‹ Nouveaux portraits parisiensChapitre 17 sur 17 · LA VÉNUS COSMOPOLITE · texte numérisé non relu

LA VÉNUS COSMOPOLITE

Sa nationalité véritable reste un peu confuse; mais cette nationalité n'est, du reste, qu'un accident.

Elle est Italienne, Hongroise, Russe, Viennoise, Polonaise., Parisienne et Grecque, — il y a même des jours où elle est Cosaque.

C'est la « Vénus cosmopolite » qui tient son salon sur la grande route et passe le dixième de sa vie en wagon et sur les steamers. Le Danube a la nostalgie quand elle ne navigue pas deux fois par an, et le Rhin, père des fleuves,, ne peut

plus se passer d'elle ; elle appelle « mon cher » tous les chefs de gare de la chrétienté. Les croupiers s'endorment sur leurs râteaux quand elle n'est pas là : Vénus a son petit banc à Hombourg, son coussin à Monaco, sa table à la Restauration, et sa loge aux Italiens : elle tutoie Isabelle et a un compte ouvert à son éventaire. C'est une femme à appeler le chef d'orchestre après l'exécution d'une marche et à lui donner son bouquet devant toute l'Allemagne. La Vénus parle toutes les langues avec leur accent génial, adopte, au besoin, toutes les mœurs, mais trouve plus commode d'imposer les siennes, et sait porter tous les costumes. On la voit à Paris aux courses de printemps, en été à Kissingen, en automne à Nice, en hiver à Florence, aux Tuileries et à Rome ; et partout elle est chez elle, Elle a le secret, grâce à mille menus objets qu'elle porte en tous lieux, et à des suppléments de bagage, de donner en un

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tour de main une physionomie et un cachet d'élégance personnelle à la première auberge venue. Elle vient de débarquer ? soyez sûr qu'à quatre heures le Somovar chauffera pour les étrangers de tous pays qu'elle rallie et retrouve aux quatre points cardinaux.

On a remarqué qu elle n'écrit jamais, mais elle correspond avec toute l'Europe à coups de télégrammes.

Connaissant tout ce qui s'appelle le monde, elle ignore l'existence de tout ce qui n'en est pas et touche « du pied à tous les ducs, du front à tous les rois. » Ce n'est ni la plus belle, ni la plus riche, et pourtant elle a V autorité ; elle est de race, elle dispense la notoriété% Les moins naïfs montent sur les banquettes pour la voir faire son entrée, un murmure de curiosité l'accueille, et elle nage dans l'élément du monde avec une liberté d'allures qui fait le désespoir des bourgeoises à prétention.

Si vous lui parlez dans l'intimité^ si elle vous a désigné du doigt une chaise à côté d'elle à la Conversation, et si elle vous prie de l'accompagner à cheval, le matin, à Géroldsau ; vous êtes sûr d'être bien accueilli ailleurs, et vous voilà posé. Il y a des hommes un peu inexpliqués qui se soutiennent par cela seul qu'on les a vus parfois lui donner le bras^ et ceux-là mettraient volontiers sur leurs cartes de visites : « Ami de la Vénus cosmopolite, » comme on met « secrétaire d'ambassade » ou « ministre résident. »

Si loin de Paris qu'elle soit, au Nord ou au Midi, sa robe est de la meilleure faiseuse et son chapeau du dernier nouveau ; ses corsages viennent par les courriers d'ambassade, et il n'y a pas d'exemple que la douane ouvre ses caisses. Est-elle belle? Non, elle a grand air, elle est étrange, dédaigneuse et bonne fille, fière et facile, provocante et réservée. Elle ne pose pas,

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elle a une manière d'être; ses gestes sont à elle, ses inflexions de voix lui appartiennent, ses mœurs lui sont spéciales, elle s'est créé une morale à son usage particulier, et un accent original composé des accents des neuf idiomes qu'elle écrit et qu'elle parle.

Ce mot banal et sitôt dit, elle est distinguée, ne saurait s'appliquer à ce grand type ; la Vénus est Elle. C'est assez et on ne la copie pas. La comtesse Ismaïl, à la vouloir imiter, a perdu le peu d'originalité qu'elle avait.

Une telle créature, avec l'auréole que lui mettent au front la richesse et la naissance^ étonne les naïfs, excite les blasés et passionne les chercheurs de types. A vrai dire, pour beaucoup d'hommes, ceux qui aiment la grâce et la faiblesse, ce n'est pas unejfemme, c'est un chevalier garde ; mais cependant elle a une séduction à elle, et je la souhaite à un observateur, jeune, un peu curieux, qui voudrait apprendre le monde

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et étudier sur nature PAlmanach de Gotha.

Ce n'est pas une de ces femmes dont on entreprend la conquête; elle vous distingue et elle le fait savoir, à la clarté du soleil. C'est comme une reine, qui a le droit d'interroger ses sujets, et qu'on n'interroge pas.

Aucun écart, aucune fantaisie, aucune fréquentation et nulle extravagance ne la peuvent amoindrir. Comme un prince des artistes qui a le droit de voir tous les mondes, d'étudier tous les types, d'éprouver toutes les sensations pour en noter la formule; il semble qu'elle ait le droit de descendre dans tous les précipices et qu'elle n'ait qu'à étendre la main pour en sortir.

Cette Vénus a essayé de toute chose, de la musique, de la religion, des poètes, du spiritisme, des pianistes, du panslavisme et duBenting : elle en est aux lieux saints et à l'extinction du paupérisme. La seule chose qui ne l'ait point lassée,, c'est le monde, ce sont ses agita-

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tions, son bruit, sa fièvre, sa curiosité. C'est le triomphe de la mondanéité cette autorité et cette force, cette science accomplie du paraître, des choses extérieures, du geste, du costume et de la tenue!

C'est pour le monde que son désir ne s'épuise jamais, c'est pour le servir qu'elle trouve toujours de nouvelles forces. Il semble qu'une raison suprême, la raison d'Etat des femmes^ lui fasse un devoir de paraître et lui en donne la possibilité et l'incessant désir. Il lui faut le bruit, il lui faut l'éclat, il lui faut le bourdonnement et le murmure, les accords des orchestres, la chaude atmosphère des salles ; elle vit du gaz et elle se repose dans le bruit, comme d'autres se vivifient par l'air pur et se renouvellent dans le calme.

Tous les triomphes de vanité, elle les a eus. Les rois l'ont aimée, elle a trompé des princes et caché des artistes dans son boudoir ; elle a

tout vu, tout éprouvé, tout sondé, sans que rien ait pu l'étonner et qu'elle ait pu se fixer jamais.

Et cependant I... Il y a un point noir dans sa vie. — Son cœur n'a jamais battu.

On lui parlait un jour d'une fille parisienne qui va aux courses en Daumont et passe des heures au coin d'une ruelle ignoble, à attendre la sortie d'un bateleur du Cirque : la « Vénus cosmopolite » a dit tout haut qu'elle donnerait sa couronne fermée pour un quart d'heure de cette fièvre-là.

Son œil s'allume en voyant deux amoureux penchés l'un sur l'autre, causer à voix basse dans une allée du bois, et celle, qui ne connaît pas les mélancolies et les vagues désirs, tombe dans une rêverie profonde, en lisant dans les faits divers qu'une blanchisseuse énamourée s'est asphyxiée avec un boisseau de charbon.

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