GEORGES GRAPPE : DANS LE JARDIN DE SAINTE-BEUVE
J'ai longtemps habité dans la maison de Sainte- Beuve, joué dans ce petit jardin que M. Georges Grappe décrit ; j'étais enfant alors ; le buste de l'auteur des Lundis, glabre, au sourire onctueux, au front demi-couvert par une toque, qu'on voyait dans le vestibule, me semblait celui de quelque prélat. Le nom: Sainte-Beuve, gravé sous le buste, y aidait ; je m'étonnais seulement de cette désinence féminine. Maison et jardin étaient occupés alors par un professeur chez qui j'étais pensionnaire ; je n'y suis plus retourné depuis Avec quelle joie j'y accompagne aujourd'hui M. Grappe! Avec quelle émotion je reconnais le petit jardin !
L'auteur de ce livre de critique, dans une ingéuieuse préface, feint que pour un instant M. Sainte- Beuve ne soit pas mort. Georges Grappe qui vient lui soumettre son livre, a la chance de rencontrer chez lui M. Veyne. Sainte-Beuve cause abon-
damment; trop abondamment même ; avec vingt pages de moins cette préface fantaisiste (qui en compte 110) serait charmante; le début enchante ; à la fin elle lasse un peu. Goûtons cette expressive description de l'appartement :
Les meubles étaient de Tacajou le plus vulgaire, sans angles, presque sans saillies, luut arrondis en courbes dénuées de grâce, laids et confortables, comme il était de mode au temps du roi Louis-Phifippe.
Le petit lit du maître, presque enfantin, ornait l'un des coins de la pièce : il était recouvert d'un couvrepied d'algérienne, éclatant et modeste. Sur les fauteuils en tapisserie, de petits ouvrages féminins, lourds, de grâce vieillotte, aggravaient encore le je ne sais quoi de désuet qu'ils accusaient déjà. Les murs, clairs, bordés d'un filet d'or, portaient quelques épreuves de peinture romantique. Des répliques de chefs-d'œuvre anciens encombraient la cheminée. Le long de la glace, quelques daguerréotypes déjà pâlissants, portraits d'écrivains amis ou de compagnons d'espérance, se trouvaient rapprochés bizarrement. Tout cela était frotté, propret, rangé avec un soin méticuleux.
Ce décor sentait tout ensemble la chambre meublée et la chambre de la vieille tille.
Goûtons aussi cette jolie réponse de Sainte- Beuve, lorsque M. Grappe lui avoue que « jamais, à son grand dommage, il naîtra l'àme d'un par* tisan ».
— Je VOUS comprends, mon cher enfant, m© répondit Sainte-Beuve, en souriant. Votre histoire m'arriva jadis à moi-même.
Vous savez combien de milieux j'ai traversés. Parce que j'étais de ceux qui voulaient libérer le vers de sa chaîne classique, on me jugeait nécessairement catholique fervent et ultra. Je fréquentai les Saint-Simoaiens et l'on m'affubla d'un seul coup de toute la doctrine. Je vis à un certain moment, presque quotidiennement, ce pauvre et grand M. de La- Bflennais et l'on me crut, d'emblée, converti au catholicisme, cette fois encore. Plus tard, ce fut au protestantisme, parce que les nécessités de mon état m'avaient amené à Lausanne.
En réalité, je n'ai eu qu'une sympathie intelligente pour toutes ces doctrines. Je les ai animées comme de belles idées. J'ai, peut-être même, eu foi quelque temps en elles, mais enfin, comme disait le vieux Latin, je suis homme, et le changement est l'essence de l'homme.
— Je suis heureux de ce que vous voulez bien me dire, mon cher maître. Mais beaucoup s'acharnent à ne pas admettre que nos opinions puissent se transformer.
— Gela, c'est une chose que vous n'empêcherez jamais, mon pauvre enfant, jamais.
^'on comprend fort bien que, durant Tespace d*une préface M. Grappe ait pu croire vivant Sainte-Beuve. Cette admirable intelligence « pour qui le goût du vrai n'était qu'une forme de curiosité » et sur qui M. Maurras et M. de Gourmont
écrivaient leurs meilleures études, n'a jamais travaillé plus heureusement que de nos jours à rassembler les esprits les mieux doués et les plus
divers.
Des études sur Hugo, Dumas père, George oand, Quinet, Balzac, Mérimée, et de nouveau Sainte-Beuve, forment le corps de ce volume dont la préface tient le tiers ; études sévères et d'apparence un peu bourrue, qui n'apportent sans doute pas, sur les auteurs en question, grandes clartés nouvelles, mais nous font connaître en Georges Grappe un esprit pénétrant, actif, bien lesté, et sur qui l'on va pouvoir compter.