VI PREFACE
On trouvera dans ce volume quatre profils (1) de nos jeunes compositeurs les plus en vue. On aura plaisir à les voir réunis en phalange, et à voir chacune de ces physionomies d'artiste curieusement analysée et mise en relief. M. Imbert, qui a caressé ces pastels d'un crayon vif et subtil, est à la fois un fin connaisseur en musique, et un délicat en littérature.
Non content d'avoir étudié soigneusement les œuvres de nos jeunes maîtres, il a voulu les voir de près, savoir leur vie d'eux-mêmes, afin de les mieux juger. De fait, il est l'ami de plusieurs d'entre eux, ce qui ne l'empêche pas de leur dire des vérités dont ils pourront profiter. Sa sincérité égale sa sympathie. A l'étude scrupuleuse des œuvres, se joignent les détails biographiques. Le critique perspicace a soin d'achever chacun de ses profils par un croquis irès ressemblant et très lestement enlevé, du personnage dont il vient d'esquisser la physionomie intellectuelle. Rien n'aide plus à la compréhension d'un individu. Car, comme l'a dit Gœthe, « la présence d'un homme est le seul bon commentaire de ses œuvres et de ses actions, » et un bon portrait est une sorte d'évocation, une présence fugitive, mais réelle.
Dans la galerie qu'on va parcourir, M. Saint- Saëns représente le plus exactement et le plus imper-
(1) Les profils sont au nombre de 6 : 2 étrangers, Tschaïkowsky et Brahms. — 4 français, Chabrier, V. d'Indy, Fauré, Saint-Saëns. Ce n'est que la première partie d'un travail devant comprendre une grande partie de la nouvelle école française.
PREFACE YII
sonnellement le moment présent de l'évolution musicale en France. On a dit de l'illustre historien religieux, qui est aussi et surtoutun artiste: « M. Renan ne change jamais d'avis ; il les a tous. » On pourrait dire de même de M. Saint -Saëns : « Il ne change jamais de style ; il les pratique tous avec une égale virtuosité ». Personne ne possède plus à fond la science technique de la musique, personne ne connaît mieux les maîtres, de Bach jusqu'à Liszt, à Brahms et à Rubinstein, personne ne manie plus habilement toutes les formes vocales et instrumentales. M. Saint- Saëns peut dire : « Rien de musical ne m'est étranger ». Il a abordé tour à tour tous les genres et presque avec un égal bonheur. On remarque chez lui une imagination souple et vive, une constante aspiration à la force, à la noblesse, à la majesté. De ses quatuors, de ses symphonies se détachent des échappées grandioses, des fusées d'émotion trop vite évanouies.Mais il seraitimpossible de définir l'individualité qui se dégage de l'ensemble de son œuvre. On n'y sent pas le tourment d'une âme, la poursuite d'un idéal. C'est le Protée multiforme et polyphone de la musique. Essayez de le saisir ; le voilà qui se change en sirène. Vous êtes sous le charme? Il se métamorphose en oiseau moqueur. Vous croyez le tenir enfin ? mais il monte dans les nuages en hypogriffe. Sa nature propre perce le mieux en certaines fantaisies spirituelles d'un caractère sceptique et mordant comme la Danse macabre et le Rouet d'Omphale. Il lui faudrait un livret d'opéra où sa nature satyrique et fantasque pût se donner pleine carrière.