de Mézerai ou de Sisiiiondi. Un poêle qui prend son art au sérieux, et M. Hugo est du nombre, ne peut se contenter d'une indication aussi superDciclle; il doit graver plus avant au front du temple qu'il vient de construire, non-seulement son dessein direct et visible, celui que la foule saisit , mais encore , pour les esprits sévères , le sens mystérieux , le sens symbolique. Puisqu'il s'agit de François I", et non pas d'un autre, le pormc doit être la vivante expression des mœurs et des passions de son temps.
Or, à quelle condition cette loi poélicpie peut-elle s'accomplir? IN 'est-il pas in(lis|)ensal)le que l'œil rencontre, à certains intervalles, des signes ii récusables de la date assignée par l'auteur à l'action (pi'il invente et qu'il déroule devant les spectateurs? Derrière l'idéalisation d'un siècle traduit et résumé en une action réelle ou possible, il doit toujours y avoir une idée pbilosophique ; la beauté du rbytbmc et des images ne sera que l'enveloppe plus ou moins éclatante où se cache ce dessein, qui, pour être voilé, n'en est pas moins réel.
Si le poëlc! interprète h sa manière im siècle donné, nous n(! iiouvons accepter l'inlerprèlation ([u'il propose, sans avoir pièal.ihlement rtîconiiu les leiii|)s et les lieux.
•le crois donc (pie iM. Iliigo a eu tort de violer cette loi, selon moi, fondanKinlalc Au I,ouvre on devait se souvenir de Alarignan ; les courtisans devaient s'entretenir de Char-
les-Quînt; les envieux se railler de l'éciiec du roi dans l'élection impériale ; les fats se vanter de leurs dépenses au Camp du drap d'or ; les intrigants raconter les projets du cardinal "NVolsey ; l'Espagne et l'Angleterre devaient se trouver sur toutes les lèvres. Puisque M. Fingo nous mène à la cour , je ne vois pas pourquoi il nous fait grâce des caquets et des médisances où les plus grands événements se mêlent parfois, à la cour surtout. Dans les trente années de ce règne , glorieux selon les femmes et les romanciers, très-inutile et très-ridicule selon les penseurs, il a sans doute préféré une date plutôt qu'une autre. Mais laquelle? Il serait très-difficile de la deviner ; de Louise de Savoie , de Semblançay, du connétable, deLautrec, il n'est pas dit un mot; de la bataille de Pavie, de la captivité de Madrid, rien ; de la triple rivalité de Charles-Quint, de Henri VIII et de François I", il n'y a pas trace , si minime qu'elle soit ; le voyage imprudent de Charles d'Espagne, les conseils malheureux de Montmorency , les intrigues d'Anne de Pisseleu, depuis duchesse d'Étampes , auraient pu servir à marquer nettement la date préférée par M. Hugo. Je suis très-disposé à passer condamnation sur les amours libertins de François I" ; mais entre Diane de Poitiers, la comtesse de Chateaubriand et la belle Féronnière, il y a des distances assez précises pour qu'on ne les néglige pas.
En faisant ces remarques, dans toute la sincérité de notre conscience, nous n'avons pas l'intention de continuer et de soutenir les doctrines littéraires professées avec éclat, de 182^ à 1828, par un homme éminent et habile , mais, selon nous, complètement fausses. Nous n'avons jamais cru, comme le critique ingénieux aujourd'hui engagé dans la vie politique , que l'histoire , dans sa réalité , fût supé-
rieiire à la poésie ; nous avons, pour les reslilulions de M. Ludovic Vitet, une haute estime ; nous admirons sa patience curieuse, son savoir, son adresse. Mais nous ne prendrons jamais les États de Dlois pour un poëme dramatique.
Non, quand nous insistons auprès de M. Hugo pour qu'il encadre ses dr;imes dans les événements accomplis au siècle qu'il choisit, nous ne prétendons pas lui imposer l'histoire, et l'obliger à être complet dans le sens littéral et didactique du mot. Si le joyeux braconnier de Slratford a pu, sans blesser ses contemporains, traduire sur la scène les biographies de riiitarque et les récits de Hollinshed, ce n'est pas une raison pour recommencer la même tâche deux siècles plus tard. Qu'il s'agisse d'un siècle entier ou d'un événement unique, je ne crois pas qu'il faille suivre à la trace la parole de l'historien ; car l'histoire et la poésie sont doux choses distinctes, et n'ont pas les mêmes droits. Tacite luimôme , grand peintre , grand pliilosojjhe, grand poêle, dans ses annales et ses histoires , n'aurait pas envisagé la l)iogra|)liie romaine de même façon, si Rome avait eu un théâtre national, et s'il eût voulu lutter avec Sophocle au lieu de lutter av( c Thucydide : il aurait étudié d'un autre œil Tibiic et Néron, Claude et Agrippinc.
Mais je ne puis pas amnistier les omissions volontaires de M. Hugo. A l'exception de Marot et de Saint- Vallier. il n'y a rien dans son nouveau d a ne (pii précise les dates, .le n'approuve pas, en général, l'intervention des artistes et des savants sim" la scène. Pourtant les intimes amitiés de l-raiiçois l" avec les frères Duhellay , avec Ilahelais, avec Hrimatice et Léonard , avec Jean Goujon et Kenvennio, relevaient le caractère frivole du roi , et réléganre de ses goiits faisait pardonner la légèreté de ses mu'urs. H lui est
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arrivé de songer à briser toutes les presses de son royaume, mais il a passé des journées entières avec Henri Estienne, Lascaris et Budée. C'était là encore un moyen de préciser les dates. Un roi qui se plaisait aux doctes entretiens de Jacques Cholin et de Pierre Duchatel , qui rivalisait avec Léon X pour la protection des arts, un tel roi pouvait bien se plaire aux vulgaires débauches. Mais il y a plus que de la partialité à supprimer, dans la peinture de son caractère, toutes les habitudes honorables qui rachetaient ses mauvais penchants.
Bien que la pièce tout entière de M. Hugo soit consacrée au développement de l'amour paternel, il était important de dessiner les lignes du paysage et de l'horizon. Cet horizon, c'est le xvr siècle de France, et dans le xvr siècle , c'est la première moitié. Au lieu de poursuivre l'émancipation de la royauté sur le plan de Louis XI , l'amant de Diane s'entête aux folles aventures de Charles VIII et de Louis XIL Louis XI aurait trouvé la partie belle entre un empereur avare, égoïste et rusé, et un roi luxurieux, ergoteur, théologien , vaniteux, sanguinaire et despote jusqu'au vertige. François I" , en substituant les plaisirs et les chances de la guerre aux résultats plus sûrs de l'administration et de la diplomatie, a retardé d'un siècle l'œuvre commencée à Plessis-les-Tours , et que Piichelieu devait achever pour Louis XIV.
Or, on ne peut rien soupçonner de tout cela dans le nouveau drame de IM. Hugo. C'est un mérite mesquin de le savoir : le premier livre venu peut l'enseigner à l'esprit le plus médiocre : il eût été digne d'un beau génie de poétiser ces vérités.
Après la fable, les caractères et l'histoire , il nous reste à examiner le style de la pièce. On le sait, depuis dix ans, I. (4) 12
M. Hugo n'a pas innové moins hardiment dans la langue que dans les idées et les systèmes littéraires. Il a imprimé aux rimes une richesse oubliée depuis Ronsard, au rhylhme et aux césures des habitudes perdues depuis Régnier et 31olière, et retrouvées studieusement par André Chénicr. Au mouvement, au mécanisme intérieur de la phraséologie française, il a rendu ces périodes amples et flottantes que le xviir siècle dédaignait, qui avaient été s'effarant de plus en plus sous les petits mots, les petits traits, les petites railleries de madame Geoffrin. L'éclat pittoresque des images, l'heureuse alliance et l'habile entrelacement des sentiments familiers et des plus sublimes visions, que de merveilles n'a-t-il pas faites ! Nul homme jiarmi nous n'a été plus constant et plus progressif; la voie ({u'il avait ouverte, il l'a suivie courageusement sous le feu croisé des ino(pieries et du dédain.
D'année en année , il révélait une face nouvelle do son talent, et en même temps un nouvel ordre d'idées. C'a été d'abord ce qu'il appelle, avec une grande justesse, delà poésie de cavalier. De 1822 h 1827, il a soutenu poétiquement l'opinion légitimiste, fuis, les hommes elles choses se renouvelant autour de lui , il a changé son point de vue.
Il a écrit la Fcic de Néron et CromwcU. Les Orientales et Notre-Dame, Ilertiani, Manon, les Feuilles d'Atitomne, ont marqué dans sa carrière des pas glorieux et de nouvelles con(|uèic's. Chacun de ces ouvrages signale ini pcrfcclionnemeiit très-sensible dans l'insirumenl littéraire; mais tous, |)()urlant , sont empreints d'un conunun caractère ; ils procèdent plutôt de la pensée solitaire et recueillie , écoutant au-dedans d'elle-même les voix confuses de la rêverie et de l'imagination , que d'un besoin logique de
sysU^niatiscr , sous la forme épique ou dramatique, les déveioppeuienls d'iiiie passion observée dans la vie sociale, ou d'une anecdote compliquée d'incidents variés. En planant sur le vieux Paris du xv* siècle , M. Hugo retrouve les mêmes inspirations lyriques qu'au moment où il s'abat sur Sodôme et Gomorrhe , endormies nonchalamment dans leurs impures débauches : au tombeau de Charlemagne, à la cour de Charles-Quint ou de Louis XIII , parmi les têtes rondes groupées autour du Protecteur, son génie s'abandonne aux mêmes eiïusions qu'en racontant la mort d'une jeune fille dans les fantômes. Dans le roman , dans le drame, comme dans l'ode , il est toujours le même. 11 lui faut des contrastes heurtés, qui fournissent aux développements stratégiques de ses rimes, de ses similitudes, de ses images, de ses symboles, de magnifiques occasions, de périlleux triomphes.
Or, le style envisagé sérieusement, qu'est-ce autre chose, au-delà du premier travail que la pratique et le métier ont bientôt épuisé, qu'est-ce autre chose que la pensée elle - même , avec ses habitudes familières et quotidiennes , avec ses nugœ poeticce , ses caprices , ses enfantillages, ses austères mélancolies , ses boutades, ses colères, ses accès de paresse ou de folle joie , ses promenades sans but , ses haltes sans fatigue et sans dessein ?
Pour le maniement de la langue, M. Hugo n'a pas de rival; il fait de notre idiome ce qu'il veut; il le forge et le rend solide, âpre et rude comme l'acier, le fond comme le bronze, le cisèle comme l'argent ou le marbre.
Mais ce constant amour de la langue et de la poésie pour la description de la nature extérieure, ou le déroulement des pensées personnelles, répugne, on le conçoit sans peine, au récit des aventures , à l'expression intime et simple de
la passion. Dans le roman, elle multiplie les paysages au point d'absorber et d'éteindre les personnages, comme dans les compositions bibliques de Martin. Dans le drame, elle ramène h de fréquents intervalles, souvent même en présence des interlocuteurs les plus importants, au milieu d'une scène active, les monologues, partie intelligible, utile, indispensable au théâtre, mais à une condition expresse, qui s'appelle la nécessité. Les monologues nécessaires sont brefs et rares. Quand un homme pense tout haut, cause avec lui-même, comme il se comprend à demi-mot, il n'a pas besoin d'achever l'idée commencée, il se dit quelques phrases courtes, mais pleines et significatives. 11 peut s'exalter par la méditation, et se laisser entraîner aux plus hautes visions de la poésie. Mais alors il doit encore conserver une parole simple, sobrement imagée : or, les habitudes lyri(iues de M. Hugo, ne se résignent pas au sacrifice (lue le drame exige impérieusement.
Dans le Roi s'amuse, comme dans Cromwell, dans IK-rnani et dans Marion, [\I. Hugo s'est laissé aller à des mouvements poétiques magnifiques en eux-mêmes, mais hors de place h la scène. Don Ruy, le marquis de Nangis et le comte de Sainl-Vallier, récitent d'admirables pensées, mais insistent avec une prédilection marquée sur des développements lyri(jues très-convenables dans les strophes d'une ode et superllus au théâtre, quand ils ne ralentissent pas l'action. Dans le drame, la poésie lyrique, explicite, olïïcielle, souveraine, a des inconvénienls bien plus graves que dans le roman. Quand le poète parle en son nom, mémo en racontant, il peut impunément broder sa parole et sa pensée, y semer les arabes(iues, les lleurs, les rosaces, les mascarons; il la peut faire brillante et variée comme un tapis de Smyrnc ; il peut la découper en trèfles mauresques,
en dentelles, comme les palais do Grenade ou de Venise. Le lecteur est patient, curieux, complaisant; mais le spectateur aime qu'on se presse; il veut les développements, mais nombreux, successifs, hâtés. Les plus belles odes ne valent pas pour lui un mot parti du cœur, un cri échappé des entrailles. Les plus riches et les plus coquettes images lui donnent moins de plaisir qu'une exclamation énergique, qui glace le sang et fait dresser les cheveux.
La poésie lyrique au théâtre peut bien être une fête de cour, un délassement de lettrés, d'oisifs, de philosophes ou de sophistes; mais une fête populaire, une fête pour la foule, chez qui le cœur domine le cerveau, ne l'espérez pas ! Sous le ciel même de l'Attique, chez ce peuple bavard et médisant, qui reconnaissait l'accent d'une marchande de figues et s'arrêtait pour la railler, Sophocle avait relégué l'ode dans la strophe et l'antistrophe des chœurs. Mais Glytemnestre, Electre, Egislhe, Agamemnon, parlent avec une simplicité aussi nue que les héros du Penlateuque.
Le poète grec et le poëte hébreu sont poètes à leur aise, mais seulement quaud le dialogue est terminé. Quand l'ode commence, c'est que l'épopée ou la tragédie a terminé son rôle.
Eh bien ! Didier, Ilernani, Triboulet, Saint-Vallier, prennent trop souvent la parole comme il conviendrait au chœur antique. Quand le fou de François P"" passe la main dans les cheveux de sa fille, au lieu de lui peindre en paroles éclatantes, en images lyriques, le bonheur et les angoisses de sa tendresse, il devrait lui adresser quelques paroles inquiètes et simples, l'importuner de questions, la couvrir de larmes et de baisers.
C'est pourquoi M. Hugo doit briser violemment ses habitudes s'il veut continuer d'écrire pour le théâtre.
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