Nouveaux portraits parisiens
Vous allez voir défiler devant vous de bien grandes dames, — comme dans la Tour de Nesîe. — Pourrait-on vraiment, en soulevant la barbe de dentelle, reconnaître de jolis minois célèbres à la Cour et connus de toute la Ville? Se peut-il que ces noms de fantaisie soient destinés à cacher des noms propres ?
« Je dis en effet ce que je dis et nullement ce quon assure que j ai voulu dire, et je réponds encore moins de ce qu'on méfait dire et que je n ai point dit. »
La réponse est de La Bruyère. Le procédé des portraitistes n'est pas nouveau; le maître lui-même n'a rien inventé, et de tout temps les faiseurs de clés ont essayé d'ouvrir des portes qui, j'en conviens, n'étaient pas toujours fermées à double tour.
Si je veux peindre le financier, je ne redescends pas jusqu'à Turcaret : je regarde autour de moi, je résume, je pense? j'observe et j'écris; je dégage de l'ensemble de tous les financiers de mon temps un résumé symbolique composé de traits généraux, je désintéresse le portrait, je le généralise, je le grandis, je l'élève, et, me gardant bien de donner à cette figure symbolique les traits physiques de l'un de ceux qui m'ont servi de modèle, je dépayse au contraire ma création, et voilà mon bonhomme vivant, agissant, pensant, ayant une esthétique à lui, une philosophie, une religion, une politique. J'en dégage surtout une idée morale, idée
vraie, juste, inaltérable, que j'ai toujours eue en vue et qui était mon but tout entier, car je ne m'estimerais point si je faisais le portrait pour le portrait et uniquement pour que le public, voyant se profiler la silhouette, se frottât les mains en la trouvant très-ressemblante.
Que si alors on vient m'attaquer et me dire : — Halte-là! vous avez pris mon- nez, je vous arrête. — Vous avez pris mon œil et mon aplomb imperturbable ! — Je répondrai : J'ai vécu dans mon siècle. J'ai peint un être impersonnel; je n'ai pris ni vos mots,, ni vos habitudes, ni vos gestes^ ni vos faits ; ce nez que vous réclamez n'est pas à vous: il est aquilin,et le vôtre est à la Roxelane. Je ne loue pas ma plume, je fais œuvre d'honnête homme ; si vous vous sentez atteint, c'est que vous n'êtes point en paix avec votre conscience. La loi de mon pays ne permet pas de faire de la morale aux dépens du voisin; aussi me suis-je bien gardé de
vous peindre, vous, et je vous dis le plus loyalement du monde que si vous vous prenez pour mon modèle, vous confessez une faute dont je ne vous accuse point.
Tous les originaux de cette galerie n'ont pas été peints pour servir la cause du castigat ridendo- j'ai vu passer des grandes dames avec des frous-frous de robes de soie : quelques-unes étaient des types, je les ai fixées en conservant la personne morale sous une enveloppe de fantaisie. Il ne faut pas être plus malin que l'auteur, mais au contraire lui tenir compte des sacrifices qu'il s'est imposés. Une nuance, une épithète de plus, une courbe plus accentuée lui valaient un succès sûr, il s'est interdit toute personnalité et n'accepte pas l'interprétation. Les mots « Portraits Parisiens » de son titre pourraient être remplacés par ceux-ci : — « Types Parisiens, » comme exprimant mieux le but de son œuvre.
« Je dis en effet ce que je dis et nullement ce quon assure que j'ai voulu dire, et je réponds encore moins de ce quon me fait dire et que je n'ai point dit. »
Marquis de Villemer,
La Femme qui laisse de bons souvenir;