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ENVOI

Venise, septembre 1868.

Me voici encore une fois dans ce grand palais Nani, « dont tant de soleils ont jauni la noble pierre^ » et j'ai sous les yeux, par une matinée éclatante, le panorama sans pareil !

En face de moi, Saint-Georges-Majeur, l'Ile rouget détache sur un ciel bleu semé de grands nuages gris le ferme campanile du Palladio.

Plus loin, San Servolo, le Lazaret, les Arméniens, se rassemblent en groupe ; la plage du Lido, basse comme une digue semée de jardins nous cache l'Adriatique.

A droite, c'est la Giudecca avec le Rédempteur, église blanche et rose, qui fait une tache claire dans cet îlot brun; plus près de moi^ la Douane, avec sa boule d'or surmontée d'une statue de la Fortune qui tourne à tous les vents ; et, assise à l'entrée du grand canal, admirable préface à Tunique tableau : la Sainte, avec ses coupoles lumineuses, plus blanches que les nuages blancs, ses énormes volutes, et son peuple de statues sur les terrasses.

Les gondoles pressées sont amarrées à la Piazzetta ; les grosses barques noires des mariniers de Chioggia^ qui portent des yeux rouges à la proue, viennent aborder à la Rive-des-Esclavons; les voiles de couleur safran s'enflent sous une brise légère et nous montrent leurs

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grandes Vierges byzantines peintes à fresque. Le môle fourmille : matelots, soldats, gondoliers, Grecs au bonnet rouge, marchands de pépini, lazzaroni de cette rive, fument adossés aux petites madones du quai, ou bien dorment étendus sur la dalle chauffée à blanc par les rayons.

Les eaux de la lagune sont d'un gris-perle pailleté d'étoiles, l'air et l'eau frissonnent et scintillent comme des vapeurs lumineuses ; les estacades noires, et les gondoles sombres qui glissent sur le miroir mobile, se détachent nettes et fermes. Tout cela est précis et sûr, et pourtant tout s'enveloppe, tout baigne dans l'éther : les îles, les monuments et les statues ont des nimbes.

L'œil est ébloui, charmé; le cœur saute. Eclat, transparence, limpidité, délicatesse et force, c'est le triomphe de la lumière et la victoire du soleil.

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Sur ce fond sans rival j'allais faire passer quelque altière beauté, dogaresse ou courtisane aux cheveux d'or, à la nuque blonde, aux nattes enroulées ruisselant sur la gorge nue, drapée dans des étoffes souples et amples, parée de colliers et de joyaux : elle aurait traversé le môle, imposante et fière, comme les Venises allégoriques dans les Triomphes de Véronèse. Mais, par un hasard étrange, en pleine Riva dei Schiavoni, c'est vous que j'ai vue passer, Madame, vous,, émue et frémissante, appuyée au bras d'un inconnu. Vous, la dernière Parisienne de Balzac et de Gavarni, la fille d'Eve à la taille ronde, digne du xvine siècle et égarée par un anachronisme dans le siècle de la fonte et des emprunts!

Un livre va naître de cette surprise et de ce contraste !

11 ne s'agit plus de trocard d'or, de tresses blondes, de gorge opulente, de mules brodées de

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perles et d'hermine, de Bucentaure triomphal et de provéditeurs courbés à vos pieds ; vous chaussez la bottine haute sous la jupe courte, vous gantez cinq trois quart, votre coupé est bleu de ciel, vous avez loge à l'Opéra et pignon sur l'avenue Friedland. Votre cavalier du moment est capitaine aux guides de Sa Majesté, et au lieu de vous retirer, pendant les jours de siroco, dans un palais décoré par Tiépolo, au bord de la Brenta, vous allez en villégiature sur la terrasse de Saint-Germain, et votre dernière fredaine célèbre est un pique-nique à l'ermitage de Villebon.

Le tableau sans pareil s'est donc évanoui ; je ferme les yeux, et je vais vous peindre, frôlant les murs à la nuit close, solitaire, active, frappant d'un talon mutin l'asphalte du boulevard, ne décourageant jamais les cavaliers hardis qui, séduits par votre démarche vive et preste, font sonner leurs pas derrière vous sur les dalles»

Ils vous suivent sans y songer, Madame, comme nous suivons malgré nous l'espérance quand nous la voyons passer. Et combien de fois — avec cette seconde vue des femmes parisiennes, qui ont de si bons yeux à leur jolie nuque, — vous êtes-vous brusquement retournée, levant votre double voile, et disant : « Je vous y prends, » à quelque habitué de votre salon surpris en flagrant délit d'espérance t

Avouez, tout d'abord, que vous ne croyez pas aux[Antony !

La passion, mot profond, vous inspire une secrète terreur, et si vous rencontriez au coin d'une cheminée le romantique échevelé, au front pâle, à l'œil fatal, ravagé par les désirs inassouvis et les mélancolies douloureuses, vous n'envieriez pas le sort d'Adèle, quoique vous

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soyez assurée de ne point finir comme elle — puisque vous ne savez pas résister.

Vous voulez qu'on vous aime comme vous aimez, pour le plaisir qu'on vous donne en échange de celui que vous versez. La nature vous a faite indépendante, le sort vous a faite riche et libre. Vous trouvez que la vie est bonne et que le ciel est clément; vous n'avez jamais le front morose: vous glissez, vous n'appuyez pas. En fait de chaînes,, vous n'aimez que celles qui sont douces, et vous les forgez vous-même; chaînes de fleurs que vous traînez sans fatigue et que vous brisez sans peine.

Vous ne connaissez pas la fièvre qui creuse les joues, l'insomnie qui sculpte les rides. Gomme votre cœur ne va que jusqu'à la tendresse, vos lèvres ne vont que jusqu'au sourire. Il y a dans votre vie des échos de baisers , des bruissements de feuillages argentés par la lune^ des accents de sérénade, des cliquetis d'é-

ventait des frous-frous de robes de soie. Votre aïeule est dans la Folle Journée, Madame : — Marivaux et Beaumarchais l'ont guettée ;Guardi l'a peinte d'un pinceau preste, et Longhi le Vénitien, dans son carnaval éternel, a mis des bouffettes à son domino rose et noué son masque noir.

On vous voit tour à tour diplomate, capitaine, artiste ; hier vous étiez législateur au nom du plaisir et de l'amour ; et vous voilà tout à coup attentive aux choses qui vous étaient naguère indifférentes. Nous qui vous suivons de la rive, nous comprenons que la grâce vous a subitement touchée, et que vous voulez suivre jusque dans ce qui l'attire celui dont vous porteriez volontiers les couleurs^ si le monde moderne n'avait proscrit ces audaces-là.

Sincère dans ces attractions d'un jour, si vous n'êtes pas l'amour, comme vous en êtes bien la douce illusion ! Le masque est si char-

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mant qu'on a peur du visage; c'est le même langage et la même ivresse ; rien ne manque à vos sentiments que la constance, rien ne manque à vos chaînes que la force. On vous croirait liée pour la vie, et cependant là-bas où vous aimiez hier, on vous aime encore aujourd'hui et le cœur va saigner; mais vous savez vous dérober avec grâce, sans effort et sans éclat; vous endormez l'amour qui, à son réveil, va se changer en amitié.

Vous l'avez dit vous-même avec un sourire : « Je suis la femme qui laisse de bons souvenirs. »

Vous ne connaissez ni les rangs ni la distance, vous ne redoutez pas les sièges et méprisez les conquérants. On ne vous prend point, vous êtes prise, vous subissez le charme et vous allez où va le désir. A la première vue de celui que vous allez aimer, votre cœur, d'abord, est tout au plus distrait, puis l'image se représente

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à vos yeux; bientôt elle les obsède; vous battez de l'aile, fascinée par un regard qui ne connaît pas sa force, et vous courez légère et sans remords « laisser de bons souvenirs. » — Vous ne trahissez pas vos serments, puisque vous n'en faites jamais — libre déjà, dans un regard vif et prompt, sans un mot, sans un geste, vous dites enfin à qui ne se savait pas votre vainqueur, que vous allez vous rendre. Et vous vous rendez sans arrière-pensée et sans remords.

Vous avez trouvé le secret de réunir autour de vous dans le plus parfait accord tous ceux qui vous ont aimée. Les temps sont durs pour les épicuriens, Madame; aussi, préparez -vous à votre vieillesse des amis indulgents dont chacun vous pardonnera une longue vie d'inconstance au nom d'un charmant souvenir.

Dans notre monde futile, rien de ce qui touche les femmes vulgaires ne prend une heure

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de votre vie. Médisances, petites haines, curiosités, indiscrétions, mesquines intrigues, rien de tout cela ne vous effleure; vous avez besoin d'indulgence, et vous voulez la mériter par la bonté. Non, je ne dirai pas qui vous êtes et ne vous trahirai point; vous garderez le masque noir à barbe de dentelle que vous portez dans cet éternel carnaval de la vie. Je dérouterai les curieux, et j'effacerai sur la muraille jusqu'à l'ombre que vous faites quand vous courez le guilledou. Glissez en bonne fortune, glissez sur la lagune cachée sous la felce noire, je vous garderai le secret! Je suis prêt à dire, pour mieux dérouter les jaloux, que vos yeux noirs où flottent trois paillettes d'or sont bleus, que vous avez quarante-quatre ans, le pied plat, le teint couperosé; et que vous n'êtes pas dans d'Hozier.

Oh! Providence des célibataires, espoir toujours réalisable, beauté clémente et douce, Vé-

nus des jeux de l'amour et du hasard, Boufflers de l'avenue Friedland! votre cœur est une fleur qui renaît à chaque aurore; vous l'effeuillez au matin, et chacun de nous peut espérer que vous serez pour lui « la femme qui laisse de bons souvenirs! »

« Quand vous parûtes à la cour, On crut voir la mère d'amour.

Chacun s'empressait à vous plaire.

Et chacun vous eut à son tour. »

Salammbô.

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