LES BELLES COLLINES DE L'IRLANDE
Là, les vents embaumés inondent les poitrines.
Tout est si beau, si doux les sentiers, les ruisseaux, Les eaux que les rochers distillent aux prairies, Et la rosée en perle attachée aux rameaux. O terre de mon cœur, ô collines chéries!
ïambes et Poèmes. — Auguste Barbier.
Jg».ES personnes qui fréquentaient les Concerts popumÉH la^res fondés par Pasdeloup, vers 1860, admiraient une jeune fille d'une beauté saisissante, qui ne manquait pas d'assister à ces réunions musicales. Ce qui attirait surtout les regards du public, c'était cette merveilleuse chevelure dorée qui, prenant encore une teinte plus vive sous' le feu des rayons du soleil filtrant à travers les vitrages du Cirque, jetait, pour ainsi dire, une lumière intense sur tout ce qui l'entourait. Joignez à cela un visage charmant, d'une riche carnation, avec une sorte de grâce propre aux types féminins peints par Rubens, — un profil net, sur lequel se reflétaient la plus vive intelligence et la plus grande décision.
Bien jeune alors, elle écoutait avec un profond recueillement ces œuvres des grands, maîtres sympho-
nistes, dont la révélation était faite aux natures déjà bien préparées, œuvres qui devaient exercer une si grande influence sur la nouvelle école française. Cette jeune fille, dont le goût musical se révélait de si bonne heure, était Augusta Holmes. Elle puisa dans l'étude des maîtres les germes de la science qu'elle devait acquérir ; elle assista aux luttes qui se déchaînèrent souvent au sein même des Concerts populaires, à l'occasion de l'audition des fragments des œuvres de Richard Wagner. Avec sa nature si bien douée, si clairvoyante, elle se prit de passion pour le créateur du drame lyrique et fut un de ses plus fervents adeptes.
Holmes (Augusta-Mary-Anne), est née à Paris, de parents irlandais et fut naturalisée française en mars 1879. Sa mère était alliée aux Mac-Gregor d'Ecosse et aux O'Brien d'Irlande (1). Elle fit ses premières études à Versailles, sous la direction de l'organiste de la cathédrale, M. Henri Lambert, et les continua à Paris avec César Franck. Conseillée par un tel maître, l'élève ne pouvait, avec ses aptitudes si remarquables, que progresser et mériter qu'on lui appliquât, sans qu'elle fût prise en mauvaise part, la devise de Fouquet : Quo non ascendam !
A son talent de compositeur, elle joignait celui de poète et, à l'exemple de Berlioz, elle a fait elle-même les poèmes des diverses compositions musicales qui se nomment : Lutèce, les oArgonautes, Irlande et Pologne, Héro et Léandre, Lancelot, oAstarté, la Montagne noire,
(1) Ces renseignements ont été puisés dans la notice qu'Adolphe Jullien a consacrée à Augusta Holmes dans le Supplément du Dictionnaire de Grove.
Ludus pro Patriâ, VOde triomphale, V Hymne à la Paix, qAu Pays bleu. Ajoutez à ces œuvres principales un petit chœur, avec les paroles latines, sur une poésie de Catulle, un cAndante pastoral (fragment d'une symphonie), dont la première exécution eut lieu au Châte-
let le 14 juin 1887 , puis une quantité de lieder, qui
ont eu la plus grande vogue.
Ne faudrait-il pas attribuer ses aptitudes pour la poésie aux études qu'elle fit dans son enfance, sous la direction d'un poète qui fut l'ami de sa famille, Alfred de Vigny ? Puis, si l'on avait la curiosité de remonter dans le passé, ne trouverait-on pas au nombre de ses ancêtres le barde Henri de Huntingdon }
La colombe, dont elle fit son oiseau favori dès la plus tendre enfance et* qui, penchée sur son épaule, enflait sa jolie gorge que soulevaient des soupirs d'amour, lui souffla peut être également les premières effluves des langoureuses et chaudes extases, qu'elle sut si bien chanter par la suite.
Mon plaisir, en ce mois, c'est de voir les coloms S'emboucher bec à bec de baisers doux et longs.
Ronsard.
Nous nous souvenons encore des soirées qu'elle donnait dans son coquet appartement de la rue Mansart et où il suffisait d'avoir le culte du Beau pour être accueilli cordialement. Elle exécutait, avec ses amis, aussi bien, au piano, un trio de Schumann ou de Joachim RafF, qu'elle chantait avec un sentiment profond les plus belles pages de Tristan et Iseult. Parfois même, nous nous réunissions pour déchiffrer quelques œuvres orchestrales de la maîtresse de la maison.
On la voyait partout où était donnée une œuvre nouvelle, applaudissant à toutes les tentatives, à toutes les audaces. Non contente d'aller à Lucerne, Munich et Bayreuth, pour se lier avec Richard Wagner, elle assistait, une fois rentrée à Paris, aux auditions si intéressantes données, avec le concours d'amis, par un fervent admirateur du maître. Elle prodiguait même ses conseils aux uns et aux autres, ayant gardé une souvenance merveilleuse de l'interprétation des moindres passages des partitions wagnériennes.
Les œuvres de cette artiste, qui ont été exécutées jusqu'à ce jour, ont toujours reçu le meilleur accueil du public et elle a su, chose rare, être appréciée dans les camps les plus opposés. Aux Concerts populaires, les ^Argonautes trouvèrent un écho sympathique parmi les artistes. Cette audition date du 24 avril 1881. Les principaux rôles étaient tenus par Mlle Richard, de l'Opéra (Médée), Mme Panchioni (une sirène), M. Laurent, de TOpéra (Jason). — Mmô Caron, qui depuis est devenue la divine Brunehilde de Sigurd, chantait le rôle de la jeune fille. Une seconde audition, avec des artistes tels que Mme Brunet-Lafleur, Talazac, etc.. eut lieu le 26 février 1882. — Augusta Holmes a toujours conservé une vive reconnaissance pour Pasdeloup qui fut le premier à mettre ses œuvres en évidence.
Plus tard, Irlande, ce poème symphonique, que lui avait inspiré le deuil d'un peuple, duquel elle tirait son origine, joué d'abord chez Pasdeloup, était vivement applaudi aux Concerts du Châtelet. Au Concert officiel du Trocadéro, donné le 6 juin 1889 par l'Association artistique du Châtelet, sous la direction de Colonne, le
fragment de Ludus pro Patria (la Nuit et l'Amour) sut réunir tous les suffrages. Ludus pro Patria, odesymphonie pour orchestre et chœur, avait été inspirée à l'auteur par le tableau de Puvis de Chavannes, portant le même titre et exécutée pour la première fois au Conservatoire, le 4 mars 1888, avec le concours de Mounet- Sully.
L'épisode de la Nuit et l'Amour est précédé des vers suivants, dits par un récitant. Nous croyons qu'ils donnent bien la note poétique d'Aug'usta Holmes :
« Les navires de l'ombre ont déployé leurs voiles Sur l'océan céleste où luisent les étoiles, Fanaux lointains de l'infini.
Voici l'heure où les blancs agneaux cherchent leurs mères ; Voici l'heure des rêves bleus et des chimères Voici le soir, le soir béni.
Amour! Verbe divin! Générateur des mondes,
Amour ! Instigateur des extases fécondes !
Amour! ô vainqueur des vainqueurs,
Qui fait rougir la Vierge au toucher de son aile,
Porte-sceptre nimbé de rose et d'asphodèle,
Unis les lèvres et les cœurs ! »
Ludus pro Patria eut au Conservatoire un succès que les nouveaux venus ne sont pas habitués à remporter. Le chœur n° 3 fut bissé d'acclamation.
Le talent d'Augusta Holmes est absolument viril ; on ne rencontre dans aucune de ses œuvres les mièvreries qui, le plus souvent, sont le défaut de tout talent féminin. Chez elle, la hauteur de la pensée et la noblesse du sentiment viennent en première ligne. Elle a le culte
du Beau et sa muse n'a jamais chanté que des sujets dignes de l'être ; elle possède l'imperturbable volonté, cette faculté maîtresse que dénotent bien les lignes très arrêtées de son visage. En outre, la main, chargée de l'exécution est des plus habiles. Toutes les ressources de l'orchestration lui sont connues, et cette habileté, elle la doit, comme beaucoup de compositeurs de la nouvelle école française, à l'étude approfondie qu'elle a faite des maîtres symphonistes!...
Il est intéressant de rapprocher mon appréciation de celle insérée dans l'article si bien enlevé du regretté Villiers de l'Isle-Adam, publié dans la Vie moderne (n° du 13 juin 1885) :
« Vers le milieu de la rue de l'Orangerie (à Versailles) et entouré de très vieux jardins se trouve un séculaire hôtel bâti sur le déclin du règne de Louis XV, le bien-aimé. Là, vivent, très retirés, un savant vieillard, ancien officier irlandais, M. Dalkeith Holmes et sa fille, une enfant de quinze à seize ans. L'aspect de cette jeune personne, fort belle, sous ses abondants cheveux dorés, éveille l'impression d'un être de génie.
« Mlle Holmes marche avec des allures de vision qui lui sont naturelles ; on la dirait une inspirée. Le plus surprenant, c'est la qualité toute virile de son talent musical. Non seulement elle est, à son âge, une virtuose hors ligne, mais ses compositions sont douées d'un charme très élevé, très personnel, et la partie harmonique en est traitée avec une science, un métier déjà solides. Bref, il ne s'agit pas ici d'une de ces enfants prodiges destinées à devenir, plus tard, de bonnes, d'excellentes ménagères, mais d'une véritable artiste, sûre de l'avenir ».
Nous reproduisons également les lignes que Villiers consacra à sa première visite à Augusta Holmes et à son père, M. Dalkeith Holmes :
« Ce soir là, nous entendîmes des mélodies orientales, premières pensées harmonieuses de l'auteur futur des ^Argonautes, de Lutêce, d'Irlande et de Pologne, et qui m'apparurent comme déjà presqu'entièrement délivrées des moules convenus de l'ancienne musique. Augusta Holmes était douée de cette voix intelligente qui se plie à tous les registres et fait valoir les moindres intentions d'une œuvre. Je me défie, à l'ordinaire, des voix habiles en lesquelles se transfigure souvent, pour l'assistance mondaine, la valeur d'une composition médiocre: mais, ici, l'« air » était digne des accents et je dus m'émerveiller de la Sirène, de la Chanson du Chamelier et du 'Pays des ^êves, sans parler d'hymnes irlandais que la jeune virtuose enleva de manière à évoquer en nos esprits de forestières visions de pins et de bruyères lointaines. Ce fut toute une éclaircie musicale indiquant un inévitable destin. .
(( La soirée fut close par quelques passages du Lohengrin de Wagner, nouvellement édité en France et auquel Saint-Saëns nous initia : car, sauf quelques rares auditions aux Concerts populaires, nous ne connaissions le puissant maître que littérairement, d'après les impressionnants articles de Charles Beaudelaire.
« Cette musique eut pour effet de passionner la nouvelle musicienne et, depuis, son admiration pour le magicien de Tristan et Iseult ne s'est jamais démentie. — Deux mois avant la guerre allemande, je rencontrais à Triebchen, près de Lucerne, chez Richard Wagner lui-
même, MIle Holmes. Son père s'était décidé, malgré son grand âge, au voyage de Munich pour laisser entendre à sa fille la première partie des Niebelungen ».
On peut dire qu'Augusta Holmes est arrivée au moment psychologique, avec son Ode triomphale. Dès l'année 1888, le Gouvernement avait ouvert un concours littéraire et musical pour la confection d'une cantate destinée à être exécutée, lors de la distribution des récompenses de l'Exposition universelle de 1889. Le poème de M. Gabriel Vicaire fut choisi par le Jury ; mais le concours musical, qui suivit le concours littéraire, donna un résultat négatif. On s'adressa alors à Charles Gounod qui déclina l'honneur qu'on lui faisait. Augusta Holmes avait déjà présenté, en fin de 1888, un projet de fête, renouvelé des Fêtes antiques et de celles de la première République. Le poème et la musique de sa cantate Ode triomphale furent accueillis avec enthousiasme par la Ville de Paris ; cette composition fut mise aussitôt à l'étude.
Une émotion assez vive fut soulevée, lorsque l'on sut que les frais qu'entraînerait l'exécution de YOde triomphale, ne s'élèveraient pas à moins de trois cent mille francs ! On criait déjà au favoritisme ; mais on semblait ignorer qu'Augusta Holmes avait offert gracieusement son œuvre à la Ville de Paris, ne demandant, comme récompense, que de voiries portes du Palais de l'Industrie toutes grandes ouvertes au public, les trois jours de l'exécution de YOde triomphale (1).
(1) 1 1, 1 2 et 14 septembre 1889.
Pouvait-on reprocher à radministration de vouloir faire grand ?
La répétition générale avait eu lieu, paraît-il, dans d'assez mauvaises conditions de clarté et d'acoustique.
A la première exécution (le n septembre 1889), toutes ces imperfections disparaissaient, sinon complètement, du moins en grande partie. L'acoustique sera toujours déplorable dans un vaisseau aussi considérable que celui du Palais de l'Industrie et, il n'est pas douteux que l'œuvre d'Augusta Holmes aurait fait plus d'effet, au point de vue musical pur, dans une salle ordinaire de théâtre. Quoiqu'il en soit, on put entendre d'une manière suffisante ; quant à la mise en scène de ce merveilleux spectacle, elle était de tout point réussie. M. Alphand et ses collaborateurs, — MM. Lavastre et Carpézat pour les décors, Bianchini pour les costumes, MM. Halle et Baugé pour les accessoires et la mise en scène (1), — avaient déployé toutes les ressources de leur imagination pour faire du vaste Hall des Champs- Elysées un temple véritablement féerique. Au milieu d'une lumière intense produite par de nombreux lustres et des girandoles à profusion, les splendides tentures des Gobelins apparaissaient dans tout leur éclat; des draperies en velours rouge aux franges d'or couvraient les balustres des galeries du premier étage ; ajoutez un vélum aux teintes douces s'enlevant légèrement dans le haut de la salle et des banderoles multicolores jetant une note gaie sur le tout.
Le proscenium était grandiose, avec son large rideau
(1) Augusta Holmes avait présidé elle-même à la construction de cette vaste scène trois fois plus grande que celle de l'Opéra.
bleu et or, ses tentures rouges au milieu desquelles se développait la large banderole, portant la devise ' Fluctuât nec mergitur !
Lorsqu'après l'ouverture, dirigée avec maestria par Edouard Colonne (1), le rideau s'écarta gracieusement comme au théâtre de Bayreuth, pour laisser apparaître le merveilleux décor de Lavastre, d'une coloration si douce, si harmonieuse, il n'y eut qu'un cri d'admiration.
Voici quelle était la disposition de la scène : un amphithéâtre entouré de colonnes chargées de trophées auxquels s'entremêlent des palmiers et des lauriers énormes, des rampes établies à droite et à gauche enveloppant un autel de forme ancienne, dressé au centre de la scène. — Au milieu un large escalier conduisant à cet autel qui domine une plate-forme. Au dessus, un gigantesque drapeau tricolore suspendu à des trophées d'armes, de fleurs et de drapeaux; autour, quatre trépieds où brûlent des parfums. — Enfin, derrière l'autel une seconde plate-forme et, tout au fond de la scène, des montagnes lointaines avec leurs forêts et leurs cités (les Vosges).
C'est sur cette vaste scène que débouchèrent successivement, pour venir se ranger autour de l'autel de la Patrie, toutes les forces de la France.
Chaque groupe portait en tête les emblèmes et les symboles de sa corporation : les Vignerons, précédés par le Vin monté sur un pavois orné de pampres et de raisins ; — les Moissonneurs, avec la Moisson couchée sur des gerbes de blé et de fleurs des champs ; — les
(1) On ne saurait que louer les efforts faits par E. Colonne et ses collaborateurs pour mener à bien une pareille entreprise.
Soldats, précédés par la Guerre, portée sur des boucliers ; — les Marins, avec la Mer, portée sur des coraux et des plantes mannes ; — les Travailleurs, divisés en deux groupes : le Travail et l'Industrie ; — les oArts et les Sciences précédés par le Génie et la Raison, arrivant du haut de la scène; — les Jeunes Gens, avec l'Amour et les Jeunes Filles avec la Jeunesse ; — les Enfants.
Au moment où tous ces groupes, après avoir fait leur entrée et célébré dans des chants appropriés les mérites de chaque corporation, viennent prendre autour de l'Autel la place qui leur est assignée, la scène s'obscurcit. Un bruissement sourd se fait entendre à l'orchestre ; un mouvement de marche funèbre s'accentue en même temps que la lumière décroit insensiblement. Une figure voilée, éclairée par une lumière rougeâtre, surgit devant l'orchestre et se dirige lentement vers l'autel, en tendant les bras aux groupes divers échelonnés sur le théâtre. Les enfants s'écartent en lui montrant l'autel avec leurs épées entourées de fleurs ; elle monte les divers degrés et va tomber à genoux devant l'autel. « Apparais Déesse ! » s'écrient successivement tous les groupes. Un éclair sillonne l'obscurité ; les plis du drapeau tricolore s'écartent ; la République apparaît au-dessus de l'autel dans une lumière intense. Le peuple tombe à genoux :
« Gloire à toi, fille de gloire!
Que nos cris triomphants ébranlent l'univers ! Que les cités et les déserts Retentissent de la victoire.
Trompettes, emportez jusqu'aux cieux grands ouverts L'hymne de Joie et de Victoire !
Gloire à toi, fille de la gloire ».
La Déesse étend alors sur la foule des rameaux d'olivier ; la figure en deuil arrache ses chaînes et apparaît vêtue des couleurs de la France. Une gerbe de blé croît et grandit au pied de l'autel ; la foule offre à la Déesse divers attributs, lui consacrant ainsi les forces de la Patrie.
Nous avons cru devoir donner tous ces détails préliminaires, afin d'indiquer dans quelles conditions et dans quel but Augusta Holmes a composé le poème et la musique de Y Ode triomphale. Dans le cadre immense où devait être exécutée l'oeuvre, elle ne pouvait introduire une musique trop surchargée d'ornementations ou trop scientifique ; elle devait plier son inspiration au genre et au cadre qui nécessitaient de grandes lignes. Elle a su réussir.
Si l'œuvre entière ne révèle pas une profonde originalité, et ne peut être comparée à telles compositions des maîtres dans le style héroïque, elle est du moins fort bien traitée. Disons de suite que la couleur générale est très proche parente de celle affectionnée par Gounod et son école.
Au début de l'ouverture, de longs appels de trompettes venus des quatre points de la voûte (qui parurent maigres dans l'immense vaisseau du Palais de l'Industrie), passent dans diverses tonalités pour aboutir, par un habile crescendo, au thème initial de la marche qui rappelle un peu le style de Haendel ; puis vient le deuxième motif, un chant large dit par les violoncelles et qui nous ramène à la marche triomphale. — Aux
dernières mesures, le rideau s'ouvre et les vignerons entrent en scène.
Très franc et très vif d'allure ce premier chœur à 3/4, avec sa jolie progression sur : Evohé ! Soleil ! Evohé ! jusqu'au vers : La vigne a fleuri ! — Celui des moissonneurs est d'un style plus large et vient s'unir très heureusement au précédent.
Nous aimons beaucoup moins la marche des soldats, soutenue à l'orchestre par les contrebasses ; elle est indécise et un peu banale ; mais en revanche le public a fort applaudi le chœur des matelots. Le joli accompagnement avec accords alternés et prolongés, est une douce harmonie imitative du balancement des flots ; il est bien la fidèle traduction des beaux vers :
« Sur les flots gris de l'Océan sans bornes
Sous les vents ruisselants Depuis les mers aux rivages brûlants
Jusqu'aux neiges mornes
Où veillent les Nornes Voguent nos vaisseaux aux beaux flancs ».
Signalons, dans le 9/8 qui termine le chœur, une ressemblance fortuite et lointaine, au point de vue du rythme, avec la phrase si caractéristique du troisième acte de la Walkyrie de R. Wagner, au moment où les Walkyries, sœurs de Brunehilde, chevauchant à travers les nuages, s'appellent au combat avec des cris sauvages. Cette similitude s'accuse tout particulièrement sur les vers suivants :
Qu'importe les morts Si, par nos efforts Etc....
Passons sur la marche des travailleurs, dont les chants très marqués sont accompagnés par le bruit des marteaux, pour arriver à une des pages les plus ensoleillées de l'ouvrage : l'entrée des Arts et des Sciences.
Les Arts, précédés par le Génie, semblable à l'Apollon massagète et portant la lyre d'ivoire et d'or, au lieu de pénétrer sur la scène par les bas côtés comme les autres groupes, descendent des hauteurs. Rien de plus poétique que l'arrivée de ce groupe, aux costumes d'une délicieuse couleur, rehaussée encore par le joli prélude de l'orchestre où les harpes jointes aux violons donnent à la mélodie confiée aux violoncelles une transparence aérienne. Le chœur très mouvementé rappelle, sans que la similitude puisse être imputée à mal à Augusta Holmes, les plus jolies pages de l'auteur de Faust ; les progressions sont très chaleureuses et du plus heureux effet. A noter tout particulièrement la phrase musicale sur ce vers :
« O peuple sois doux au Génie »
Le choeur des jeunes filles et des jeunes gens est celui qui obtint le plus vif succès, au Palais de l'Industrie. Le mouvement balancé de la première partie en 6/8 donne l'impression d'une valse lente, qui séduit par sa grâce et sa chaleur communicative. Nous préférons peut-être encore la seconde partie à quatre temps, avec son chœur dialogué, auquel répond l'orchestre par une phrase mélodique pleine de charmes :
« Avec ces tendres roses blanches Prends ma pure fidélité ; Avec ces glorieuses branches Reçois ma force et ma fierté ».
A la phrase finale : Je t'aime, je faime... qui s'éteint doucement, la modulation sur les notes la, fa et ut est une trouvaille.
Le chœur des enfants nous rappelle trop, en tant que motif, le vieux canon de Frère Jacques (mais c'est peut-être voulu) et, d'autre part, comme accompagnement, celui si original avec son dessin de petites flûtes du chœur des enfants dans Carmen de Bizet.
La marche funèbre, qui accompagne la scène mimée de la femme voilée et en deuil, ainsi que le chœur à voix basse:
« A travers les cités et les sombres forêts Ont retenti des cris funèbres »
sont bien en situation et très intéressants. C'est, selon nous, la page maîtresse de l'œuvre. Nous n'en dirons pas autant de cette sorte de litanie où tous les groupes adressent un appel à la Déesse, sur une seule note. Nous nous rendons bien compte de l'effet qu'a voulu produire l'auteur, à peu près semblable à celui si heureusement imaginé par Berlioz dans la marche des pèlerins d'Harold, ou mieux encore dans tel chœur d'enfants du Méphistophélès de Boïto. Malheureusement la réussite ne nous paraît pas avoir secondé ses bonnes intentions.
Le solo, qui fut dit d'une voix vibrante et bien accentuée par Mlle Mathilde Romi, porta très bien ; malgré la dimension de la salle, chaque note fut perçue admirablement.
Le chœur final est d'un puissant effet (i).
(1) Ajoutons encore quelques détails : Sur les 1,200 exécutants, 900 choristes appartenaient aux Sociétés chorales de la Ville de Paris. Ces derniers furent stylés par Augusta Holmes ; elle rencontra chez tous une bonne volonté et un zèle extraordinaires.
Aussitôt après l'exécution de YOde triomphale au Palais de l'Industrie, nous écrivîmes, pour une revue spécialement consacrée à la musique, un article où nous faisions connaître notre première impression sur l'œuvre d'Augusta Holmes ; nous en avons reproduit la majeure partie dans les lignes qui précèdent. Un littérateur bien connu, poète à ses heures, doublé d'un critique, ayant les vues les plus élevées sur l'art, nous adressait, au sujet de cet article, une lettre dont nous détachons un fragment :
« Mon cher ami Merci pour votre charmant
compte rendu de YOde triomphale. J'ai lu avec un vrai plaisir votre excellent article, qui m'a donné une idée très nette de cette œuvre, sur laquelle bien des journaux avaient divagué. — Vivant, sympathique et ressemblant le portrait que vous tirez de l'auteur au début ! Il m'a vivement rappelé l'originale fille et les heures passées avec elle à Munich, à la première du Rheingold, alors qu'elle était une petite Walkyrie en herbe, jouait du Wagner pendant six heures de suite et dansait, dans la chambre, avec son père et l'abbé Liszt, — • pour se
reposer. Une fière nature, après tout
L'âme et l'esprit qui parlent dans les œuvres de cette femme a quelque chose de grand et de sympathique. Je l'ai toujours suivie avec le plus vif intérêt et applaudie sincèrement. Merci de m'avoir donné, par votre vivante analyse, une idée de son apothéose de la République. L'allégorie me semble un peu froide et nue;
mais je crois que la musique a des parties remarquables. En somme, Augusta Holmes n'a pas dépassé le niveau des (Argonautes, mais elle n'est pas restée en-dessous ».
Le profil n'est-il pas esquissé de main de maître? L'exécution qui fut donnée de YOde triomphale, en novembre 1889, aux Concerts Colonne ne produisit pas le résultat qu'on en attendait. Si, dans l'immense vaisseau du Palais de l'Industrie, le public s'était plaint de n'avoir pu entendre d'une manière très distincte l'œuvre d'Augusta Holmes, en revanche, au théâtre du Châtelet, les auditeurs furent énervés du déploiement excessif des sonorités. On avait cru devoir recourir à un nombre considérable de choristes, et — le mieux est souvent l'ennemi du bien. Les premiers chœurs furent exécutés fortissimo et cette intensité du son, presque brutale et à jet continu, fut critiquée. On en conclua que, malgré certaines parties fort réussies, YOde triomphale n'était pas un pas en avant dans l'œuvre d'Augusta Holmes.
Toutefois, le grand retentissement qu'eut cette composition dans les conditions particulièrement favorables où elle fut donnée, comme couronnement des fêtes de l'Exposition universelle de 1889, porta son nom en tous lieux.
Aussi, lorsqu'eurent lieu à Florence, en mai 1890, les fêtes en l'honneur de Dante et de Béatrice, la municipalité la chargea d'écrire une cantate, YHymne à la Paix, qui fut exécutée au théâtre du Politeama.
La représentation de cette nouvelle œuvre officielle paraît avoir eu plein succès. M. Crispi adressa à l'auteur la lettre suivante :
Rome, 16 Mai i8go.
« J'ai reçu votre Hymne à la Paix, en l'honneur de la Béatrice de Dante et je vous remercie de l'honneur que vous avez bien voulu me faire de cette composition remarquable.
« Personne, plus sincèrement que moi, n'applaudit à l'inspiration qui vous guide ; car personne plus que moi n'apprécie les bienfaits de la paix. Je bénis une fois de plus l'art qui revêt, grâce à vous, des formes les plus chères au génie italien, d'aussi nobles sentiments et des pensées d'une portée aussi haute.
« Veuillez agréer, Madame, l'assurance de ma considération distinguée.
« Tout dévoué :
« F. Crispi. »
Ce fut un triomphe sans exemple, une ovation qui s'adressait autant à la française qu'à l'artiste.
Au nombre des beaux et gracieux souvenirs qui lui furent remis, se trouvait une adresse rédigée sur parchemin, avec de splendides enluminures rappelant celles des missels d'autrefois.
Voici la transcription de cette adresse :