HENRI DE RÉGNIER : COULEUR DU TEMPS
Les récits que réunit aujourd'hui Henri de Régnier sont de date et d'inspiration diverses ; déjà le titre nous avertit que chacun d'eux, reflétant à sa manière Fétat changeant du ciel, doit sa couleur particulière à « l'influence secrète » et douteuse de la saison, et que nul dessein préconçu ne préside à la composition du livre. Le Trèfle blanc que voici d'abord est daté de 1899 ; ces dix ans écoulés n'ont rien flétri de sa grâce charmante. A travers plus d'apprêt rAmour elle Plaisir, puis Tiburce nous acheminent vers treize contes où s'affirme la maîtrise du poète, mais qui ne couronnent pas le volume sans l'alourdir un peu. Le talent dont chacun d'eux i?\\ preuve reste comme indépendant du récit et, si Habile que soit le choix des sujets de ces contes, l'art s'y applique et n'est pas motivé par eux. C'est à peine un reproche que je leur fais, et ce pourrait presque être un éloge, n'était le délicat Trèfle blanc dont le voisinage leur fait tort en nous présentant
l'exemple d'une perfection à la fois plus secrète \ et plus accomplie. Ici le métier semble naître et grandir sous la pression d'une sorte d'intime exigence ; l'œuvre est écrite au bon moment ; un peu plus tôt on aurait pu sentir l'effort et un peu plus tard la manière ; il est à point.
Trois récits le composent : Jours heureux, les petits Messieurs de Nèvres, la Côte Verte. Je m'attarde au premier récit. Quel est le secret de son charme? — Un enfant est appelé à passer auprès de son grand-père mourant quelques mois de sa septième année ; à cet âge tendre, chaque sensation fait événement ; par contre Tévénement douloureux échappe à sa compréhension et n'atteint son cerveau qu'à travers les sensations qui fortuitement raccompagnent ; celles-ci restent au premier plan ; elles relèguent à l'horizon indistinct le deuil de la famille ; c'est là-bas que le grand-père agonise; c'est ici que joue l'enfant; ses fragiles émois rasent le sol comme les hirondelles avant l'orage, dans cette atmosphère pesante oii l'attente du deuil plonge toute la maison. Accompagnons-le dans le jardin de M"* de Nérv:
Il y avait un kiosque vitré plein de toiles d'araignées ; une grosse mouche y bourdonnait dansl'odeur moisie. Plus loin je rencontrai une fontaine. Je pompai. L'eau vint drue, abondante, fraîche, cristalline, brisant son jet sur une pierre moussue creusée en
rigole, et mouiliant mes souliers dont elle criblait la poussière de petits points noirs et qu'elle finit par tremper tout entiers. Le vent murmurait dans les arbres avec un tremblement léger de feuilles. L'eau ségouttait lentement; une brouette grinçait derrière un massif.
Lfe voici dans le jardin de son grand-père .
... Les mouches bourdonnaient; une fleur, surchargée d'un frelon, fléchissait doucement ; les guêpes passaient dans l'air chaud avec un ronflement tiède; des lézards couraient sur la pierre brûlante ou s'arrêtaient, immobiles en leur fine attitude attentive, et j'entendais un choc de sabots sur une b4cbe ou !• grincement d'un sécateur.
Dms ce jardin, le vieillard descend une dernière fois ;
Des poires dures et vertes soulevaient le fenillagc métallique de l'espalier. Les pêches veloutées et rebondies se teignaient en nuances de pastel velu. On allait à pas lents, grand-père donnait le bras au jardinier et s'y appuyait lourdement. Parfois il s'arrêtait devant un fruit, et j'entendais sa respiration oppressée. Un vent léger visitait le teuillage des asperges ; un papillon jaune volait autour d'un chou et s*y posait, les ailes frémissantes...
Quelques jours plus tard, le lointain chant des cloches, qui font dire fièrement à Tenfant : < C'est
pour grand-père qu'on sonne » rythme l'élan du hamac où il se balance entre Thérèse et Sophie de Néronde, ses deux petites amies.
Une indistincte et subtile philosophie imprègne, à la manière d'un parfum, Jours heureux ; dans plusieurs autres écrits de Régnier on la retrouvera, plus ou moins discrète et plus ou moins parée ; elle ne s'offrira nulle part avec une plus gracieuse indolence.
Entre ces deux fraîches feuilles du Trèfle, Les petits Messieurs de Nèvres prend un éclat inattendu; le conte est dans ce genre archaïsant où Régnier nous a donné quelques-unes de ses meilleures œuvres, mgis dont je crois qu'entre elles toutes, celle-ci, dans ses proportions mesurées, reste l'exemple le plus accompli.
JEAN GIRAUDOUX : PROVINCIALES
On aime à faire accroire que tous les jeunes gous d'aujourd'hui ne sont que forcenés viveurs, admirablement délestés de scrupules, tout à la fois sans but et pressés, capables d'aller n'importe où, à condition d'y aller vite... L'exemple de M. Jean Giraudoux nous rassure: rien à la fois de plus moderne que son livre, de plus jeuue, ni de plus lent. J'aime à m'abandonner à lui sans trop savoir où il me mène ; et qu'importe ! puisque c'est le long d'un sentier où tout invite à la maraude ; nous musons ; il cueille et grappille partout, cause avec tout, prête à tout son sourire et fait récréation de la création tout entière :
Un chat se promenait, s'attardait aux touffes, pour faire croire aux oiseaux qu'il broutait. Les oies dormaient sur une patte ; le bout de i'auLre, fripé à dessein comme un gant, pendait négligemment de leur gousset. Et soudain les voilà qui clament, lançant leur cou et le ramenant en piston de trombone à couhsse, sans ensemble et sans mesure, car ce n'est qu'une répétition.
302 NOUVEAUX PRBTBZTIâ
OU ailleurs :
Une tourterelle roucoula, et arança sa tête hors du nid, pour montrer son anneau conjugal.
et plus loin :
Attachés les uns aux autres par une cerde à étendre le linge, avec les précautions d'alpinistes à l'approche d'une crevasse, des chênes se hasardaient jusqu'au ruisseau.
C'est du Jules Renard, direx-vous ? — Je me plais à voir là moins imitation que rencontre. Du moins Giraudoux atteint-il tout d'un coup à hauteur de l'original. Qui convaincrait d'imitation une invention si joyeuse et si fraîche ? Elle éclate tout au long du livre en jaillissement continu, entretient d'image en image cette animation poétique, tendre, frémissante, amoureuse et délicatement mesurée, où voici Giraudoux passé maître aussitôt et dès son coup d'essai. Et ne vous y trompez pas : chez Jules Renard, le son de l'âme est différent. Sans doute avec autant d'esprit, mais sans doute avec moins de grâce, et sur un autre rythme assurément, Jules Renard aurait pu dire :
Un accident était d'ailleurs bien improbable, car pour plus de sûreté la locomotive suivait presque toujours la route, et elle sifflait tout le long des tunnels, comme ces voyageurs qui chantent, quand la peur les prend, dans la forêt
Mais si je vois par où Jean Giraudoux touche à Renard, je vois mieux encore par où il s^écarte de lui. Ici ne va jamais sans un enjouement tendre cette malicieuse poésie :
Il n'y aurait pas eu de soleil, ou alors, tout au plus, quelques-uns de ces rayons éparpillés que la lune glane.
et si nous chercherions en vain dans Provinciales tout ce que Renard doit à la savoureuse âcreté de son humeur peccante, nous chercherions en vain dans Renard une phrase comme celle de Giraudoux voyageur^ lorsque le clergyman grincheux lui fait remarquer que la terre est en vue :
Saint-Migucl-des-Açores, porto des Océans, clou d'émeraude qui fixe le grand tapis, toi dont les ciieminées fument, dont chaque lac abrite sept cités englouties, je sais depuis des heures que tu es la terre : chaque pensée que j'envoie vers toi me revient avec un rameau d'olivier.
Je voudrais citer encore, citer beaucoup ; mais vous lirez le livre, n'est-ce pas? — Il semble que des quatre récits qui le composent, ou tout au moins des trois derniers, il ne tenait qu'à Giraudoux de faire ce qu'on a coutume d'appeler des «chefs-d'œuvre » — sans y rien rajouter — non,
gimplement en les tamisant encore quelque peu ; je veux dire en exigeant un peu plus serrée la maille de son étamine *.
Mais quoi ! Jean Giraudoux sait écrire ; je n'admire pas seulement ici de belles qualités naïves, mais aussi leur mise en valeur, leur culture;, leur retenue. Ces qualités acquises sont si remarquables dans ce livre qu'elles me laissent croire que Fauteur, sur lequel du reste je ne sais rien, a déjà passé la première jeunesse.
1. Car toutes les phrases des ProvincÎAles n*ont pas la belle qualité de celles que je viens de citer. Parfois l'image accourt de trop loin, ou boiteuse ;' on eût préféré passer outre sans l'attendre ; parfois Jean Giraudoux va la chercher ; elle ne serait pas venue toute seu e. Il dit en parlant des vieillards : « Leurs mains tremblotent, car elles ont appris la valeur du temps, et le battent comme des pendules. » Il écrit : « Et l'on peut voir le jour déchu hisser son pavillon, un petit nuage bleu et blanc, qui devait être vert et jaune, puisqu'il faisait nuit. » — Heureusement ces fausses préciosités sont peu fréquentes.
LbOIS uLUM : NOUVELLES CONVEJÎSATIONS DE GOETHE AVEC ECKERMANN
Los Nou}9elles Conversatons de Gœtke avec Eckermann qui parurent de 1897 à 1900 dans la Revue Blanche a.y aient été déjà réunies en volume. A huit ans de distance, sans y changer un mot, mais avec une couverture nouvelle qui cette fois porte son nom, Léon Blum vient de les réofTrir au public.
Sans doute M. Blum peut espérer atteindre ainsi partie des nombreux lecteurs que lui avait acquis, depuis, son important traité du Mariage. Je souhaite qu'il y réussisse car voici son livre le meilleur.
Aujourd'hui, plus préoccupé du retentissement de sa pensée, Léon Blum a quelque peu perdu de cette aisance savante, dégagée, à la fois tranquille et émue, que lui enseignait et à laquelle l'obligeait Goethe. Parlant au nom de Goethe il s'astreignait.
« Je réponds à Gœthe, — fait-il dire à Rckermann presque au début du livre — que je n'étais
vas également frappé par tous ses arguments^ et qu'il me semblait s*être décidé dans ce cas — ce qui ne lui est pas ordinaire — avec la sensibilité plutôt quavec la raison. » Goethe proteste; Eckermann est allé trop loin ; mais les livres suivants de Léon Blam, éclairant mieux celui-ci, en accusent mieux la tendance. Son Gœthe nous apparaît aujourd'hui, non moins intelligent, mais d'une inltlligence plus inclinée. Les conclusions qu'il va tirer le préoccupent dès les prémisses et Ton sait d'avance lorsqu'il secoue l'arbre de quel côté tombera le fruit.
Rien de plus significatif que de le voir, à propos de Résurrection, louer Tolstoï précisément pour ce qui fait l'infériorité de ce livre ;
Partout ailleurs, Tolstoï donnait les résultats, mais non les détails de l'évolution des caractères. Nous n'avions pas coutume de voir ses héros s'arrêter, mesurer le chemin parcouru, revenir en arrière, s'étonner, détailler avec cette curiosité anxieuse les nuances de leurs émotions ou les mobiles de leurs actes. Ils ÉTAIENT, tout simplement. L'observation même a changé de ton. Elle n'est plus sereine et plane, distribuant toutes choses avec cette précision tranquille,cette puissance d'objectivité qui n'a pas d'égale. Elle est devenue narquoise, incisive, violente, je dirais presque tendancieuse et partiale...
... Il a choisi ses héros conformément à sa morale; il a voulu que du récit dramatique s© dégageât une
leçon, un enseignement. Aussi ne se contente-t-il plus de peindre ; il généralise; il conclut; et finalement il requiert contre l'état présent des mœurs et contre la société qui l'exprime.
Désormais c'est en fonction de ces conclusions que Léon Blum jugera, pensera, écrira. Et comme il reste dévoué à sa cause et chevaleresquement désintéressé, c'est en fonction de ces conclusions qu'il vivra. On peut dire de lui ce qu'il dit au sujet de la race juive tout entière, en une des plus éloquentes pages de son volume:
Dans la mesure où je discefrne la poussée collective de leur race, c'est vers la Révolution qu'elle les mène. La force critique est puissante chez eux ; je prends le mot dans son acception la plus haute, c'est-à-dire le besoin de ruiner toute idée, toute forme traditionnelle, qui ne concorde pas avec les faits ou ne se justifie pas pour la raison. Et en revanche, ils sont doués d'une puissance logique extraordinaire, d'une audace incomparable pour rebâtir méthodiquement sur nouveaux frais. Au point de vue moral, j'aperçois un contraste du même genre, et dont les efifets peuvent être tout aussi féconds. Je n'ai jamais rencontré de gens aussi débarrassés de notions ou de traditions religieuses...
. .. Et, cependant, la race est profondément croyante, éminemment capable de foi.
— Mais que peut bien être (demande l'interlocuteur) cette loi qui n'est pas religieuse !
— Elle est toute rationnelle, répond Goethe. Elle
308 NOUVEAL'X PRÉTEXTES
tient en un mot: la Justice. Le Juif a la religion de la Justice comme les Positivistes ont eu la religion du fait, ou Renan la religion de la Science.
Des plus significatives également cette phrase que cite M. Baldensperger, dans son intéressant Goethe en France:
Notre devoir actif, c'est de savoir que la vie n'est pas immobile et figée, qu'elle change, qu'elle évolue, qu'elle se perfectionne et que nous devons la rendre meilleure en nous rendant nous-mêmes meilleurs. Car nos devoirs envers nous-mêmes et envers autrui se confondent, et nous sommes responsables vis-à-vis du monde de ce que nous portons d'utile et de bon en nous.
Singulier et dangereux mélange d'utopie et de sens pratique 1 Rien de plus ruineux en art que cette notion d'utilité ; insensiblement c'est vers l'utilisation de la pensée que l'on glisse, et voici compromis le libre mouvement de l'esprit — au sens oii l'entendait Renan lorsqu'il disait : € Pour pouvoir penser librement, il faut être sûr que ce que Ton écrit ne tirera pas à conséquence. » Mais c'est précisément aux conséquences de ce qu'il pense que songe avant tout Léon Blum ; il . n'admet plus que les meilleures qualités de son esprit puissent être aussi bien les plus rareg, parce qu'il sait de reste que les plus rares ne
sont jamais les plus actives, ou le plus immédiatement — et parce qu'il se veut homme d'action. Devant ce livre d'un goût si sûr, d'un tact si délicat, d'une présentation si prudente, d'une écriture si habile, si précise et si nuancée, on se prend à douter si des qualités plus agissantes étaient vraiment les préférables.