‹ Nouveaux portraits littérairesChapitre 6 sur 11 · LUCRECE BORGIA · texte numérisé non relu

LUCRECE BORGIA

Si les reflexions qui vont suivre paraissent à M. Hugo tt à SCS amis, sévères au-delà de toute prévision, si mon opinion sur Lucrèce Borgia semble contredire le jugement que j'ai porté sur le drame représenté en novembre dernier, je les prie de croire (|u'il n'a pas dépendu de moi d'apporter plus d'indulgence et de réserve dans l'expression de ma pensée. Je parlerai sinct'rcmcnl, sans déguiser, sans atténuer mes répugnances, ftlais comme je prendrai soin de les expliquer, et, si je le puis, de les démontrer, on verra facilement, je resj)ère, qu'en publiant mona\is personnel, je n'entends |)rolester ni contre le succès du 2 février, ni contre l'avenir dramuticjue du poclc, absolument parlant.

De ses premiers poëmes destinés au théâtre, j'ai conclu qu'il n'emprunterait jamais îi l'Iiisluire que le baptême de SCS idées, et ([u'il ne se ferait jan)ais scrupule d'assouplir la réalité traditionnelle au gré de sa fantaisie; qu'il lui arriver rail raren)ent de consentir à prendre, dans les récits du passé, l'horizon ou lu cadre de ses tableaux. Nous venons d'assister à la (|ualriéme épreuve : me suis- je trompé? l'é» véncmcnl est-il venu démunlir mes prophéties?

J'ai dit que, pour réussir sur la scène, M. Hugo devrait briser violemment ses halMludes lyriques, et voici que Lucrèce Borgia vient d'obtenir un succès incontestable, d'admiration ou de stupeur, nous le verrons plus tard. Est-ce que le poète a brisé ses habitudes? j'espère le prouver.

Si cette nouvelle tentative avait échoué comme la dernière, j'aurais peut-être hésité à remettre en question le système dramatique de M. Hugo. J'aurais laissé à l'histoire littéraire, impartiale, désintéressée, à celle qui se fera dans un demi-siècle, la tâche austère de qualifier sans passion la valeur et la durée du nouveau poërae ; mais le poète a contre moi l'assentiment public : les avantages de sa position me permettent une entière franchise.

Je professe pour sa persévérance une haute admiration ; après l'élude, la volonté m'a toujours semblé le plus magiiilique emploi de l'intelligence; et, pour ceux qui veulent y regarder de près, la vie littéraire, aussi bien que la vie politique, fournit à la volonté de solennelles et périlleuses occasions. N'est-ce rien que d'avoir lutté, de 1822 à 1827, contre l'indifférence et la raillerie des salons de la reslaiiralion; d'avoir conquis, jour par jour, la désertion des enlhousiasmcs qui seniblaieiit engagés irrévocablement aux strophes sonores et vides de Jean-Baptiste Rousseau et d'Ecouchaid Lebrun? N'y a-t-il rien d'honorable et de glorieux dans cette lutte infatigable qui, après avoir assuré au poète le domaine de l'ode, recommence, en 1828, pour lui ouvrir la carrière du roman et du théâtre? Le drame de Cronnvell, irréalisable sur la scène, n'a-t-il pas tout le charme d'un défi chevaleresque ? Ce qu'il y avait de hautain dans celle nouvelle bataille, ce n'était pas d'aborder le théâtre, c'était de vouloir introduire l'ode sur la scène. En 1831, le premier, l'unique roman de M. Hugo, iYofre-

Dame de Paris, car Han (V Islande cl Bug Jargai ne sont gtièrc que d'ingénieuses ébauches, et le Dernier jour d'un Condamné, œuvre puissante de psyciioiogie poétique, ne doit pas être envisagé comme un récit, cette personnification architectonique du quinzième siècle, renouvelait, pour l'épopée familière et domestique , la seule peut-être que l'Europe puisse accepter et a|)plaudir, la même audace et la même obstination.

Un homme de la famille d'Hérodote, de Plularque et de Froissard, qui réunissait, par wna bienheureuse destinée, hi crédulité apparente des Muscs, les souvenirs innond)rables des biographies, cl la sympathie nationale des chroniques, un poêle d'Edimbourg charmait l'Eiu-opc entière par la vivacité de ses descriptions locales, l'animation de ses caractères, l'entrelacement inextricable de ses épisodes; cl, sans descendre bien avant dans les passions humaines, il avait fait à l'histoire et aux paysages de son pays une renommée populaire. IMais il n'avait pas négligé la réalité humaine entre les éléments de la poésie ; il douait ses héros d'une double vérité, de la vérité éternelle, antérieure à toutes les histoires, contenjporaincde tous les événements, et aussi d'une vérité déterminée, spéciale, qui relevait des temps et des lieux. M. Hugo a pris le (|uinzième siècle de France, et avec quehpies lignes de Mathieu, de Jean de 'Iroyes, de I'hilij)pe de (domines et de Sauvai, il a construit un édifice imposant, sonore, mais aussi lyritine, aussi personnel, aussi indépendant de l'histoire de l'humanité que toutes ses odes. l'int-bus, (.laude Frollo, Quasimodo, Gringoire, la Esmeralda, et le vieux Louis XI, dans Notre- Dame, sont loin assurément d'égaler en vraisemblance, en vérité, en animation, Kcbecca, lllri(|ue, Isaac, Henri Morlon, Jialfour de Burley, <(ui voudrait le nier? 11 y a entre

les deux poètes la différence incommensurable de l'iiommc qui a vécu et qui se souvient à celui qui est demeuré solitaire dans sa pensée, et qui du faîte de sa conscience, comme du haut d'une tour dominant la plaine, a voulu deviner le paysage placé à l'horizon. Mais, de sa conscience à la réalité de ce monde, il y avait trop loin vraiment pour qu'il pût distinguer autre chose que les Hgnes flamboyantes du soleil couchant, la brume du crépuscule, ou tout au plus les bandes capricieuses qui découpent les collines comme la robe damassée d'une reine.

Et voici ce qui est arrivé : dans sa solitude volontaire et constante, il a pris en dégoût l'étude des faits qui ne l'atteignaient pas. Une fois venu au dédain de la réalité , il ne devait pas tarder à prendre en pitié les idées qui en dérivent. Et en effet, il ne paraît pas faire grand cas des idées ; après l'élimination de ces deux ordres de pensées, les réelles, et les vraies, il n'en restait plus qu'un, où il s'est réfugié à toujours, les belles, c'est-à-dire, dans le sens qu'il attache à celte qualité, les images en tant qu'images, estimées en elles-mêmes et pour elles-mêmes, pour l'éclat éblouissant de leurs couleurs, non pas comme symbole , comme pouvant traduire la vérité de Newton par la beauté d'Homère, mais comme ayant une valeur individuelle, indépendante de l'idée qu'elles devaient envelopper.

Telle est, à mes yeux du moins, la théorie générale du génie lyrique de M. Hugo, théorie qui explique avec une grande précision, pourquoi Notre-Dame, aussi bien qu'Hernani et iMarion, aussi bien que les Orientales et les Feuilles d'Automne, n'est qu'un recueil de strophes auquel la rime seule a manqué pour compléter l'identité extérieure.

Celte fois-ci encore, M. Hugo a pris dans l'histoire le

baptême de son idée. Mais sa condescendance pour ia réalité a-t-ellc été au-delà du baplcinc?

Qu'éiait-cc que la famille Borgia au quinzième siècle, et quel rôle a-t-elle joué dans l'histoire de l'Italie et de l'Europe?

En posant cette question sous une forme générale et ])resque absolue, je sais irès-bien que j'expose ma pensée à deux chances de ridicule. Les savants m'accuseront d'ignorance,et demanderont à ([uoi sert de résumer en quelques lignes tous les événements dont l'Italie fut le théâtre pendant les dix dernières années du quinzième siècle; les poêles traiteront cavalièrement de fatuité les divisions dramatiques (jue je tenterai d'établir dans l'histoire. J'ai d'avance assuré ma raison contre ces deux danjj;ers, et je déclare en toute humilité qu'en publiant ces réllexions, je ne prétends qu'au titre de critique, et nullement à celui d'historien ou d'inventeur.

J'étudie, je comi)are, je propose mes doutes; qu'on les prenne pour ce qu'ils valent. Si j'étais ca|>able d'allirmcr, je prendrais un parti décisif, j'imaginerais. Puisque je m'en liens à la délibération, c'est qu'apparemment je fais abnégation de toute vanité.

La fortune et le rôle de la famille Borgia, qui a laissé dans les annales italiennes un souvenir de sang et de honte, repré.sente, dans le mouvement général des idées européennes, (pielipie chose d'analogue aux tentatives polilicpies du pouvoir anglais, espagnol et français vers la même épocjue. Alexandre VI, à jieine a.ssis sur le trône pontihcal, connit un projet jiareil à celui de Louis \I, de Ferdinand V et de Henri VIII ; il voidut élever .sa puissance sur les ruines de l'arislocratii!. Toutes les grandes et illustres familles (pii faisaient obstacle à l'unité personnelle de ses ambitions, il

en eut raison par le meurtre, l'empoisonnement, la prison, les alliances, les promesses, la perfidie, Roderigo Lenzuoli, l'ainant de Rosa Venozza, chargé à son début, par Sixte IV, d'arranger les différends des rois de Portugal et d'Aragon au sujet de la Castille, celui qui, à son retour, épiait les derniers soupirs d'Innocent VIII et achetait les suffrages des cardinaux Sforza,Riario et Cibo, pouvait-il reculer devant les petits princes qui se partageaient alors l'Italie? Les Bentivoglio, les Malatesta, les Manfredi, les Colonna, les Monlefeltri, les Orsini, les Vitelli, les Savelli, pouvaient-ils arrêter longtemps un homme qui, lorsqu'il prit la tiare h soixante ans, savait son Europe comme Philidor son échiquier?

Il n'eut jamais qu'un but, l'agrandissement illimité de sa maison ; et pour l'atteindre, il sut mettre à profit toutes les faiblesses de ses adversaires, qu'il prenait au besoin pour ses alliés, en attendant qu'il pût les combattre par une alliance plus puissante. Les projets romanesques de Charles VIII sur le royaume de Naples et sur l'empire ottoman, les querelles de Bajazet et de son frère s'offrirent à lui comme une première et magnifique occasion. Il échangea l'alliance de Venise et de Milan contre celle d'Alphonse de Naples, et il obtint pour Gueffri Borgia la principauté de Squillace, le comté de Cnriati et dona Sancia, fille de Fernand; pour César Borgia, une riche dotation ; pour François Borgia, duc de Gandia, d'immenses revenus et le commandement des armées.

Les rapides victoires de Charles VIII obscurcirent un instant sa fortune. Il signa des promesses qu'il comptait bien violer. Bientôt l'amour de Louis XII pour Anne de Bretagne valut à César Borgia le titre de duc de Valenti-

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nois, la fille d'Albert, roi de Navarre, et une pension sur le trésor royal de France,

Le partage du royaume de Naples convenu entre Ferdinand-le-Caiholique et Louis XII, reçut secrètement l'approbation d'Alexandre YI. Ludovic Sforza surprit et publia ce complot de spoliation. Tous les imprudents soupçonnés d'avoir favorisé cette indiscrétion s'enfuirent chez le cardinal Colonna, qui lui-même se cacha plutôt que de les livrer. Capra, évoque de Pesaro, désigné par la voix publique à la colère d'Alexandre, emprisonné par son ordre, mourut de frayeur au bout de deux jours.

César prend Faenza, les duchés d'Urbin et de Bologne, tandis qu'à Rome des tribunaux vendus à son père condamnent les titulaires et légalisent effrontément la confiscation de leurs domaines. Alexandre donne h Lucrèce le gouvernement de Spolette; à Rodrigue, fils de Lucrèce et d'Alphonse d'Aragon, le duché de Sormonotn; h Jean Borgia, son propre fils, qu'il avait eu d'une maîtresse demeurée inconnue, le duché de Nepi. Pour défrayer l'usurpation h main armée cl la docile prévarication de ses juges improvisés, il prétexte une croisade, lève sur toute la chrétienté d'énormes impôts, et obtient de la seule Venise 80O livres d'or.

La récente conquête de l'Amérique avait allumé la guerre entre les rois de Castille et de Portugal : Alexandre leur partage le buiin, et les décide î« reconnaître César comme duc de la Romagne. Une fois en verve d'avarice, il ne s'arrête jilus : il escamote les opulentes surcessions des cardinaux de la Rovère, de Capoue et de Zcno; il vend les indulgences avec profusion ; le gibet et le bûcher réduisent au silence Savonarole, Luther avorté. Les envahissements de toute sorte semblaient avoir assuré pour long-

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temps l'autorité ponlificalo, et les querelles survenues dans le royaume de Naples, entre les Français et les Espagnols, préparaient sans doute au pape rusé quelque nouvelle et magnifique aubaine, lorsqu'il mourut le 18 août 1503, empoisonné, h ce que dit Guichardin, par un breuvage qu'il destinait au cardinal Adrien Gorneto, dont il voulait recueillir l'héritage sans testament.

Telle a été la vie d'Alexandre VI cl de sa famille, dont lo sort tout entier fut lié à sa volonté.

Ainsi le chef de cette famille si honteusement célèbre, prince accompli selon Machiavel, mêla sa destinée aux plus illustres de son temps. Par l'habileté de ses négociations, par ses innombrables tergiversations, il sut tenir en échec les premiers trônes de l'Europe. Non-seulement il abusa la crédulité bourgeoise de LouisXII, mais il sut jouer jusqu'à Ferdinand-le-Gatholiquc, le plus roué de tous les rois qui faisaient sa partie.

Le rôle d'Alexandre VI, commencé la même année que celui du navigateur génois, se termina presque à la veille des prédications du moine de Wiltemberg, entre Christophe Golomb et Luther; c'est une belle place h coup sûr!

Or, sans vouloir identifier l'histoire et la poésie, puisque là où elles essaient de se confondre elles périssent toutes deux dans cette mortelle étreinte, j'ose croire que personne ne voudra contester la poétique beauté, ou, si l'on veut, l'animation dramatique de cette biographie pontificale. Sans doute il ne sufïit pas de découper le diarium de Burchard.ou la chronique de Tomasi pour prendre rang entre Shakspeare et Schiller ; mais au moins est-il indispensable détenir compte delà réahté dont j'ai donné la silhoiK'lte. Je suis très-disposé à proclamer littérairement le droit du poète; je lui accorde pleine franchise; il peut I. (&) 13

équarrir et tailler h son gré ces onze années de pillage et de débauche, comme faisait Michel-Ange d'un bloc deClarrarc; mais s'il méconnaît complètement les éléments traditionnels, je ne comprends pas pourquoi il appelle son œuvre d'un nom qui emporte avec lui une signification déterminée.

Comme tous ceux qui ont étudié l'art dans ses métamorphoses, et qui ont pu conclure, des contradictions apparentes de son histoire, des lois générales qui ne varient que par le progrès qui les réalise et les accomplit, je pense que la poésie, dans son sens le plus élevé et le plus absolu, n'est autre chose que l'exagération à propos, qu'il s'agisse de Lara, du Laocoon, ou de l'école d'Athènes.

M. Hugo pouvait donc choisir entre le drame politique et le drame domestique , développer l'un aux dépens de l'autre, effacer l'Europe et se renfermer dans les crimes de famille, absorber la vie privée dans la vie militaire et diplomatique ; ou |)ar une combinaison dont il possède le secret, et que Dieu ne refuso pas aux grands poêles, entremêler l'homme au prince, l'incestueux au diplomate, le flétrisseur de vertus an fausseiir de promesses; jeter l'orgie, comme un inlcrmède, entre la signature d'un traité et le gain d'une bataille.

S'il prenait le drame domestique, il pouvait s'en tenir au meurtre de François, duc de Gandia, par César Borgi;i, cl au lieu d'attribuer cette vengeance à une jalousie d'ambition, l'expliquer par une jalousie incestueuse; personne n'aurait voulu s'inscrire en faux contre celle fiction (pie la raison permit. Deux frères se disputant, le poignard à la main, le lit d'une sœur, n'esl-ce pas dans le système du fatum antique, si terriblement renouvelé par "NVerner, une tragédie pleine et comiilèle?

S'il préférait le drame politique, il avait devant lui une plaine sans horizon : les duperies, les rapines, les massacres, les trahisons effrontées, les impudentes intrigues dont se compose la grandeur d'Alexandre VI; Dieu merci! la matière ne manquait pas. Chacune des spoliations sanglantes qui ont enrichi sa famille n'était-elle pas pour le poëte une tragédie?

Enfin, s'il voulait, dans un poëme unique, résumer et idcnliser le double caractère de la famille Borgia, ne pouvait-il pas, sans troubler la logique, qui doit gouverner l'ail aussi bien que la science, faire en sorte que ces deux séries de crimes imprimassent toutes deux au châtiment providentiel, le sceau de la nécessité?

L'ambassade de Louis XII pour obtenir le divorce, le chapeau de cardinal en échange du duché de Valentinois; Georges d'Amboise revêtant la pourpre en même temps que César Borgia chaussait l'éperon; Venozza assise à la droite de son amant, prévoyant dans ce honteux marché la fortune de ses cinq enfants, n'était-ce pas là un digne prologue ?

Après cette introduction tout historique, nous aurions vu le père et ses deux fils se partageant la beauté de Lucrèce ; César et Alexandre, plus rompus aux choses de ce monde, faisant bon marché de la préférence présumée de leur maîtresse pour l'un ou l'autre ; François, plus indocile, plus niais, comme ils devaient dire, ne déguisant pas sa colère. Le spectacle de ce triple inceste aurait bien suffi à remplir cet acte.

Alexandre, pour qui la débauche n'était qu'un délassement, ferait trêve à la satiété, conséquence inévitable de l'abus de toutes les facultés, en distribuant à ses fils et à sa fille les dépouilles opimes de son brigandage. La duchesse

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de Spoletle, le duc de la Romagne et de Valenlinois, le duc de Gandia, le duc de Nepi, le comte de Cariali, uiontreraient daus sou plein l'astre éblouissant de l'autorité pontificale.

Puis la flamme incestueuse se ranimant au cœur des deux frères, César tuerait François de sa main, et ses esclaves dévoués emporteraient le cadavre et le jetteraient au Tibre.

La mesure de la patience divine serait comblée, La justice boiteuse toucherait enfin le seuil de ce palais maudit. Au milieu d'une orgie effrénée, au son de la musique et des vers, elle surprendrait Alexandre oubliant dans l'ivresse et dans les bras des courtisanes le crime projeté la veille, et qui s'accom|)lirait sur lui-même et sur César. Le poison préparé pour le cardinal Adrien brûlerait leurs veines, et Lucrèce, accusée par la colère des convives, périrait assassinée.

Je n'ai pas la folie de croire que ce programme soit la charpente d'un édifice; mais au moins c'est le gisement d'une carrière où l'on pourrait prendre les pierres du portail et de la nef.

Ue tout cela M. Hugo ne s'est nullement soucié. Voyons ce qu'il a fait.

Il y a dans iMcrtcc Borgia deux sentiments, au dévcloppcmciil (lcs(picls le poète a consacré toute sa volonté, raiiionr malernci et la vengeance, et tellement combinés ensemble, que l'im procède de l'autre ; avant de se montrer à nous avec le masque hideux que l'histoire lui donne, et (juc le candide Roscoe a vainement tenté de lui arracher, la fille d'Alexandre VI révèle d'abord le plus austère et le plus saint de tous les amours. Plus tard, contrariée

dans l'expansion de sa tendresse, cette vertu toute neuve, et qui faisait violence aux crimes de toute sa vie, disparaîtra dans l'abirac ; la mère s'évanouira, et le poëte nous rendra le type transmis à la postérité par Guichardin et Paul Jove, la femme incestueuse et adultère, la Messaline du w" siècle, ne se prostituant pas, comme son aïeule, aux portefaix de Rome, mais recevant dans son lit son père et ses frères. Puis bientôt la maternité reprendra le dessus ; le foyer qui semblait éteint au cœur de Lucrèce se ranimera, la vengeance demeurera suspendue quelque temps, pour atteindre du même coup les ennemis de la duchesse de Ferrare, et le fds qu'elle voudrait sauver au prix de ses jours ; et à l'exemple de la vieille et première tragédie grecque, de celle qui ne connaissait encore ni la mélancolie élégante de Sophocle, ni les sentences pleines de larmes d'Euripide, à la manière de l'inflexible Eschyle, le vice effronté, qui espérait se régénérer par l'amour, sera châtié providentiellement : la mère sera poignardée par ses fils.

Je ne veux pas le nier, il y a dans l'architecture de ces idées une singulière puissance. Pour manier ainsi l'humanité, il faut un gantelet de fer; pour descendre aussi avant dans les replis de la conscience, pour fouiller sans frémir dans les souillures immondes de ce cœur de courtisane et d'empoisonneuse, il faut un œil perçant et hardi.

Mais à quelles conditions le poêle pourra-t-il bâtir sur ces premiers fondements un édifice majestueux et solide, qui frappe le voyageur d'admiration et résiste aux orages? Ne devra-t-il pas respecter religieusement le plan qu'il a tracé? Pourra-t-il impunément méconnaître et violer les lois qu'il a promulguées? Comme les prêtres de la vieille Rome, c'est dans le sang de la victime palpitante qu'il a

cherché l'énigme de la destinée humaine; lui sera-lil permis d'oublier tout-à-coup le but du sacrifice? Pourra-l-il, au gré de hon caprice, effacer de son œuvre l'huiuanilé qui doit servir de ciment à toutes les pierres de son temple? Pour ma part, je ne le crois pas. Je lui conteste le droit de traiter la donnée qu'il a choisie, comme s'il était seul capable de savoir ce qu'elle contient, comme si notre raison ne pouvait deviner les conséquences qu'il en doit déduire. Le génie seul du poëlc a reçu de Dieu la faculté de traduire, sous une forme populaire et vivante, les trésors de sa pensée; mais la rétlexion patiente, c'est-à-dire la critique éclairée, ne peut, sans manquer à ses devoirs, négliger de demander compte à l'inventeur, à l'artiste, de la mise en œuvre, et j'oserai dire, de l'administration de ses idées. L'imagination, toute libre qu'elle soit, malgré la léyilimilé de son indépendance, ne peut se soustraire au toiilrôle de la raison, (^'esl au poêle de marcher, c'est au pliilusoplie (le toucher le but. (^est le poêle qui livre la balaille, c'est le philosophe qui enregislre la victoire ou la défaite; à chacun sa lâche : au guerrier, si grand qu'il soit, l'hislorien sévère ne manque pas ; car le poëtc, comme l'ombre des rois de ."Memphis, doit subir une dernière épreuve avant de monter au rang des dieux.

Je pense donc que M. Hugo devait demeurer fidèle au caractère primitif de son idée; qu'ayant aperçu dans sa conscience la lutte possible de la corruption contre la pureté, la défaite momentanée de la vertu inhabile par le vice expérimenté, et, comme complément moral de ces douloureuses allernaiives, le crime châtié par la main qu'il ini|)lorait, il devait demander au cu'ur, mais au cœur seulemcnl, la lumière dont il voidait éclairer cette idée. Je pense que la médilalion, poéliriuemcnt abandonnée à elle-

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même, au lieu d'emprunter, pour se révéler, les formes sévères ei didactiques de la psychologie , devait trouver dans la compli(?aliou des incidents de la vie intérieure, dans les confidences indiscrètes, mais involontaires, de chacun des acteurs un interprète docile, éloquent, et capable de satisfaire à tous les besoins du sujet.

Ces conditions, que je crois vraies, ont-elles été remplies ?

L'insulte publique faite à Lucrèce par les jeunes seigneurs de Venise, la conduite imprudente de Gennaro à Ferrare, la vengeance impitoyable qui enveloppe dans un même linceul les victimes prédestinées, les prières et les caresses de la lille d'Alexandre VI auprès d'Alphonse pour sauver Gennaro, et plus tard, ses dernières et désolées instances pour obtenir la vie, tels sont les événements principaux du poème dramaticiue de M. Hugo. Si je ne dis rien du voyage d'Alphonse h Venise, c'est qu'en vérité, il est fort dilTicile de s'en souvenir; c'est que l'entrée et la sortie du duc de Ferrare passent inaperçues au milieu des mille spectacles de la soirée, c'est que le poète n'y insiste pas assez pour fixer l'altenlion.

Or, à mon avis, pour justifier poétiquement l'empoisonnement de Gennaro et le parricide qui devait dénouer la tragédie, un seul de ces trois incidents suffisait largement.

Ou bien Alphonse d'Est devait punir l'aventurier souillé des baisers de sa femme, et alors l'insulte publique de Venise et la dilacération de l'écusson des Borgia à Ferrare étaient fort inutiles à la conduite de l'action.

Ou bien Gennaro devait se mettre de moitié dans l'a- [loslrophe flétrissante de ses amis à Lucrèce, et forcer le duc de Ferrare à le frapper du même coup que les jeunes

seigneurs vénitiens qui ont démnsquc sa femme , cl rendu impuissante la protection de sa mère, et alors la scène de IV'-cusson et le baiser de Venise étaient de trop.

Ou bien enfm, l'insulte faite à l'écusson des Borgia par Gcnnaro devait être connue d'Alphonse avant que I-ucrècc pût connaître le nom du criminel; elle ne devait plus avoir, pour le dérober au cliâlimcnt, d'autre chance que l'aveu do son inceste avec François Borgia, et alors le voyage du duc à Venise et l'imprudente colère des jeunes seigneurs pendant le bal du premier acte ne servait de rien.

Si au lieu d'accumtdcr dans le même poème, trois moyens dont un seul suffisait, M. Hugo eût pris un parti, niais un parti unique, assurez-vous qu'il n'aurait i)u échapper à la nécessité de développer son drame psychologiquement; et une fois entré dans cette voie, la vraisemblance des incidents, la possibilité cl l'animation des caraclèrcs seraienl nées d'elles-mêmes; nous aurions eu une aventure à laquelle noire foi n'aurait pas manqué, et des hommes capables de surprendre et d'enchaîner nos sympathies; ou 1-icn, si le poète n'eût |)as trouvé une fable cl des caractères possibles, il se serait abstenu et aurait attendu, par prudence, une inspiration meilleure et plus féconde.

Si, au lieu du spectacle extérieur et puéril du crime aux prises avec la destinée, il eût cherché le spectacle intérieur et sérieux de la conscience humaine, il aurait rencontré dans celle étude diflicile, d'utiles obstacles. L'imagination vagabonde, qui dispose h son gré des choses, aurait trouvé dans l'inviolable sanctuaire de l'âme une résistance pleine (renseignements; elle aurait lu, en caractères éclaiants, des lois qu'elle n'aurait pu mécoiinaîlie, et (pii l'auraient subjuguée.

Gcnnaro, au lieu de conlicr sa piété hiialc à une femme

qu'il ne connaîipas, etqu'il voit pour la première fois, aurait renfermé en lui-même le secret de sa tendresse pour une mère ignorée ; il aurait pu, comme OEdipe, aimer d'un amour criminel la femme qui l'avait porté, adorer la beauté funeste sans laquelle il ne serait pas né, la maudire en apprenant son nom, et la frapper au moment où elle va lui dire qu'il est son fils.

Lucrèce, lasse d'incestes, d'adultères et d'empoisonnements, essayant de faire une halle dans la vertu, et de se reposer, dans un nouvel amour, de ses laborieux libertinages, n'aurait pas confié ses remords et ses espérances à une âme damnée comme Gubetta ; elle aurait compris que l'assassin gagé qui, depuis vingt ans, obéit au crime, ne peut, dans l'espace d'un instant, se métamorphoser et devenir l'instrument d'une vertueuse entreprise. Elle ne se fût pas exposée de gaieté de cœur aux railleries honteuses, aux familières ironies de ce démon dévoué, qui demande avec un étonnement bien naturel d'où vient ce changement subit. Elle n'aurait eu d'autre complice qu'elle-même et sa volonté, dans ce nouvel apprentissage d'un amour qu'elle avait ignoré jusque-là.

Forcée de disputer la tête de Gennaro à l'orgueil ducal ou à la jalousie conjugale d'Alphonse d'Est, elle aurait mis, comme toutes les femmes qui écoutent leur cœur, sou rôle de mère bien au-dessus de son rôle d'épouse ; elle aurait mis sa honte, publiquement avouée, au-devant du poignard; elle eût fait de son déshonneur, proclamé par sa bouche, un bouclier pour Gennaro ; elle aurait bu le poison, loin de le verser. Car où est la mère qui, même incestueuse consentirait jamais à empoisonner son fils? Vainonicnl objecte-t-on qu'elle a l'espoir de le sauver, elle doit réserver pour elle-même cette espérance.

Son fils une fois souslrail à la vengeance d'Alphonse, clic n'aurail eu ni repos ni cesse qu'il n'eût quitté les murs (le Ferrare, et l'aurait renvoyé à Venise sous bonne et sûre garde; et pour qu'il retombât entre les mains de son mari, il aurait fallu quelque nouvelle imprudence de jeune homme, qui rendît impuissante la protection d'une femme telle que Lucrèce.

Les caresses menteuses de cette courtisane couronnée ne signifient rien, si Lucrèce n'obtient la grâce de son fils. A quoi bon descendre jusqu'à flatter son mari, si toutes ces ruses effrontées doivent se terminer par la mort ({u'eile voulait éloigner? La lèvre chaude encore des baisers de son frère, comment consent-elle à gaspiller en pure perte ses agaceiies et sa beauté, quand elle pourrait d'un mot, elle, fille d'Alexandre VI, qui traliciue avec l'Espagne et la France des principautés d'Iialie, proposer au duc de Ferrare l'alternative de perdre son duché ou de lui rendre Gennaro?

Alphonse d'Est, s'il a vu le baiser de Venise, ne devrait pas attendre une nouvelle insulte pour châtier l'amant de sa femme; il iie devrait pas attendre que Lucrèce den)ande la tète de Gennaro pour commander au bourreau d'aflilir sonépée. Au lieu de perdre son temps h décrire les panneaux et les portraits de son palais, comme un archéologue, il devrait dire à Gennaro : Tu vas mourir, parce que ma femme est la maîtresse, et à llustighetlo : Tue- le, jiarce cpic je le veux.

Mais esl-il croyable cpi'un duc de Ferrare aille la nuit, avec un misérable bravo, épier le passage d'un homme qu'il avait entre ses mains, et dont la tète pouvait tomber devant un signe de ses yeux? iJn tel roman n'est-il |!as trop romanesque ?

La comtesse Ncgroni n'cst-clle pas très inutile et nuisible peut-être à l'accomplissement de la vengeance de Lucrèce? Est-il naturel de i^enser qu'une femme du sang dos Borgia se confie, à d'autres mains que les siennes, pour laver l'insulte qu'elle a reçue ? Ne doit-elle pas craindre qu'il ne so trouve parmi les seigneurs véniiiens un homme assez beau, assez jeune ou assez adroit pour surprendre, dans le lit de la Negroni, entre deux caresses, le secret du crime projeté î

Et quand le poignard de Gcnnaro est levé sur Lucrèce, pourquoi puériliser l'horreur, pourquoi prolonger mesquinement l'effroi d'une pareille scène, en jetant dans les ténèbres quelques lueurs trompeuses, au lieu d'éclairer la nuit d'une lumière éclatante et soudaine, mais complète, irrévocable? Pourquoi laisser croire à Gennaro que Lucrèce est sa tante ? Un pareil artifice convient-il bien à la dignité de la poésie? Je ne le crois pas.

Il est donc arrivé que l'action et les caractères manquent de vraisemblance et de vie réelle, parce que le poète n'a pas voulu les déduire de la donnée psychologique.

Le style de Lucrèce Borgia traduit et résume avec une sincérité merveilleuse les défauts et les qualités du poème dramatique. Dans la dernière scène du premier acte, dans l'ciiirevue d'Alphonse avec la duchesse, et dans la lutte désespérée de Gennaro avec sa mère, il reproduit avec une grande précision la grandeur et l'emphase de la pensée. Il se montre tour à tour au gré de l'artiste, qui manie notre langue , on le sait , avec une autorité militaire , sonore comme l'airain, caressant et velouté comme l'amoureuse ottomane où les regards de Lucrèce semblent inviter son imbécile époux; puis enfin hardi, pressé, éiiucelanl comme

le cliquetis de deux épées qui se heurtent dans l'ombre, et s'acliarncnt au meurtre en dépit de la nuit qui protège deux poitrines haletantes. Jamais le mot mis à la mode dans le siècle dernier par le plus littéraire de tous les naturalistes : le style est l'homme, n'a reçu d'application plus éclatante et plus vraie. Le caractère saillant de la pensée de M. Hugo, c'est une prédilection assidue pour les images visibles, pour la partie pittoresijue des choses; une préférence constante pour la couleur, h l'exclusion de toutes les autres qualités. Il ne lui arrive jamais de chercher, comme ^Vordsworlh ou AViison, dans le regard naïf d'un enfant, nn souvenir de Dieu, ou comme Ilervey, en regardant les blanches épaules d'une jeune fdle, de prévoir le jour où la mort viendra les réduire en cendres. Il se sert de la parole comme d'une palette; il s'emploie et s'épuise à décrire ou plutôt à peindre les cheveux blonds de l'enfant; il nous montre la brise qui se joue dans les boucles dorées, et semble prendre plaisir à lutter de richesse et de profusion avec le pinceau de llubens. S'il veut nous révéler la beauté d'une vierge, il ne prendra, soyez-en sûr, ni les mystiques expressions de Klopstock, ni la grâce harmonieuse et grave de Alilton. Il préfère de beaucoup le coloris éclatant de Murillo, ou parfois même de l'école vénitienne. Les contours arrêtés, les vives silhouettes d'All;ert Durer ou d'Ilolbein, lui sembleraient mesquins et pauvres.

Or, conmie le imëme tout entier de Lucrèce Boruia s'adresse aux yeux plutôt (ju'au cerveau, et surtout plus qu'au c(pur, la couleur sobre des madones de llaphaël, cpii nourrissent la rêveiic et n'exritenl pas un profane désir, ou le dessin sévère et l(»^;i(pu; ^\^\ l'école alleninudc, qui exalte la pensée et ne distrait pas un instant i'atteniioii

de la combinaison des lignes, iraient mal à ce genre de composition.

Il faut bien le reconnaître, le style d'FIernani et de Clarion avait encore avec le sentiment et la pensée une parente plus prochaine que le style de Lucrèce Dorgia. Il y avait dans ces deux pièces une moindre Inibileté dramatique, ou si l'on veut ihcâlrale. Les scènes n'étaient pas combinées avec autant d'adresse, l'effet était moins sûr ; mais la physionomie exclusivement lyrique des personnages gardait encore une vérité absolue, indépendante du temps et du baptême. Louis XIII et Warion ne rappelaient guère madame de Woitevilleetle coadjuteur; Didier ne ressemblait pas aux héros de la Fronde. Mais, à tout prendre, le roi, la courtisane et l'aventurier étaient des types possibles, quoique l'histoire ne leur permît pas d'être à l'époque choisie par le poète. Pareillement don Carlos et dona Sol, au costume près, s'accordaient bien mieux avec Conrad et Medora qu'avec les chroniques espagnoles du ^1"= siècle. Mais au moins, une fois notre parti pris sur l'absence d'action et de vie familière, nous pouvions sympathiser avec l'ambition impériale du roi, avec l'abandon et l'amour désolé de la jeune fdle. Dans ces deux poèmes le spectacle ne jouait qu'un rôle secondaire.

Dans Lucrèce Borgia, le velours, la soie, l'or, et les pierreries sont trop au premier plan. En assistant à la représentation, on arrive involontairement à se demander si toutes les facultés de l'âme humaine se réduisent à la curiosité ; et quand je dis l'âme , j'ai grand tort, car il ne s'agit que de la curiosité des yeux. L'esprit demeure inoccupé, et pas une larme no se hasarde sur le seuil des paupières. J'ai surveillé avec une rigoureuse attention toutes les femmes assises à mes côtés, et je puis assurer qu'elles

n'onl pas pleuré. Pourlant il y avait parmi elles des épouses et des mères, et l'on m'accordera bien que s'il y avait eu dans les crimes et les remords étalés sous leurs yeux, et dans les paroles destinées à les traduire, autre chose qu'une horreur stupéfiante, les battements de leurs cœurs se seraient hàlés, leurs prunelles se seraient mouillées, hurs joues auraient pâli ; or, je n'en sais pas une dont la ligure se soit élevée jusqu'à celle couleur incertaine (jui participe à la fois de la joie et de la peur, qui domie à la peau une sorte de transparence, cl que les femmes retrouvent dans toutes les grandes émotii)ns.

Et en elTel, sans vouloir contester l'étonnement qui résulte de la combinaison artificielle et savante des scènes, de la position inaltendue des acteurs, de l'éclat étincelant du dialogue, je défie qu'on me désigne de bonne foi un personnage entre tous, qui intéresse plus vivement que les autres. La pièce, envisagée dans sa totalité indivisible, intéresse comme un |)anorama, un spectacle pyrotechnique, comme les manœuvres d'une armée ; mais la préférence est impossible.

Si je ne parle pas des lazzi de Gubella cl de ses triviales plaisanteries sur la queue du diable vissée à son échine, ni des quolibets débités à Venise, sur Satan et sur le pape, c'est que je crois avoir constaté que M, Hugo tient aux monstniosilés grotesques, comme les archilecles du xiv siècle tenaient à mettre dans le portail d'une cathédrale des grenouilles et des crapauds, comme l'aristocratie féodale de la même époque aux fous cl aux nains dont elle barioiiiit ses fêles.

(iepi'udanl le public a paru content ; je ne puis le nier sans mcnlir. Je u'ai pus suipris un moiuenl d'impalience

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ou (l'ennui; le silence alternait avec les baltemcnls de mains. Pourquoi ?

Comment, à trois ans de distance, le même auditoire qui avait accueilli par des murmures , des rires et des huées, Hernani et Marion, s'est-il montré silencieux et docile à la volonté du poëte pendant quatre heures? Lequel des deux a changé, de l'ai liste ou du spectateur? Je crois être sûr que le public est demeuré le même, car les idées populaires ne vieillissent pas si vite qu'on le pense communément. Aujourd'hui, il y a encore plusieurs quartiers de Paris qui préfèrent très-sérieusement Boyeldicu à Fxossini, et je ne voudrais pas compter sur mes doigts toutes les familles pour qui M. Arnault est un homme trèssupérieur à M. Hugo. Il faut plus de trois ans vraiment, pour effacer les préjugés littéraires de la foule.

iMais maintenant que les jugeurs de profession ont une moindre prise sur l'opinion de la multitude, les passions les plus grossières reprennent le dessus. Les salons, il faut bien l'avouer, ne s'occupent guère de littérature ; les aventures de bourse et les querelles de tribune dominent à peu près toutes les pensées; aussi le peuple, qui n'a plus de guide pour l'éclairer, se laisse aller aux plus brutales impressions. Ce qu'il veut avant tout, ce qu'il préfère, ce qu'il applaudit, c'est un spectacle qui émeuve puissamment ses sens, n'importe par quels moyens ; je ne dis pas son âme, car il la laisse au logis , et d'ordinaire il s'en passe très-bien au théâtre. La parole, qui devrait servir d'organe et d'interprète aux sentiments les plus purs, aux idées les plus élevées, traduit quotidiennement l'effronterie du libertinage, l'avilissement du cœur, et pas une voix ne s'élève contre cette prostitution de l'art dramatique.

Un audiloirc ainsi fait ne pouvait témoigner de bien vives syrapalhics au poëtc persévérant et courageux qui, depuis dix ans, poursuivait la réforme extérieure de la lanf^ue, qui voulait donner droit de bourgeoisie aux expressions familières dans les strophes d'une ode, qui, pour assouplir l'alexandrin, hrisiiit la césure, partageait le vers en liémisliclies inégaux, rendait à la rime sa première richesse, et concentrait toute son énergie dans la partie plastique de son art.

Lucrèce liorgia, très-inférieure littérairement aux pièces précédentes de l'auteur que la foule a répudiées, offre aux appétits vulgaires une pâture plus solide. Ceci n'est plus un chef-d'œuvre destiné seulement aux esprits raflinés d'une pléiade, au goût dédaigneux d'une académie, aux disciples ascétiques d'un cénacle mystérieux ; l'étude et l'initiation sont inutiles : les yeux sulTisent, et font seuls toute la besogne.

11 y a, j'en conviens, dans ce dernier ouvrage de M. Hugo, une plus grande connaissance de la scène, mais non pas de la poésie dramatique. Les entrées et les sorties sont plus adroitement motivées, tout est mieux calculé j)()ur l'elTel ; mais il est impossible de réduire la mission du poëte tragique à l'arrangement du spectacle, sans déclarer du même coup que le poëte, le machiniste cl le costumier ne font qu'un.

vSi l'on recherche pourtpioi le jinhlic français, si renommé dans toute l'Lurope pour l'élégance et la délicatesse (le son goût, en est venu à mériter pres(|iie littéralement ra|)oslr()phe du saliii(|ue latin : jiancm et riirenscs, à mettre sur la même ligue (pie Pierre Corneille, et m(-'me fort au-dessus, le mélodrame du bouleviirt e! des acieurs inconnus dans le siècle dernier, mais fort applaudis de nos

jours, les clc|)liaiUs, les lions cl les chevaux, auxquels Rome iinpiTialc aurait prodigué ses batlenieiUs de mains, on trouve dans l'Iiisloire des mœurs une explication claire et irrécusable.

Au xvir siècle, le génie espagnol et le génie grec, habilement transformés, n'ont-ils pas avec la verve d'aventure de la minorité de Louis XIV, et plus tard, avec l'élégance et l'étiquette de Versailles, une harmonieuse sympathie? Ne peut-on pas, des taquineries acharnées du Parlement et de monsieur le Prince, conclure Cinna, et de la prise de voile de mademoiselle de La Vallière, Phèdre et Iphigénif ?

Vainement objecterait-on les ordonnances de Louis XIV pour détruire les sociétés infâmes formées aux portes de Paris; la proscription, l'exil et les bastilles témoignent hautement contre la tolérance immorale qu'on voudrait inférer de ces ordonnances.

L'élève studieux de Port-Royal n'aurait pas écrit Athalic pour une cour pareille à celle d'Héliogabale ou de Néron.

La régence, qui fut une réaction violente contre l'hypocrite dévotion de la veuve Scarron, n'eut pas d'art sérieux, et gaspilla dans les petites maisons, les petits soupers et les petits vers toutes les facultés qui, vingt ans plus tôt, auraient continué Bossuet, Racine ou Condé. A ces folles orgies il fallait des épigrainmes obscènes, des quatrains équivoques, pour reculer, par l'avilissement intérieur de la pensée, les bornes de la débauche ; au réveil, des madrigaux musqués, escarmouches légères de l'entrée en campagne : cette cohue d'abbés, de courtisanes, de traiians et de spadassins, n'aurait su que faire d'un poète qui n'eût pas été leur valet et leur familier.

Les dernières années de Louis XV, plus sérieuses, malgré le vire qui s'iifficliail encore, luaisqui souvent s'en tenait à des fanfaronnades d'adultère, marquent dans l'histoire de J'esprit français une période nouvelle. Le règne des philosophes, dans la biographie de la France, représente à peu près les années de résipisccnsc qui succèdent dans la vie d'un jeune honimc aux débordements de sa première liberté. Quand son front se dégarnit pour la première fois, quand il aperçoit les rides qui envahissent ses joues, ses yeux qui se creusent, il se fait sage et seniencieux ; ses lèvres, hier encore si empressées à la raillerie, aux promesses éternelles, ne savent plus que des préceptes, et moralisent les passants. Ainsi fit le xviii' siècle, quand il sentit, dans ses veines appauvries, que la folie et les nuits blanches n'étaient plus de son âge : le théâtre eut alors ses enseignemenis comme le jardin d'Academus et le Portique. Voltaire écrivit Mahomet et Jules César, pour combattre le fanatisme et la tyrannie. Le théâtre, qui sous F^ouis XIV était une fête, devint une prédication, une palestre dialecti(iue.

Puis, quand la foule, préparée à l'attaque par les exhortations des philosophes, sentit sa force et son droit, et comprit (pi'il fallait llétrir son ennemi pour le renverser, son indignation et son mépris trouvèrent un digne interprète : Beaumarchais écrivit le Marùujc de Fùjdro. L'aristocratie et le privilège, personnifiés sous le masque du comte Almaviva, |)lièrent le genou devant les railleries du hardi barbier, pour s'enfuir, (piehiues aiuiées plus lard, devant le serment du Jni de paume : le pamphld du |)oël(' dictait la réponse de Mirabeau à M. de Drcux-Uré/é.

La raison armée de la Convention et les saturnales du Directoire se passèrent bien de poésie. Le duel de la

France avec l'Europp, et les volii[)tés efféminées du Luxembourg n'avaient pas l)es(jin d'èire chantés.

Sur le seuil du siècle nouveau, quand le jeune vain- (|ueur de l'Italie et de l'Egypte voulut reprendre la monarchie au point où l'avait laissée l'amant de madame de Waintenon, il comprit que l'art était un puissant moyen de gouvernement; il organisa des fêtes, il s'entoura de luxe et de parures, il voulut des perles et des diamans sur les épaules des femmes de sa cour, des armoiries aux carrosses de ses courtisans, des panaches flottants aux casques de ses généraux ; en même temps qu'il rédigeait une législation toute neuve, il traçait des rues tirées au cordeau comme celles de Versailles, et pensionnait des versificateurs pour célébrer la naissance du roi de Rome ; David dessinait les costumes d'une cérémonie militaire, et drapait à la romaine le sacre du nouveau Charlemagne.

Je ne concevrais pas "NVatteau et Boucher, sans 3Iarivaux et l'abbé Voisenon ; je ne comprendrais pas non plus les tragédies de MM. Arnault et Baour-Lormian, sans la peinture de David. Ce qui prouve que les pages homéri([ues de Gros n'étaient pas de son temps, c'est quelles étaient oubliées, il y a trois ans, par ceux même qui avaient connu les Achille et les Hector de cette Iliade.

Ainsi, depuis Richelieu jusqu'à Napoléon, l'art et le goût ont suivi les métamorphoses de la société; Corneille exaltait la vertu romaine en même temps qu'un abbé duelliste et libertin, amant avoué d'une fdle perdue, écrivait la Conjuration de Fiesque ; l'alexandrin de l'Empire célébrait en hémistiches pompeux, en allusions diaphanes, la grandeur du nouveau monarque, tandis que le tambour battait dans les collèges, et qu'en lisant Quintc-Curce les enfants rêvaient la gloire d'Alexandre.

La restauration, qui, malgré les promesses de Sainl- Oucu, espérait bien ramener le bon plaisir et les magnificences du livre rouge, devait imprimer aux masses et au goût français un cachet personnel. Le séjour des armées ennemies jirépara l'échange des littératures ; les livres de Berlin et de Londres devinrent populaires dans les salons de Paris. Le gouvernement nouveau, qui prétendait dater du même chiffre les années de son exil et celles de son règne, en s'autorisant de l'exemple du passé donna l'éveil aux éludes historiques. L'art, qui se sentait mourir, voulut avoir sa part de la curée. Il laissa aux déchiffreurs de chroniques les chartes et les arrêts, les marchés conclus entre les barons et les communes ; il prit les iiauberls et les cottes de mailles, les dagues, les souliers à la poulaine, les surcots, les fleurons et les perles ; et, dans sa confiance enfantine, il crut avoir retrouvé le secret de la gloire et du génie, parce que la pomj)c et la variété du costume tenaient lieu aux artistes vulgaires de l'élude du dessin et des passions, lui déclarant inhabiles l'amant de la Champmeslé et celui de la Fornarina, qui avaient poétisé la Grèce et la Judée, au lieu de reproduire les silhouettes gigantesques du moyen -âge, on se dispensait de les agrandir et de les compléter par la médiialion.

Ce qui se passe parmi nous, depuis dix-huit ans, serait la ruine irrévocable de toute poésie, s'il n'élait pas dans la deslinéc des inonvemenls extrêmes do s'épuiser en s'accélérant, si les grandes indi\idualiiés, (|ui proleslenl par leur isolemeni contre la tendance toute réelle du drame et du roman, ne devaient pas un jour rallier les esprits blasés que le galvanisme de la littérature histori(iue peut à peine ébranler.

Je ne crois pas que l'imagination puisse prononcer l'os-

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tracisme et l'anathème contre dix siècles de la biographie humaine; je ne crois pas qu'elle doive rayer du livre de poésie toutes les catastrophes qui séparent la chute de Rome de la chute de Byzance, Non ; mais pour les poétiser, il faut s'y prendre autrement. Émouvoir est un art difficile et laborieux ; la poussière des bibliothèques et le maniement des parchemins enluminés ne suppléeront jamais à la pratique de la vie humaine et h la réflexion solitaire.

C'est pourquoi, je le dis en vérité, l'art nouveau qu'on nous donne pour le frère de Shakspeare et de Schiller, n'a pas droit de s'asseoir à la table de cette sainte famille ; car le poëte de Slratford et celui de Wcimar n'ont pas cru que la parole humaine pût s'adresser aux sens sans tenir compte du cœur et du cerveau. Ce qui fait la gloire du tragique allemand, bien qu'il soit très-loin de l'animation et de la naïveté de son modèle, c'est l'étude attentive et profonde de l'àme humaine. Don Carlos et "NValIenstein peuvent hardiment revendiquer leur parenté avec le roi Jean et Richard III, en invoquant leur commune supériorité sur l'histoire.

Si le réalisme, qui domine aujourd'hui dans la poésie, obtenait gain de cause, le lendemain du jour où son triomphe serait bien dûment avéré, il faudrait ne plus croire à Dieu ni à l'âme ; car le monde que cette poésie déroule devant nos yeux est un monde sans providence et sans liberté; c'est une nation sans nom, sans autel et sans loi, qui n'obéit qu'à l'épée, et qui ne croit qu'au bonheur de la force. Que les poètes le sachent ou qu'ils l'ignorent, qu'ils le prévoient ou le nient, peu importe ; la vérité de ces conclusions n'a rien à faire avec ces questions secondaires.

>Iais le souvenir du passé doit nous consoler et raffermir nos espérances. Le culte de l'àme humaine pour la beauté, sous toutes les formes, est aussi impérissable que son adoration pour Dieu, principe mystérieux des causes qu'elle étudie, que son amour de la liberté, attribut ineffaçable de sa destinée.

Nous devons le croire, le succès et la popularité de la poésie extérieure touchent à leur fin. Après le premier enivrement, la satiété suivra de bien près. La joie des sens est limitée; il n'y a d'infini, de renouvelable que les joies du cœur et les extases de l'intelligence.

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