LE BON ENFANT
Dites-moi, je vous prie, vous qui connaissez votre Paris, quel est donc ce personnage qui s'avance le nez au vent, le chapeau sur l'oreille, bruyant dans sa démarche, l'air en dehors et la face enluminée ? Il salue de la main à chaque pas, tire son chapeau à tout venant et, en un instant, je l'ai vu accoster plus de vingt passants.
— Ah ! oui. C'est Chaumontel, le fameux Chaumontel ! Vous ne connaissez pas Chaumontel ?
— Voilà, je pense, un Chaumontel heureux de vivre. Et pourquoi « fameux, » je vous prie?
— Mon Dieu... fameux... Ah! c'est un bon enfant, celui-là !
— Sa figure, en effet, me revient fort. Et quelle est sa fonction ?
— Sa fonction... vous voulez dire son état. Eh bien sa fonction... Mais j'y pense, vous m'embarrassez fort...
— Tiens, il s'arrête encore. C'est quelque officier, sans doute; en effet, ce ruban rouge, cette démarche...
— Officier, non pas, certes.
— Financier, alors ?
— Pas davantage; ce n'est ni un savant, ni un diplomate, ni un artiste, ni un homme de loi. Que vous dirai-je, c'est Chaumontel, et nous l'aimons tous fort Un bien bon enfant ï
— Je le vois, c'est un homme de loisir, il a
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du bien ; un dilettante, un épicurien, quelque Mécène.
— Du bien, loin de là, dit-on; mais c'est un sage. Pour ma part je l'ai toujours connu,, tout le monde l'aime et il aime tout le monde. Il est tout rond, gai comme le soleil, et je ne sais point d'homme qui ait moins d'amertume ; il a le cœur sur la main, et avec cela la rude franchise du marin. C'est un homme très-répandu, comme vous voyez, nous le rencontrons partout, il est de toutes les fêtes et pend toutes les crémaillères. Paris n'a pas de secrets pour lui; il a toujours vu les répétitions générales et sait toutes les nominations avant le Moniteur; il connaît bien des secrets... s'il voulait parler, mais c'est une tombe... une qualité de plus. Je ne crois pas qu'il ait une occupation spéciale, à vrai dire, mais il trempe un peu dans tout, car il tutoie les chefs de cabinet aussi bien que les coulissiers, les journalistes et les acteurs. C'est
un philosophe bien équilibré, sûr de lui et des autres.
Sa verve est intarissable, rien ne l'intimide et je ne connais pas de gaieté plus franche : un Roger Bontemps, un vrai Gaulois, celui-là ! Il a le mot un peu vif, l'anecdote salée quelquefois, mais il est toujours drôle et c'est un vrai bouteen-train. On lui passe bien des choses, il est si bon enfant.
— Voilà en effet un type, il me semble.
— Oui, vous l'avez dit, un type. Il nous faudrait beaucoup d'hommes comme celui-là. Tout le monde le goûte et tout le monde l'accueille, il nous manque quand nous ne le voyons point, mais jamais il ne s'éloigne beaucoup; c'est le plus franc Parisien qu'on connaisse, le commensal de toute maison un peu solide, l'ami des enfants ; il fait sauter le petit sur ses genoux, fait des galiotes à la petite et distrait la mère. Il a, dans chaque arrondissement, son
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couvert mis une fois la semaine, et on dînerait mal s'il manquait au rendez-vous, on se l'arrache ; il faut s'inscrire et ne l'a pas qui veut. On le dit porté sur plus d'un testament. Ses relations sont très-hautes, mais il n'oublie personne et sait, au lendemain d'un festin de haut goût, manger le pot-au-feu d'un ami modeste. On le recherche pour lui-même, car il n'a pas d'état de maison et son influence est nulle ; il est l'ami intime de tout ce qui a un nom dans les lettres, la finance, la science et les arts; il appelle tous nos grands hommes par leur nom de baptême, et dès qu'il naît une célébrité, il l'a devinée d'avance, et vous le voyez se promener bras dessus bras dessous au boulevard Bonne-Nouvelle. Vous trouverez sous ses saillies vives et crues un bon sens inaltérable ; il n'est pas fier, pousse la bienveillance à son extrême limite, et n'a que de bons procédés pour chacun. Ce n'est point un Caton, mais
les Gâtons sont souvent bien moroses ; il veut vivre en paix avec tout le monde^ s'inscrit partout au moment propice, tient note des fêtes, des anniversaires et n'est en retard avec personne.
Que vous dirai-je de plus ? Chaumontel, voyez-vous, est un de ces hommes impartiaux qui savent vivre au milieu des partis et garder la mesure en toute chose. Il sait se baisser pour ramasser une épingle. Je ne le donne pas pour un homme imprévoyant, mais c'est un véritable indépendant qui a un pied dans tous les camps et qui, comme un bon enfant qu'il est, ne veut faire de peine à personne. Il est heureux du succès d'un ami comme du sien propre ; aussi le complimente-t-on volontiers du succès des autres. Approchez si vous voulez et vous verrez que quand on l'aborde^ on lui demande des nouvelles de nos célébrités avant de lui demander des siennes propres ; il se fond dans les
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autres, tant il est désintéressé. Mais je vous quitte et ne veux point passer sans serrer la main d'un aussi bon enfant.
Ah! j'ai oublié ceci et vous l'ajouterez à tout ce que je vous ai dit déjà : il est l'ange tutélaire de sa famille et c'est le modèle des fils. Il aime bien son père !
— Quoi ! vous aussi, l'homme austère, vous connaissez ce Chaumontel ? Vous l'avez salué, ce me semble.
— En effet, et comment ne le connaîtrais-je point ? Ses amis sont aussi nombreux que les étoiles du firmament.
— On me l'a dit à l'instant même ; c'est, paraît-il, un bien bon enfant.
— Oui, un bon enfant, vous l'avez dit, et n'est pas son ennemi qui veut.
— Alceste, je vous vois sourire. Ce bon enfant...
— Est franc comme l'or, mais souple comme l'osier; on le dit l'ami de tout le monde, mais je vous affirme, moi, qu'au fond il n'est l'ami de personne. Sa rude franchise est simplement de la brutalité, sa libre désinvolture une façon d'être assez grossière, son rire sonore est une spéculation et sa sincérité une mise de fond. Il cote les gens et les estime pour ce qu'ils lui rapportent en intérêt ou en plaisir.
Ghaumontel est prudent et politique, et cet homme à l'œil ouvert qui^ de si loin, salue les passants, devient tout à coup myope s'il aborde un honnête homme compromis : s'il y est contraint, il va à lui, mais parle de tout, hors du sujet palpitant, il annone, balbutie ou trouve quelque banalité qui ne le compromettra point.
N'attaquez pas ses amis en public, il est capable de se lever pour les défendre, si la galerie est bonne ; car il trouvera toujours une dupe pour s'écrier en plein cercle : « Ce brave Ghau-
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montel, comme il défend ceux qu'il aime ! » Celui-là sait le moyen de parvenir et place sa confiance à bon escient; il aime boire frais et manger chaud, c'est son faible, et il recherche les maisons plantureuses. Les grands l'accueillent avec bienveillance,, c'est un ami commode et facile à vivre; il est si simple d'allure, qu'il ne saurait être exigeant pour les égards, et si bon enfant, qu'on n'a pas besoin de se gêner pour lui. ïl monte avec le cocher et souperait l'office si on était treize à table : on n'est pas moins fier. M. Jean lui donne les meilleurs morceaux, on lui fait goûter le punch et il complimente le chef après le repas.
Si vous le présentez quelque part il oublie qu'il vous doit son entrée, et comme il vous a vite dépassé dans l'amitié du maître, il est capable de vous proposer, avec sa bonté naturelle, de vous protéger auprès de vos anciens amis; mais pour l'ordinaire il garde soigneusement
les avenues et ne présente personne. Ce Chaumontel indépendant, qui n'est la dupe d'aucun parti, baiserait la main d'un homme en place; l'officiel l'attire, et une Excellence est pour lui un oracle. 11 arrive à l'intimité des puissants, leur rend des services, et comme il tutoie les femmes à la mode, il a la logique du cœur, il protège ceux qui le protègent, en tout bien tout honneur.
Remarquez qu'il ne demande rien et n'aspire à aucun poste; mais il ramasse ce qu'on laisse tomber, profite des renseignements sûrs, et fait une affaire sérieuse en tournant sa bague d'un air distrait et en disant des gaudrioles. Sa discrétion est un état comme sa santé est une force. Les hommes opulents aiment à voir en face d'eux cette face exubérante qui inspire la sécurité, et le Bourgeois de Paris l'invitait pour ce qu'il appelait « son coup de dent. »
Cet homme insouciant travaille sans cesse,
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même au milieu des plaisirs; il salue à temps, et est à tout ; il a le don d'ubiquité, surveille tous les mondes, jette une sonde dans tous les fonds, se montre partout et ne souffre qu'on l'oublie nulle part, aux mariages, aux enterrements et aux premières.
Le bon enfant a résolu le problème de la chèvre et du chou; il passe du foyer de la Comédie-Française aux coulisses des Variétés, rend ses soins à la Belle Hélène, après avoir marivaudé avec Gélimène, et, voyez s'il est sans façon* tout homme arrivé qu'il est, il se laisse appeler « mon petit » par Hamburger.
Cet homme, heureux du succès des autres^ arrivé désormais, s'irrite de ce qu'on parle toujours de ses amis célèbres et jamais de luimême; il a un cancer dans le cœur, il maigrit en secret de l'embonpoint d'autrui. Cet ami sûr, dont le couvert est mis partout, quitte, comme le rat. le vaisseau qui va sombrer, n'aime
pas les gens malheureux et ne peut se résoudre à s'asseoir au chevet d'un malade, tant il est sensible.
— Mais voilà, savez- vous, un portrait bien sévère. Vous ne savez point qu'il aime beaucoup son vieux père, ce bon enfant.
— Le bon enfant, c'est vous, et son père est mort depuis bien des années, et Dieu sait ce que ce vieux père-làlui a rapporté et lui rapporte encore tous les jours.
C'est un Rubens.
C'EST UN RUBENSî
Un vrai Rubens! — Du blanc, du blond, du rose, et deux points bleus humides qui roulent; des cheveux soyeux, couleur de blé mûr et faits pour flotter sur des torrents de chairs laiteuses, des cascades de plis et de jolis bourrelets flamands ennemis du Benting; et cependant, une taille mythologique et des extrémités fines : tout cela, faisant un ensemble lascif et tentateur qui repose des pâles chloroses, des beautés nerveuses et littéraires, et qui rassure les yeux par la force et par la santé.
La note dominante de cette symphonie en blanc majeur qui crève de pléthore, c'est la coloration, claire et riche, carnation unique qui se raille des fards et méprise le blanc de perle. Ces « régals de chairs nacrées, » ces « débauches de blancheurs » font invinciblement penser aux éblouissantes Femmes Damnées du maître, qui entrelacent leurs torses de neige à la Pinacothèque de Munich. — Décidément, c'est un Rubens !
C'est un Rubens ! — Un symbole du Matérialisme moderne , la Vénus du siècle. Pas beaucoup de talent, mais quelles chairs! — Et si bonne fille ! La dernière probablement, car les temps sont durs. — Elle aussi du reste, et c'est sa force.
Sa seule vue fait rêver les foules et émérillonne la joue des « fauteuils d'orchestre. » Le petit club la comprendra plus tard — avec l'âge. Chacun son tour, — à V Union d'abord.
C'est un Rubens 1 85
Cela vient on ne sait d'où : ce n'est ni parisien, ni faubourien, ni français même. On ne pousse pas plus loin l'absence de ce qu'on appelle le chic, le manque d'intention, l'ignorance de nos conventions plastiques : c'est une belle fille nature, avec des gestes faux et un gros rire sonore et sans détour.
Elle est descendue du Nord — comme la lumière — blanche comme les neiges de ses steppes et les camélias des serres de Newsky, toujours énervante et jamais énervée, saturée, repue, gonflée de primeurs mûries sans soleil, gavée de Champagne, couverte de diamants., tout imprégnée de ce luxe asiatique qui ne prend des grandes civilisations que ses bouillonnements et ses excès, enlève leurs divas, débauche leurs ténors et met la plus forte enchère sur leurs courtisanes.
Elle sue le luxe, et un luxe moscovite, inutile, elle se baigne dans du Montebello et taille
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ses robes, jupes et corsages, en plein dans le Chantilly. Sa chambre fait rêver les bourgeoises, elle est tendue de satin bleu turquoise, et le lit est un trône qui se perd dans des nuages de dentelles.
Dans le demi-jour céleste de ce gynécée, elle s'assied à sa toilette en robe de chambre de satin bleu ouverte sur le devant et montrant un jupon à huit rangs de Malines. Les babouches sont bleues, et autour du cou blanc se détache un collier de ces pierres azurées qui sont les talismans des Indiens.
Et ce sont des fleurs, des cartes blasonnées, des billets du matin ^ des présents ! Les valets de pied attendent dans ce vestibule d'escalier, célèbre par ses tapisseries uniques et ses grandes plantes exotiques. — Hier, devant la porte de l'hôtel, on ouvrait quarante caisses mouchetées d'aigles noirs à deux têtes, marque d'immunités diplomatiques, dont la seule vue fait rentrer
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dans leurs gaînes les sondes des douaniers.
Mais, tout à coup, — contraste étrange, — au milieu de ce luxe apparaît une vieille, bien modeste, bien pauvre, bien humble, qui murmure un mot à son oreille. — Personne n'existe plus. Elle pâlit, jette pêle-mêle satins, dentelles, diamants et colliers, frappe sur un timbre, demande un fiacre vulgaire alors qu'on entend ses chevaux hennir dans ses écuries ; et prenant à la hâte une robe noire, un chapeau sombre, elle noue ses cheveux, bourre ses poches^ et part haletante. — Sa mère est malade! Elle gravit les escaliers quatre à quatre, et s'installe au chevet, attentive, recueillie, dévouée.
Mais la crise est passée. — En avant les jolis viveurs! Les chevaux l'emportent éblouissante et parée, sûre d'elle-même, confiante, naïvement satisfaite et forte d'un tempérament sans nuages qui déroute la psychologie, confond l'observation et rend le scalpel inutile. Ne cher-
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chez pas, ne sondez pas, n'étudiez pas; cela vit, cela se meut, cela palpite : c'est du sang,, c'est de la chair fraîche, du blanc, du rose et des appétits. — îl n'y pas de place pour la mélancolie. — Savez -vous que c'est une force cela !
La Belle Hélène tenait l'imagination en éveil, l'intention était perfide, raffinée, savante, il y avait là une lueur, une science de composition : c'était croustillant, vif, passionné, trèsmoderne, ironique, sentimental même à son heure, frétillant comme la mousse du Glicquot et spirituel comme le vin de France ; un geste était un poëme, un clignement d'œil dénonçait une allusion maligne, et toute la salle avait compris; — sous la femme en fin j on trouvait l'artiste, qui valait mieux qu'elle, et le pavillon de l'esprit français était sain et sauf.
Mais cette belle Geneviève de Brabant couverte d'une peau de mouton, déboula sur la scène, parée de ses cheveux, de sa jeunesse et de
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sa force, roulant ses yeux humides et langoureux; montrant sa poitrine « neige moulée en globe »j et dénonçant des fossettes comme un gros amour lascif qui n'est pas de Clodion. Alors... arrière les filles pâles! Arrière les Parisiennes nerveuses, blanches/ avec un œil noir d'où part l'étincelle. — Et elle fut la reine.
Elle n'avait pas besoin de parler ou de chanter; au contraire, on aurait dû la faire tourner sur un pivot, en pleine lumière, sous le feu des lorgnettes des gilets en cœur; et à l'apothéose, elle aurait dû laisser tomber ses voiles sous un rayon de lumière électrique. — Soyez tranquille, nous y arriverons.
Et Tout-Paris fit de ce gros Cygne du temps une sorte de Vénus qui caractérise une époque, la Callipyge du siècle des générations spontanées, des vélocipèdes et du Drame de Pantin.
GAZETÏN
Le jour venu de se rendre vraiment utile à lui-même, Gazetin, qui n'avait pu réussir à rieu, se dit : « Je vais me faire écrivain » — Il voulait dire qu'on verrait son nom dans les gazettes.
Il tailla sa plume, parla de celui-ci, de celuilà, de la pluie, du beau temps, des enterrements, des mariages, des enlèvements , des duels, de tout enfin à tort et à travers. Il démentait aujourd'hui ce qu'il avait avancé hier, ressuscitait un mort et tuait un vivant, nommait un
ministre, destituait un directeur , le tout sans rien savoir d'authentique ; cela faisait toujours une dizaine de lignes, et on en causait tout un soir.
Comme on n'y prenait pas garde et que personne ne contestait ce nouveau pouvoir, Gazetin se fit vite une notoriété ; aujourd'hui il est quelqu'un (beaucoup moins qu'il le croit sans doute), mais c'est cependant un homme d'importance.
Il avait peu d'orthographe et manquait totalement de syntaxe, la lecture ne l'intéressait point : cela lui servit à ignorer qu'une phrase est une oeuvre,, qu'elle a son architecture et son économie, et qu'on ne s'improvise point écrivain. Comme il était doué d'une certaine prudence, jointe à quelque esprit naturel, il ne s'aventura jamais loin du rivage de peur de perdre pied, et on s'étonna de voir, qu'ignorant tant de choses, il eût cependant l'art de parler
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très-longtemps sans dire ce qui s'appelle une bêtise.
Il eut pour complices la futilité du temps et la lassitude des esprits, les longs ouvrages faisaient peur et la curiosité politique était émoussée, ou s'attardait aux faits divers. Ceux qui avaient beaucoup de talent avaient beaucoup de pudeur, et, par conséquent, n'osaient point se mettre en avant ; lui qui aimait le bruit et qui ignorait le danger, ne manquant pas non plus d'audace, éleva la voix, et voyant qu'on lui laissait la place libre, dit avec beaucoup d'aplomb : « Je pense. » — « J'approuve. » — « Je blâme, » parla de lui toujours, ne laissa rien ignorer de ses propres faits et gestes, mit à tout instant en scène des personnages que le public ne connaissait pas : et comme il parlait monté sur un piédestal, que sa voix portait fort loin, la foule, naturellement, l'entendit : on l'écoutaj on retint son nom, et comme il est avide
de cancans et de scandales, le public demanda à quelle heure ce gazetin montait en chaire. — C'était désormais un homme célèbre.
Tout releva de lui : le roman, le drame, la tribune, la science et la philosophie, il décerna des couronnes et distribua des mauvais points. Les danseuses lui souriaient, les ténors lui tiraient leurs chapeaux, les auteurs reconnaissaient sa puissance^ les poètes les plus illustres descendaient de l'Olympe et le remerciaient en prose ; les gens du monde le voulurent à leurs bals, les banquiers lui recommandèrent leurs emprunts et les souverains leurs annexions. L'Académie elle-même, que rien n'émeut, lui adressa ses circulaires.
Gazetin perdit la tête et commença à regarder du haut de son mépris les écrivains ses confrères, qui marchaient à pied.
Dès lors parut une littérature étrange, on raconta chaque matin les scandales d'alcôve, les
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bruits de coulisse, les échos des tripots et ies bons mots des partageuses. On sut le budget des actrices et le menu des boursiers, la dot de celleci et les espérances de celui-là, les conversations privées et les secrets de famille : enfin le mur s'écroula et Ga\etin trôna sur ses décombres.
Comme c'était un homme austère, il supporta difficilement d'entendre surnommer Aristide le juste, et se donna pour mission de rappeler les grands de toute secte au sentiment de l'humilité.
« Assez d'idolâtrie^ s'écria-t-il, il est temps d'en finir avec les réputations surfaites! En
quoi le poëte a-t-il mérité l'admiration ?
D'ailleurs , sa physionomie ne me revient
point » — Et partant de ce sérieux grief,
Gazetin attaqua sans pitié ce que tout le monde révère et lacéra toutes les images.
11 se garda bien d'analyser, de discuter, il
nia. Voilà qui est sans réplique, et surtout voilà qui coûte peu d'efforts.
On eut beau cacher sa vie et ne se révéler que par des œuvres lentement et consciencieusement élaborées, ce ne fut pas assez d'être un honnête homme de talent et parfois un lumineux génie pour échapper à ses coups ; il atteignit l'individu par-dessus son oeuvre, et, ridiculisant les plus dignes, les contraignit à sortir de leur solitude.
Ce gouailleur aimait à rire, il n'avait jamais connu la tyrannie des idées et les angoisses de la conception, il biffa d'un trait de plume les plus grands efforts et les travaux les plus considérables.
Tout ce qui était austère était « assommant; » tout ce qui était grand et original n'était pas « dans le mouvement. »
Gazetin n^aimait pas les monuments et ne croyait pas aux statues : il ne put les renverser
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toutes, mais du moins en souilla-t-il un grand nombre.
A force de jongler avec tout ce qu'il trouvait à portée de sa main, ce Gazetin, qui n'était pas un bien méchant homme, perdit à tout jamais le sentiment du respect, et comme il n'avait jamais eu celui de l'admiration (ne connaissant point le prix des efforts et n'ayant pas reçu le don sacré de l'enthousiasme), son chant n'eut plus qu'une note, la violence. Désormais, il n'écrivit plus, il bava sur ses contemporains.
Un monsieur qui passait inoffensif, et qu'il avait souillé,, l'appela sur le pré: il s'y tint ferme> car la galerie était là qui s'apprêtait à rire, et comme il était devenu puissant, notre Gazetin tenait à sa peau. Sa feuille prospérait, redressait quelques abus, elle avait *fait beaucoup de mal, mais elle faisait aussi un peu de bien et on avait pris l'habitude de la lire. L'écrivain avait de l'esprit à tout prendre, s'il man-
quait de sens moral, il avait souvent les rieurs de son côté ; d'ailleurs n'avait-il pas la lance d'Achille, qui guérit les blessures qu'elle fait ? La gazette devint donc une institution.
Quelques jeunes désœuvrés, qui enviaient le sort de cet homme, qui savaient ses bonnes fortunes, les immunités dont il jouissait, la terreur qu'il inspirait à quelques-uns, et l'admiration qu'avaient pour lui quelques autres, se dirent qu'après tout, ce gazetier n'avait jamais pâli dans l'étude ; il avait des dons naturels, sans doute, mais eux n'en étaient pas dépourvus non plus : d'ailleurs, ne doit-on pas bannir cette crainte qu'on éprouve à parler au peuple du haut d'une tribune ? Ils prirent donc une plume, ils la taillèrent, parlèrent à leur tour de ceci et de cela, recueillirent les mille échos de la rue, racontèrent à la France altérée ce qu'ils avaient fait la veille, et s'étudièrent à jeter des pierres dans les jardins des autres. Ce fut tout une
Gazetin
école ; on appela les hommes de génie « raseurs, » et les savants modestes « idiots! » Et le public, ce grand corrompu, au lieu de proscrire à jamais Gazetin, devint son client fidèle.
Si un de ces doux colosses se fût retourné et l'eût, d'une chiquenaude, renversé sur le sol, peut-être eût-il écrasé dans l'œuf la race des Gazetin : mais l'irrévérence resta impunie. Les petits G&zetin prospérèrent, et ainsi se forma la tribu des « Littérateurs sans littérature. »
Intimités .
INTIMITES
Veux-tu connaître une âme humaine comme on connaît les détours d'un jardin familier, en savoir chaque pensée, chaque émotion; pénétrer à toute heure dans ses intimités, soulever tous ses voiles, cueillir une fleur brillante, savourer un fruit mûr, voir germer et se développer les sentiments les plus secrets, là où les indifférents ne sauraient voir que le calme pn> fond de la surface et la nature inféconde ? — Écoute, observe, épie : fais-toi l'ombre discrète d'une femme : dénoue toi-même les rubans
de ce masque riant que toute créature pose sur son front pour le cacher.
Tu te diras d'abord que dans toute femme il y a deux êtres, celui qui apparaît aux yeux et se prête au jugement du monde, l'autre qui ne se révèle qu'à celui qu'il en croit digne. Cherche-le cet être et force-le à se trahir.
Sans doute il est des femmes naïves et douces qu'on sait par cœur au premier mot et qui se livrent sans défense, parce que tout en elles est sincère, qu'étant irréprochables elles sont restées humbles, et que n'ayant jamais été ni déçues, ni froissées, elles sont restées sans défiance : mais il en est d'autres que le monde tient pour orgueilleuses et vaines, par cela seul qu'elles savent la vie, qu'elles se comparent et qu'elles méprisent.
Celles-là vivent le cœur sur les lèvres en face des cruautés, des injustices, des erreurs de bonne foi, des faux jugements et des calomnies
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naïves. — Prends garde, ces orgueilleuses gardent souvent au dedans d'elle-mêmes le trésor mystérieux de leur pensée intime et peuvent donner le bonheur à qui sait le mériter.
Un mot, un geste, une allusion, une imperceptible émotion vont te révéler lame tout entière; un éclair inattendu projettera sa rapide et soudaine lueur dans ces ténèbres pour t'en illuminer d'un coup les cavités mystérieuses. Tu reculeras comme frappé d'un trait en voyant, apparaître pour la première fois la femme vraie, émue, sincère; elle se cachait sous la froide statue qui composait son visage, son geste et sa parole. Imagine, dans une mine inconnue, caverne ténébreuse et muette, une soudaine lueur qui fait scintiller les paillettes d'or, brillantes étoiles qui ornent la voûte.
Désormais, cherche doucement, sûrement, le chemin du cœur, aplanis la route sans effort, engage la lutte sans profonde stratégie; n'aie
d'autre auxiliaire que la sincérité du cœur pour appeler ce cœur à toi : sois vrai toi-même si tu veux trouver la vérité, bannis toute ruse et redeviens simple comme un enfant.
Tu as saisi le moment où ce nuage a passé sur ce front, tu as vu passer le trait qui l'a blessé, tu sais quel mot, quel souvenir, quelle allusion ou quelle pensée a froissé les pudeurs intimes de cette âme ; tu peux faire apparaître à la surface de cette poitrine blanche qui garde ses secrets, la goutte de sang qui va la colorer.
Sous cette froideur savante et ce silence éloquent, cherche la passion maîtresse, provoque la confidence, inspire la douce sympathie et la confiance ; tu vas voir la douleur et la peine, les soucis et les regrets, les mélancolies et les désirs refoulés, s'épancher comme d'une source féconde. — Ranime, réconforte et conseille.
Dis à la femme isolée dans cette foule qui
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bruit et s'agite, qui n'est trop souvent qu'un désert d'hommes où les âmes sœurs se font, sans se rencontrer, des signaux de détresse : qu'il y a pour tous ici-bas, dans les catastrophes du cœur et les naufrages de la vie, un refuge admirable, un port propice et sûr, à l'abri de tous les écueils et de toutes les tempêtes. C'est la conscience humaine, juge suprême de tous les sentiments comme de toutes les actions^ sanctuaire inviolable où on trouve la paix, même quand tout n'est plus que ruines au dedans de nous-même.
Chez la jeune fille, tu peux parfois croire à ce que tu vois, mais chez la femme cherche ce qui est. Aie toujours présent à la pensée que telle dont la vie est un long supplice et qui cache des douleurs sans fin, apparaît souriante sous les diamants et les fleurs; au bruit de l'orchestre, aux mesures de la foule, suis-la donc par la pensée jusqu'au seuil de sa chambre à coucher,
alors qu'elle tire ses verrous. Vois, elle jette un regard sans chaleur à son miroir ; elle ôte son sourire et ses bracelets, l'éclat de ses yeux et les fleurs de sa coiffure, la femme intime dépouille son costume et oublie son rôle, la pièce est finie, le drame commence !
C'est ainsi que le monde juge le monde. Toutes ici-bas n'ont pas le bonheur ineffable d'avoir donné leur main à l'être de leur choix et, heureuses épouses et mères heureuses, de voir s'écouler leur vie près du berceau d'un être aimé.
Si tu veux savoir quelque chose de la femme, être multiple, léger, sincère et trompeur, aimant et perfide, doux et cruel, frivole et profond : songe que dans cette difficile étude il faut refaire l'entendement humain. — Le doute ici est le commencement de la sagesse ; entends d'abord le jugement du monde, mais pour le juger à ton tour et faire casser son arrêt.
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C'est le beau privilège de celui qui observe et qui compare, de redresser l'erreur et de saisir la vérité ; ces voyages à la découverte sur l'océan du monde parisien, traversé plus que tout autre par des courants contraires, ont leurs surprises et leurs déceptions, mais ils ont aussi leu* ivresse.
Chez la femme l 'âme a sa pudeur et ne se livre jamais sans combat.
Ta Fiaacés.
TA FIANCEE
Cherche et choisis lentement ta fiancée, mais garde -toi d'une mésalliance : il y a celle des mœurs et du rang et celle de l'esprit, plus terrible encore et plus cruelle. Les femmes sont souples sans doute, elles ont pour elles l'intuition et la seconde vue, mais on n'improvise pas les qualités qu'il te faut trouver réunies dans celle qui sera ta femme. Vous êtes des êtres préoccupés, absorbés, envahis, dominés par une pensée impérieuse qui s'empare de vous tout entier et vous absorbe ; vous suivez sans relâche
dans le ciel de vos rêves un nuage blanc qui change constamment de forme et finit par s'évaporer; il vous faut chaque jour une chimère nouvelle à caresser.
Vous êtes d'une race orgueilleuse, vous autres poètes, et vous avez toutes les vanités; il faut que tous ceux qui vous entourent voient votre auréole et vous admirent en vous aimant ; un cœur simple ne vous suffit point; vous vibrez à tous les vents; vous êtes nerveux, inquiets, irritables ; vous souriez à la nature ou vous maudissez son calme implacable, et vous vivez en égoïste avec votre pensée.
Une mésalliance ! Quel exil et quel dur esclavage : se voir rivé à un être doux et charmant, évangélique et pur qui ne verrait que ténèbres là où tu verrais des rayons, qui ne comprendrait ni tes fièvres, ni tes ardeurs, ni tes extases, ni tes tristesses profondes et tes ivresses lumi neuses!
Ta Fiancée 2 1 1
Peut-être soupçonnerait-il quelque aspiration vague, quelque secrète pensée longuement caressée, un but idéal et grandiose; mais comment pourrait-il se douter du sentiment qui te courbe frémissant au pied d'un marbre et te fait écouter, la tête nue et la poitrine haletante,, un vers inspiré qui chante dans ta mémoire?
Cet être aimant et doucement résigné t'apporterait peut-être un bonheur égal, sans exaltation; il croirait avoir rempli ton cœur, et sans y prendre garde il te ramènerait durement sur la terre quand tu aurais la tête dans les nuages. Les orages et les souffrances des sphères élevées ne peuvent être appréciés que par les nobles esprits qui les habitent.
On vous a trop dit que les femmes doivent jouir de vous comme on jouit d'un feu d'artifice et d'un ballet, d'un peu loin : si elles approchent, elles voient la charpente noircie, les ouvriers sordides qui courent d'une pièce à
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l'autre une torche à la main; elles touchent les paillettes, elles surprennent les machinistes brutaux et les décors éraillés. Adieu les illusions brillantes : la danseuse est bossue, mal jambée ; le prince a la voix rauque et sue sous son fard. Détrompe-toi. Il y a, même pour vous artistes, un bonheur conjugal qui ne vit pas de qualités brillantes, mais qui se fonde sur la vertu et l'amitié, sur l'estime et la douce confiance.
Non, vous n'êtes point maudits : le ciel, en vous marquant au front, ne vous a pas condamnés à vivre seuls et tristes, à n'avoir jamais auprès de vous un cœur pour vous comprendre, une main pour vous soutenir, un compagnon de route qui vous aide à marcher jusqu'au bout du voyage, sans désespérance et sans fatigue^ sans tristesse et sans découragement.
Il y a quelque part une femme qui t'attend et qui va t'ai mer, cherche-la avec confiance.
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Dans chaque jeune fille, il y a deux femmes : l'une guindée et habile à maîtriser ses élans et ses sympathies, froide et réservée, à l'attitude sévère et embarrassée, comme l'ont faite le monde et ses lois; l'autre tout intime et charmante, pleine d'expansion, prête à vibrer au moindre vent qui l'agite, dont le cœur se gonfle au premier mot d'amour. Le moment est venu : elle s'éprend d'une fleur ou d'un chant d'oiseau, d'une harmonie ou d'un paysage. Quand on fait goûter la vie à ce cœur de vingt ans, il s'ouvre et fleurit tout d'un coup. Dès qu'elle aura mis sa main dans la tienne, la jeune fille se fera femme; elle était timide, elle devient vaillante et forte ; elle ignorait que la vie eût des combats, elle est tout armée pour la lutte.
Désormais il y a près de toi un être qui va vivre de ta vie, s'exalter de ta joie, saigner de tes douleurs; veillant à ton chevet, il en écartera
les songes fiévreux; ton foyer ne sera plus vide, ton âme ne sera plus triste, ta pensée sera plus saine et plus robuste et tes chants s'élèveront plus larges et plus purs ; toi qui chantais dans la fièvre et qu'agitait le délire, tu vas célébrer la vie qui fermente et circule en tes veines comme un vin généreux et fort.
Si tu veux goûter encore des plaisirs acres et énervants, arrête-toi, ne lis plus, tu es damné. Cours où ton inquiet désir t'appelle; mais si tout à coup dans ton cœur s'est fait un vide immense, si ta pensée un jour ne l'a plus rempli tout entier, si tu t'es senti envahi par une tristesse vague et sans cause à la vue des jeunes époux qui passaient au milieu de la foule sans la voir et sans l'entendre, si des enfants aux yeux profonds et songeurs ont longtemps arrêté tes regards, crois-moi, poursuis encore.
J'écris sans agitation et sans fièvre, dans la plénitude de ma raison; mais peu à peu le
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cœur bat plus vite, la main se presse, la moite sueur perle sur mon front, une exaltation légère mais impérieuse et dominatrice me transporte dans le monde des rêves et je vois, parmi la foule des blanches fiancées que des époux jeunes et forts mènent à l'autel, s'avancer celle qui t'attend.
Ce n'est pas une beauté triomphante et qui sonne la victoire, un précieux trésor qu'il faut cacher à tous les yeux et protéger contre tous les désirs ; sa beauté est faite de douceur, de charme et de simplicité, c'est la beauté bonne. Un motj une attitude, une pensée simplement exprimée te la révéleront sans peine et comme par hasard, tu la reconnaîtras entre toutes à quelque chose de doux^ de charmant et de déjà vu, un sentiment nouveau va s'éveiller en toi.
Tu éviteras sans peine les longs détours, les présentations officielles et les cours guindées,
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elle aura senti la sincérité de ton regard et sans que tu aies jamais parlé tu ne pourras point douter qu'elle soit à toi tout entière. Un soir d'hiver, isolés au milieu de la foule, déjà sous l'empire de ce sentiment intime et tendre qui n'est pas l'amour, mais qui vaut mieux encore, tu lui tendras la main et lui demanderas la permission de l'aimer toute ta vie.
La réserve dans laquelle vivent les jeunes filles du monde donne une force dangereuse aux explosions de leurs sentiments, elle ne rencontrera pas en toi un amant passionné. Tu n'auras pas sans doute l'ardent amour qui vous envahit et vous agite^ une fièvre amoureuse qui creuse les yeux et sillonne la face, non, tu l'aimeras de tout ton cœur, avec calme et sincérité, tu sentiras ton bonheur et en mesureras toute l'étendue, tu savoureras une ivresse douce, égale, toujours semblable à ellemême,, et pour la première fois de ta vie tu
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comprendras les joies de l'habitude et attendras avec une légère impatience le retour prévu d'une émotion sans secousse dont tu feras chaque jour ton espoir sans cesse renaissant. Tu lui auras voué un sentiment nouveau pour toi qui sera fait de tendresse, de confiance et d'amitié.
On vous mariera au printemps, loin de Paris, dans quelque village où se sera écoulée son enfance, sans fracas et sans bruit, sans pompe et sans vertige, vous ne passerez pas entre deux haies d'indifférents qui parleront des dentelles de sa jupe et épieront sa pâleur, c'est toi seul qui dans tes profondeurs intimes chanteras l'épithalame.
Alors à toi de parfumer ce cœur qui va goûter la vie, à toi de le tremper dans la paix et la fraîcheur des cieux ; dis-lui toutes tes poésies, montre-lui toutes tes ivresses, mets à nu toutes tes extases, éblouis-la en lui montrant toutes
les richesses de ton âme et de ton imagination, ouvre comme un trésor ton cœur tout plein de son image, qu'elle se sente en face de quelque chose de puissant et bon, d'intelligent et de fort, à toi de la conquérir à jamais. Tu es encore le poëte, tu n'as souillé aux 'orgies du monde que l'enveloppe terrestre, et tu gardes toujoursuneâmeloyaiedansuncœursansdétour.
Elle n'aura pas la vertu farouche et l'austérité des matrones, et saura rendre attrayant son vertueux foyer ; toujours aimable parce qu'elle aura à tâche de plaire^ elle charmera sans qu'on le désire, elle attirera les cœurs sans les subjuguer ni les troubler ; on jalousera ton sort, on l'enviera sans aspirer à celle qui a su construire sûrement l'édifice de ton bonheur.
Sans pouvoir te suivre dans les ardeurs de ta pensée, elle soupçonnera des luttes muettes et des combats silencieux, elle comprendra la tyrannie des idées, l'emportement du travail,
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les douloureux enfantements de la conception et te laissera faire deux parts de ta vie.
Elle saura respecter tes tristesses et ton silence, tes rêveries et tes expansions. Parfois quand, poussé par je ne sais quel besoin impérieux, tu développeras devant ses yeux éblouis tes projets et tes conceptions, tu remueras des idées, trouvant sans t'en douter de nouveaux horizons qu'une pensée nouvelle te révélera, elle te suivra avec effort dans ce monde des rêves et, touchée par une espèce de grâce intérieure, elle s'élèvera jusqu'à toi par la force de l'amour et le miracle de la foi.
Tu ne la verras apparaître qu'au moment où ton cœur allait la désirer, elle gardera toujours à tes yeux un certain idéal, qui est le surnaturel de la femme même dans l'intimité de la maison conjugale, prête à t'offrir l'amie dans l'épouse ou la maîtresse dans l'amie, selon le secret désir de ton cœur.
Tu n'as point à jamais banni de ta vie et de ta pensée la fantaisie et l'imprévu, tu aim@s ce qui brille et ce qui chatoie, ce qui sourit et ce qui chante, il te faut des fleurs pour charmer tes yeux, des couleurs claires et gaies pour maintenir ton esprit dans un équilibre sain et joyeux. Comme une fée dont on éprouve toujours les bienfaits et dont on ne fait que soupçonner la trace, elle disposera à souhait, pour le plaisir de tes yeux, les fleurs que tu aimes.
Par une lente étude, qu'elle suivra dans le silence, tu la verras bientôt monter jusqu'à toi-, elle vivra secrètement dans l'intimité de ceux que tu aimes : on la verra chercher pour émouvoir ton cœur et charmer tes oreilles quelque vieil air de Stradella ou du doux Cimarose, et vos esprits et vos âmes se mettront peu à peu à l'unisson ; vous n'aurez plus qu'un cœur à deux, vos joies deviendront les mêmes et vous
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serez surpris un jour de ressentir les mêmes enthousiasmes.
Elle n'offensera jamais tes yeux par des fautes d'harmonie et de naïves dépravations de goût, elle verra ton auréole, jouira de tes vanités, comprendra tes rêveries, souffrira de tes blessures. Cet être simple et bon, qui n'avait en partage que l'ignorance et l'amour, se verra peu à peu élevé jusqu'à toi, parce que toutes les forces vives de son être se seront concentrées pour te saisir et te comprendre.
Dans la plénitude de ta force, armé pour le malheur, ayant trouvé, malgré les coups du sort auxquels personne ici-bas ne peut se soustraire, l'équilibre parfait et le calme constant, inaltérable^ indestructible d'une conscience calme et forte, renouvelé peut-être,, et puisant une vie nouvelle dans celle d'un enfant qui aura resserré encore les liens si étroits qui vous unissent, vous descendrez ainsi la route de la
vie, la main dans la main, prêts à épuiser toutes les amertumes ou à savourer toutes les joies. Rien ne pourra vous abattre, vous offrirez vos douleurs à quelque chose de grand, d'immuable et d'éternel qui étend sur le monde son rayonnement immense.
Hier encore tu étais le soutien et l'appui, tu étais la vie et la force, la lumière et la puissance ; à son tour elle soutiendra tes pas chancelants, elle endormira tes douleurs et calmera tes inquiétudes.
La vieillesse est venue : autour de vous se sont groupés ceux qui sont votre joie et dans lesquels vous vous sentez revivre, vous feuilletez le livre de votre existence sans trouver une page à déchirer, vous parcourez,, penchés l'un sur l'autre, le doux poëme d'une vie honnête et laborieuse dont le ciel limpide et pur n'a été troublé que par celui qui dissipe les nuages ou les amoncelle à son gré.
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Votre tête se penche, vos cheveux blanchissent, votre main tremble, vous assistez au déclin de votre propre vie, comme au spectacle de la chute du jour, jouissant des derniers rayons du soleil qui dorent de leurs reflets ces derniers jours qui vous restent à vivre. Toujours prêts à partir, car vous savez depuis longtemps que la mort est la seule fin sur laquelle l'homme puisse compter sans déception, vous regardez d'un œil tranquille cet être immobile qui regarde mourir.
Les bienfaits que vous avez semés le long de votre route vous font un immortel cortège,, l'aube des beaux jours vient encore de son reflet lointain éclairer ces suprêmes instants qui n'ont jamais d'amertume pour ceux qui les envisagent depuis longtemps.
Vos yeux se ferment enfin, la force vouabandonne, la voix s'éteint, et elle est là tous jours, comme autrefois., douce et résignée, fidèle
jusqu'au delà de la tombe, elle tend à vos lèvres altérées le dernier breuvage et sa main pieuse va clore vos paupières. Ce n'est pas la mort qui vous arrache violemment et vient couper dans sa sève un arbre qui promettait un frais ombrage, c'est la vie qui s'épuise, mais qui recommence et va pousser ses bourgeons nouveaux et pleins de force dans ce rejeton qui vous donne son premier sourire et sa première larme, c'est le déclin et l'éternel repos. « Rien ne trouble ta fin, c'est le soir d'un beau jour. »