‹ Nouveaux portraits littérairesChapitre 7 sur 11 · MARIE TUDOR · texte numérisé non relu

MARIE TUDOR

iM. Ilu^o paraît avoir sur les prérof!;atives de la fantaisie une opinion iibsoliie, peisonncllc, inéhranlable ; la discussion et l'analyse, pom- se |)r('ndre Ji ses (l'iivres, pour en dc\iner l'inleniion, pour en csiinuT la valeur, sont oblil^écs, !i clia(pi(' nouvelle épreuve, de choisir un nouveau terrain, et de préparer des armes inusitées. Pour noire part, nous ne regrettons pas h s didicultés de la lutte, ( t nous n'avons pas assez d'orgueil pour nous abuser sur

l'autorité de nos paroles. Nous savons très-bien qu'une pensée qui se traduit par la dialectique, qui approuve ou qui blâme au nom de la vérité qu'elle croit avoir aperçue, n'aura jamais la même force et la même puissance qu'une œuvre échappée d'une main habile et montrée à la foule assemblée. Nous n'espérons pas que notre avis, si juste qu'il puisse être, suscite un poëte selon notre volonté, irréprochable aux yeux de notre conscience, et pour lequel nous n'ayons plus à chanter qu'un éternel hosannah. Ce qui entre dans nos espérances et nos desseins, c'est d'agir sur le goût public, c'est de montrer nettement aux esprits sérieux ce qu'ils entrevoient d'une façon confuse, l'altération progressive des éléments essentiels de la poésie, et d'indiquer, autant qu'il est en nous, le moyen de ralentir ou d'arrêter le mal. Quand le plus grand nombre sera venu à nos convictions, alors le poëte naîtra. Ce n'est pas nous qui l'aurons créé : il sortira du sein de la multitude pour la dominer. Notre devoir à nous est de l'annoncer et de lui préparer la voie.

Si, dans l'accomplissement du rôle que nous avons choisi, nous paraissons nous écarter des méthodes ordinaires ; si nous introduisons dans la critique plusieurs ordres d'idées habituellement développés dans un cercle individuel ; si nous éprouvons constannnent la poésie par l'histoire et la philosophie, c'est que nous croyons sincèrement à l'utilité de celte double épreuve ; c'est que nous refusons à l'imagination, si brillante qu'elle puisse être, le droit de se jouer des autres facultés humaines, et de traiter en esclaves les réalités amassées par la mémoire, ou les vérités établies sans retour par le raisonnement.

Il y a dans Marie Tudor quatre personnages principaux : une reine, un favori, un homme du peuple araou-

240 VICTOR nUGO.

reiix d'une orpheline qu'il a recueillie, une orpheline qui se trouve être duchesse. C'est avec ces acteurs que M. Hugo a conçu son drame. J'ai longtemps cherché quelle pouvait être la pensée primitive qui avait présidé à ce travail poétique, et j'avoue que je suis encore h la deviner.

A-l-il voulu montrer le danger des alcôves royales ? Le héros de la pièce est-il Fabiano? S'est-il proposé de mettre à nu les souffrances d'un cœur de femme assez mal inspiré pour aimer un lâche? Ou bien a-t il espéré nous intéresser aux tortures d'une âme généreuse qui volt passer aux bras d'un libertin une jeune fille sur qui elle avait placé toutes ses espérances, à qui elle avait dévoué le reste de sa vie ? Ou bien enfin, a-l-il voulu réhabiliter l'orpheline qui fait de son cœur deux parts, l'une pour la reconnaissance et la vénération, l'autre pour l'aveuglement et l'abandon, et qui reconnaît trop tard l'abîme où elle est tombée?

Je ne sais vraiment laciuelle de ces idées a dominé IM. Hugo à l'heuic de sa |)remièrc conception. J'ignore s'il a voulu flétrir Marie Tudor, plaindre Fabiano, ou (Jilbert, ou Jeanne Talbot. Celte indécision dans l'esprit du spectateur est, à mes yeux, un grave inconvénient : on pardonne à l'historien de manquer de volonté ; on ne peut pardonner au poêle, car il faut que le poëtc prenne parli pour un de ses pcrsounagi's.

I,a reine est amoureuse d'un aventurier, rien de plus simple; c'est un caprice assez commun chc/ les femmes dose piopdST, dans l'amant qu'elles choisissent, une tâche difficile, de voidoir ennoblir par leur affection celui (jue le monde a flétri, d'élever jusipi'ii elles, par une fierté persévérante, les caractères salis du mépris public. Celle

donnée, on le voit, n'est pas fausse à son point de départ ; raais elle ne tarde pas à s'altérer.

Marie apprend l'infidélité de Fabiano. Que doit-elle faire si elle l'aime vraiment? Le tuer ? Je ne le crois pas. Ce n'est pas le premier parti qui doit se présenter à sa pensée : avant de se venger sur le favori, elle doit frapper sa rivale. Il n'y a pas une femme qui, en pareil cas, n'espère ramener à elle l'homme qui l'a trahie. Elle peut dire à son amant : Tu mens et tu me trompes ; elle peut s'écrier dans un accès de colère : Je te méprise, et je me vengerai. Mais le second mouvement doit être l'indulgence cl le regret, l'espérance et la volonté de ressaisir le pouvoir qui échappe, le désir de frapper Jeanne Talbot. Il n'y a pas d'amour vrai, c'est-à-dire poétique, sans jalousie. La première décision de la reine devrait donc être de punir la maîtresse de Fabiano. Quand le favori tremblant refuse d'avouer sa liaison avec Jeanne, ftlarie devrait céder aux folles crédulités de la passion qui l'entraîne ; elle devrait douter encore de son malheur, insulter sa rivale, l'envoyer en prison ou à l'échafaud, et attendre, pour punir Fabiano, qu'il avoue son amour pour Jeanne, qu'il ait donné à sa première maîtresse une preuve publique de son dédain et de son abandon.

La jalousie, dans ses emportements les plus insensés, a pourtant sa logique. Comme elle naît d'un égoïsme blessé, elle ne peut pas souhaiter d'emblée la perte de la personne aimée ; elle doit naturellement s'adresser à l'obstacle, c'està-dire à l'objet d'une affection rivale.

Si la reine veut frapper Fabiano, elle ne doit s'en remettre qu'à elle-même du soin de sa vengeance ; au lieu d'aller chercher dans la foule un bras obscur, et qui peut manquer d'adresse ou de force, elle n'a qu'à choisir parmi I. (A) 14

2/i2 VICTOR HUGO.

les seigneurs de sa cour un accusateur dévoué. Puisque le favori porte la haine des courtisans, c'est à cette haine qu'il faut s'adresser comme au vengeur le plus sûr. La trahison des secrets d'état, la dilapidation du trésor, la vénalité de la justice, la corruption des conseillers de la couroime, il y a là vingt occasions de demander et d'ohtenir la tête d'un homme. Une femme du hon sens le plus ordinaire apercevrait du premier coup toutes les ressources d'une pareille position, et n'irait pas compromettre sa vengeance dans une aventure incertaine.

Knfin, quand elle a résolu la mort du favori, doit-elle souffrir qu'on escamote sa victime? Ne devrait-elle pas, dans un mouvement de curiosité cruelle , soulever le voile du condamné, l'accabler de son mépris, puis le pleurer avant que la hache tombe , ou le sauver à l'heure suprême, lui pardoimer, lui demander grâce jiour sa colère? Mais il faut qu'elle suit bien sûre de la tête qui tombe, on de la tête qu'elle sauve.

Fabiano n'est (ju'un lâche vulgaire. Je comprends difficilement comment il a pu séduire Jeanne 'J'albol. Libertin, joueur effronté, ce n'est qu'une peccadille : où est la jeune fdle qui n'a pas assez d'orgueil poiu- se vanter de corriger son amant? Mais au moins je lui voudrais de l'élégance et de la bravoure. I*asse encore pour l'anionr d'mie reine , car la reine saura bien le défendre ; mais une orpheline a besoin d'un bras qui la protège ; et la lâcheté pour s(! révéler n'attend pas le danger : à peine est-elle srtre d'une affection concpiise, (|u'elle se confesse et s'explique , jusqu'au jour où elle se justifie et se proclame comme une sagesse souveraine.

Puisqu'il n'a pas le coura'j;e d'.'iNoiier son amoiu' pour Jeanne , il devrait avoir au moins la pru<!enre de sa là-

cheté,'et se jeter aux genoux de ia reine pour lui jurer une éternelle affection.

Le caractère et la conduite de Jeanne Talbot ne sont pas moins improbables et moins étranges que le caractère de Marie et de Fabiano. Je lui pardonne de grand cœur de se livrer à un misérable : les âmes les plus excellentes peuvent une fois se tromper, se perdre aveuglément. Mais la chute qu'elles ont faite, si profonde qu'elle soit, ne les flétrit pas sans retour. Elles peuvent s'obstiner dans l'erreur, mais non pas mentir.

C'est pourquoi il me semble que, si Jeanne Talbot doit un jour mépriser Fabiano et rendre à Gilbert l'amour qu'elle lui a retiré, elle doit respecter son premier amant au point de ne pas l'abuser. Elle n'a pas besoin des inlerjiellations de la reine pour confesser sa nouvelle passion. Pour ma part , je ne conçois pas la conciliation du mensonge avec une estime réelle.

Au contraire , en supposant à Jeanne Talbot assez de franchise et de hardiesse pour dire à Gilbert : « Je ne suis plus digne de votre amour; je me suis donnée à un autre; oubliez-moi , ou si vous n'espérez pas que je puisse être heureuse dans ce nouvel engagement, priez Dieu pour qu'il m'éclaire et me ramène à vous, priez-le pour qu'il nous réunisse dans une mutuelle et inaltérable affection; » le pardon de Gilbert, inexplicable autrement, devient une chose toute simple.

Et comment comprendre que Jeanne, en apprenant l'amour de Fabiano pour la reine, ne revieime pas tout-àcoup au souvenir de Gilbert qui ne la trompait pas ? Comment comprendre qu'elle ne fasse pas tout ce qui est en elle pour sauver sa tète et reconquérir un amour si précieux et si pur? Comment n'est-elle pas saisie de honte et

2ft4 VICTOR HUGO.

d'admiration tout à la fois, en voyant les conditions terribles auxquelles la reine met la vengeance de Gilbert , et qu'il ne craint pas d'accepter? Où est la femme qui ne préfère pas la bravoure h la làclielc? S'il y en a quelqu'une capable de celte étrange méprise, c'est qu'elle n'a jamais vu dans l'amour qu'une distraction de quelques jours, un liocliet pour son oisiveté ; mais à coup sûr elle n'a jamais placé sur une tèlc chérie l'enlière sécurité de sa destinée.

Or, si l'on veut que je m'intéresse de bonne foi au sort de Jeanne Talbot, il me la faut grande et passionnée, pure et hardie. Celle que iM. Hugo nous a donnée est amoureuse tout au plus comme une pensionnaire de seize ans, après la lecture clandestine de quelques romans vulgaires, sans savoir ni comment ni pourquoi. C'est un cliiiïre , ce n'est pas une femme.

Gilbert n'est pas non plus une création facile à expliquer, si l'on ne s'en rapporte qu'au témoignage de sa propre conscience. Il est trahi, il n'en peut douter. (}ue doitil faire? se résigner, s'il est un saint; s'il est un homme, se venger. Kst-il probable (|ue Fabiano, assez fanfaron pour flétrir une femme sans utilité pour lui-même, soit assez courageux pour soutenir ses vanteries? I.a chose est rare. Ceux qui soutiennent l'honneur d'un nom ne le traînent pas par les rues; le défend-on volontiers quand on a pris soi-même la peine de le salir?

Au lieu donc d'entrer pres^iue les yeux bandés dans un imbroglio inextricable , Gilbert ne devrait s'en remettre qu'à lui-même du soin de se venger. Il n'a pas d'armes, répondra-ton; mais Fabiano serait-il d'aventure le premier poltron désarmé et percé de son épée?

Je blâme hautement le serment à double entente, pro-

VICTOR HUGO. 2/i5

nonce par Gilbert sur l'Évangile et sur la couronne. Un tel subterfuge est indigne d'un homme d'iionneur, et flétrit d'emblée le but qu'il veut atteindre.

Parlerai-je de Simon Renart, reproduction littérale de Gubetta, fanfaron de dissimulation , charlatan de finesse, panégyriste indiscret et ridicule de toutes les ruses qu'il évente et qu'il raconte étourdiment au premier venu, qui mène la reine comme Mascarille menait son maître ? Je ne m'explique pas bien comment le légat d'Autriche, pour frapper un favori qui déshonore la couche destinée à son maître, va choisir la haine impuissante de Gilbert. Il faut aimer singulièrement à embrouiller les cartes pour compliquer à ce point la chose du monde la plus simple. C'est de la part de l'ambassadeur et de la reine une singulière niaiserie que de ne pas entrevoir pour Fabiano d'autre chef d'accusation que la séduction d'une jeune fille. H y a là de quoi faire sourire de pitié un clerc d'avoué ou un secrétaire d'ambassade. Philippe II avait la main malheureuse en diplomatie , s'il confiait ses intérêts à des âmes si candides et si malhabiles.

Reste un dernier acteur qui ne paraît qu'un instant, qui remplit un rôle absolument providentiel , un juif, dont le nom m'échappe, modelé sur le type de Shylock, ingénieux en paraboles, abondant en métaphores, assez mal inspiré du reste , puisqu'il choisit pour le défendre un homme sans armes , et qu'il demande dix mille marcs d'or à un courtisan qui a dans son fourreau une réponse toute prête. J'ai grand'peur que ce juif ne soit venu en scène uniquement pour réciter quelques phrases bien faites.

Ainsi, pas un de ces caractères n'est tiré de l'humanité il laquelle nous appartenons. A quoi servirait d'interroger l'histoire? L'histoire n'est-elle pas la mise en œuvre des

2Zi6 VICTOR HUGO.

passions et des idées que nous avons vainenicnl cherclices dans le drame de M. Hugo? l.a vérilé locale et chronologique du langage et des actions, n'est qu'une quesiion subalterne devant la question kumaine. Ce qui m'importe avant tout , c'est que les acteurs soient des hommes. Ce premier i)oinl éclairci , il sera temps de savoir à quelle naiion, à quelle période historique ils appartiennent. Mais assuré, comme je le suis, que Ks personnages de Marie Tiirfo)' n'ont jamais pu î;Ù'?c, je n'irai pas m'enquérir si leur existence s'encadre plus volontiers enire les années 1553-1558 que dans toute autre époque. Aussi bien l'histoire est un livre ouvert à tous les yeux, et je ne suis pas chargé de le feuilleter et de le lire à haute voix.

Faut-il s'étonner maintenant si l'action construite avec les acteurs que nous avons étudiés viole à chaque pas les lois de la raison , semble défier les plus naïves crédulités? De grands seigneurs qui conspirent la ruine d'un courtisan au bord de la Tamise ; un légat d'Autriche qui les rassure et les encourage ; un homme du peuple qui , au lieu de rentrer chez sa fille adoptive , écoute les confidences d'un mendiant, et qui sur un si^ne se retire on ne sait où, pour venir dix minutes plus laril aider son rival à transporter un cadavre, recevoir une bourse de sa main! Dans quel monde, dans quelle planète lointaine, ces choses se passent-elles?

lue reine qui écoule, sans frémir de colère, les protestations mensongères d'un favori qu'elle méprise ; qui l'accuse de régicide contre toute vraisemblance, quand un mot de sa bouche le condamnerait sans retour ; qui reçoit le bourreau dans la salle du trône, (pii mande le chancelier et toute la cour pour publier une mésaventure d'alcôve; qui prend toute l'Anglelerre à témoin de ses déporte-

menls! Dans quel pays vivent les reines de cette trempe?

Le dénoùmonl , taillé sur le môme patron que celui de Lucrèce Borgia, invenlc pareillement avec du drap noir et des cierges , aurait au moins une valeur fantasmagorique, si les lenteurs inlerminables qui le préparent n'en paralysaient l'effet en partie, et si le décorateur, par une singulière ignorance de la perspective, n'avait fait del'illuminalion de la ville de Londres quelque chose de mesquin et d'inintelligible. Les angoisses des deux femmes seraient facilement acceptées dans un roman ; mais , au théâtre , le spectateur ne se prête pas si volontiers à l'illusion. II voit trop vile les moyens d'éclaircissement; il se rit de doutes si faciles à résoudre.

Le public s'est montré magnanime et généreux. Il a écouté jusqu'au bout , sans manifester la moindre impatience. A la vérité, la composition de la salle avait été délibérée en conseil. Les juges de Marie Tudor ont été soumis, comme les jurés des assises , à la récusation de l'auteur, du directeur, etc. Lequel des deux était le prévenu? Lequel des deux représentait le ministère public? Je ne sais : mais je puis affirmer que nombre de personnes honorables n'ont pu être admises en temps opportun , faute de recommandation.

Je doute fort que cette épuration préliminaire profite longtemps au succès de la pièce. Qui sait si , dans huit jours, Marie Tudor comptera cinq cents spectateurs?

Si la foule , sans qu'on l'en prie , envahit la salle de la Porte Saint-Martin, ce n'est plus à l'auteur que la critique devra s'adresser , c'est à la nation elle-même ; car il faut plaindre les peuples qui ont besoin de pareils spectacles.

Au temps des Fausses Confidences , on pouvait dire que

l'art se manierait. Le leiulcmain de Marie Tudor, il faut dire que l'art s'en va; car les comédies de Marivaux sont des chefs-d'œuvre de vérité auprès des drames de M. Hugo. Les marquises du dix-lmitiè(ne siècle, avec leurs mouches ei leurs paniers , avaient au moins un cœur capable d'amours ardentes et de haines sincères. Marie Tudor ci Lucrèce Borgia ne sont d'aucun sexe.

ANGELO MALIPIERI.

Oserons-nous bien parler à'Amjclo? La question est grave et veut èlrc examinée religieusement; car les amis et les disciples de M. Hugo n'en sont plus à traiter la criti(iiie de retardataire. Les accusations de cette sorte étaient bonnes, tout au plus, à répo(iue où l'Académie siipi)liail Charles X de protéger le Théâtre-Français contre l'invasion de la poésie nouvelle. Il y avait de l'adresse à confondre dans une commune ironie tous les adversaires d'IIcrnarii. 31ais la discussion a changé de terrain : personne n'invoque plus le passé contre le débordement de l'hérésie ; personne ne combat pins |)our les lois aristolélicpies, j)oiir la régularité miiilairi! (h; l'ali-xandriu. Oe n'est pins au nom daCinna et de Britanmcun[[Hi la dialectique lilté-

raire attaque les œuvres dramatiques de M. Hugo. La sympathie publique est acquise d'avance à toutes les tentatives, si hardies qu'elles soient. M. Hugo avait promis de régénérer la scène , il a eu toute liberté de réaliser sa pensée. Pourquoi donc , après avoir défié les dédains de la foule , après avoir bravé toute comparaison, en est-il venu à proclamer hautement, par la bouche de ses disciples, l'incompétence absolue de la critique ? car c'est là vraiment l'unique pensée de la cour du nouveau roi; c'est pour lui la plus douce et la plus assidue des flatteries; c'est la consolation qui l'accueille chaque matin à son réveil. H ne chante plus l'hymne des morts sur le linceul de la tragédie; il a trouvé parmi ses adversaires des hommes aussi dévoués que lui au progrès, à l'innovation, occupés autant et plus que lui peut-être d'études historiques ; le reproche d'ignorance n'aurait plus de valeur dans sa bouche. Que faire donc? et comment cicatriser les plaies saignantes de cette jeune royauté? Comment étouffer le murmure confus des voix qui s'élèvent pour se plaindre? N'cst-il passage et bien avisé de proclamer l'incompétence de cette magistrature révoltée, qui s'appelle modestement la critique ?

Pour une royauté née d'hier , et qui n'est pas encore consacrée par l'assentiment populaire, c'est peut-être aller bien vite. Qu'il nous soit permis au moins de protester contre ce caprice de la couronne avant l'entier envahissement de nos libertés.

M. Hugo ne procède que de lui-même. H a en lui sa raison d'être; il n'a pas d'aïeux et n'aura pas d'héritiers; il veut être vénéré comme le chef d'une dynastie, mais il ne promet à personne le trône qu'il occupe aujourd'hui. Après lui , les peuples seront plongés dans les ténèbres et la confusion; c'est pourquoi la discussion de sa conduite

n'est rien moins qu'une ini|iiété. Impiété ou incompétence , c'est même chose, vous le savez, quand il s'agit d'une royauté de droit divin : or, il y a huit ans bientôt que M. Hugo s'est résigné au gouvernement de la poésie ; la préface de CroimvcU a signalé son avènement.

Comme je n'ai pas l'honneur d'être admis au châieaii , j'ai dû questionner, pour m'instruire, les familiers de S. M. Or, voici ce que j'ai recueilli sur la doctrine de l'incompétence. Comprendre M. Hugo, c'est l'approuver, et réciproquement. Discuter la valeur de ses œuvres , regretter dans un de ses drames l'absence d'un épisode qui semblait nalurtllcment amené, ne pas s'extasier devant les bizarreries j)réniédilé('s d'une métaphore, c'est confesser son ignorance, c'est avouer (ju'on n'a pas encore participé aux bienlaits de l'inilialion. Alais sans doute vous êtes curieux de savoir en (|Uoi consiste l'initiation. Klibien! je ne suivrai pas le conseil de Fontenclle : ma main droite est pleine de vérités, je ne la fermerai pas. Pour |)énétrer le sens niysiélieux des drames de M. Hugo, il faut conunencer par bien méditer ce verset de l'Évangile: « Celui qui n'est pas avec moi est contre moi. » Car le maître n'accepte pas une admiration partagée ; il veut ime foi sans réserve, une obéissance illimitée. Si vous gardez encore pour quelques morts illustres , ou pour des noms aujourd'hui glorieux, un respect hérétique, ne demandez |)as les honneurs de l'initiation, vous n'êtes pas digne de recueillir la manne céleste, vous aurez beau méditer, vous préparer par des lectures laborieuses à rinielligeuce des paroles divines, vous n'irez jnujais au-delà du sens littéral cl mort; votre clnirvoyanco n'atteindra pas Vcsprit de la loi nouvelle. IJalayez comme une [)oussière inutile tous les souvenirs qui se pressent dans les avenues de votre pensée; rayez du livre de votre cou-

science tous les noms splendides qui depuis soixante siècles ont pris place dans la faniillé humaine; humiliez-vous devant votre néant , prenez en pitié le passé où M. Hui^o n'était pas, eu espérance l'avenir où il sera, el vous communierez avec ses disciples.

Il vous dira ce que la foule ignore, pourquoi, par exemple, ayant sous la main des événements et des hommes révélés par l'histoire , il s'abstient d'y toucher; pourquoi il refait , selon sa volonté, les générations lointaines que les studieux croyaient connaître, et dont ils ne savaient pas le premier mot. Il vous racontera pourquoi le dix-septième siècle de l'Espagne, dont il voulait faire quelque chose, est ajourné dans ses projets. Vous apprendrez que les bibliothèques de France ne possèdent , sur l'époque choisie par M. Hugo, que des documents authentiques, des témoignages officiels , mais pas un libelle, pas une chanson de taverne, pas une satire de favori disgiacié, de courtisane vendue aux laquais de l'Escurial. Honte et pitié, n'est-ce pas? A quoi donc s'occupent les chambres? A brasser des lois de finances, tandis qu'elles devraient se dévouer h l'ambition universelle de M. Hugo. Ne serait-il pas dans les droits de la France de réveiller ses législateurs assoupis? Que vous semble d'une pétition déposée sur le bureau du président, pour obtenir que W. de Uayneval soit autorisé à feuilleter les bibliothèques de la Péninsule? Au lieu de mugueter au Prado, les secrétaires d'ambassade ne devraientils pas recueillir la semence que le génie de M. Hugo demande à féconder ?

Vous apprendrez que la pensée du poète, inviolable et sacrée; comme la pensée des rois, n'a rien à démêler avec le bourdonnement du parterre. Les rimes qu'il daigne assembler pour nos plaisirs et notre enseignement ne relèvent

252 VICTOR nuGO.

pas de notre gont. II nous ouvre les portes de son palais ; il iillume pour nos yeux éblouis les lustres et les candélabres de ses galeries ; nous sommes chez lui; il nous admet à ses fêles : nous serions mal venus à blâmer l'ordonnance des divertissements. Soyez content ou restez chez vous. Si vous charbonnez les murs du palais de grossières caricatures, si vous souriez insolemment aux quadrilles de la soirée, si vous demandez l'âge des vins qui sont versés, vous n'êtes qu'un manant et un malappris.

M. Hugo n'a pas encore rencontré un courtisan de la forco de .M. le comte Rœderer ; mais pour n'être pas promulguées, ses volontés ne sont ni moins sûres, ni moins inflexibles. La criticiue est dûment avertie ; si elle s'aventure désormais dans le guêpier de la discussion, elle ne devra s'en prendre qn'h elle-même.

Pourtant, il y a parmi nous plus d'une conscience rétive, plus d'une mémoire obstinée qui ose comparer M. Hugo à Cornoillo, et qui ne rougit pas de cette profanation. Quelc|ucs-uns, et des plus liardis, vont jusqu'à lui demander compte de ses engagements de 1827. Vous nous aviez promis de dramatiser l'Iiistoirc, et depuis que la scène est à vous, riiistoire est pour votre esprit dédaigneux comme si elle n'avait jamais été. Vous vouliez donc nous endormir avec des contes et vous couronner pendant notre sommeil?

N'ya-l-il aucun moyen d'établir la compétence delà rritifiue? Kaudra-t-il nous récuser chaque fois que l'opinion nous interro'^ora? J'ai reproduit fidèk'MK'nl la doctrine du château, je dois reproduire avec la même franchise l'opinion (le la majorité it;noranle, je le veux bien, mais certainement sincère, à lajpicllc j'appartiens.

Si M. Hugo, au lieu de tailler dans l'histoire des romans

VICTOR nuGO. 253

et (les drames, ou, pour parler plus ncUcraent, d'emprunter aux chroniqueurs le baptême de ses drames et de ses romans, s'appelait Galilée, Newton ou Ilerschcll ; s'il avait consumé les plus belles années de sa vie dans une laborieuse solitude, et s'il venait à nous avec une nouvelle théorie de la mécanique céleste, je comprendrais très-bien qu'il dît à la majorité : Vous n'êtes pas compétents. S'il avait fabriqué lui-même pour son œil avare et persévérant des lentilles ignorées du monde entier; s'il avait construit sur ses études égoïstes une série de formules toutes puissantes, il pourrait sans folie dire encore, même à la minorité savante : Vous n'êtes pas compétents; vous ne savez pas d'où je suis parti, vous ne savez pas quelles routes j'ai frayées et parcourues : abstenez-vous et attendez. IMais l'étoffe brodée par la fantaisie de 31. Hugo est maniée par tout le monde. Il n'a pas inventé la famille et la patrie, il n'a pas créé de toutes pièces les sentiments qu'il met aux prises. La trame où il promène son aiguille est de laine ou de soie. Il n'a pas dérobé la toison d'une brebis mystérieuse pour tisser la pourpre de son manteau. L'airain qui coule dans le sable est tiré d'une mine où nous pouvons fouiller comme lui. Qu'il donne au métal des formes savantes, qu'il imprime à son œuvre le sceau d'un génie tout-puissant; mais si la statue qu'il signe de son nom représente l'un de nous, qu'il se résigne à être jugé. Si les héros qu'il nous montre ne sont d'aucun pays ou d'aucune race connue, la foule indifférente ne prendra pas la peine de les oublier ; elle ne les regardera pas.

Si la critique est incompétente, comme le disent les disciples de M. Hugo, il faut de toute nécessité que les drames du maître soient au-dessus de l'humanité, c'est-à-dire monstrueux ou divins. Le dilemme implacable où s'enferme

Page 1