‹ Nouveaux profils de musiciensChapitre 36 sur 43 · VINCENT D'INDY · texte numérisé non relu

VINCENT D'INDY

La tâche principale du biographe est de peindre l'homme selon son temps, de faire voir si les circonstances lui sont favorables ou opposées, comment il considère le monde et les homm es, et, s'il est artiste, poète ou écrivain, comment il se présente du dehors [ies influences extérieures).

fGŒTHE. — Fiction et Vérité).

Le sentiment des beautés élevées de la Nature est, chez certaines âmes d'élite, le mobile puissant qui les entraîne à traduire leurs pensées dans la langue des sons, des vers ou par toute autre voie artistique. Cette nature est Y Aima parens, la source féconde où peuvent être puisées les inspirations les plus vraies auxquelles l'homme soit capable de se livrer. En se rapprochant des chefs-d'œuvre de la création, il pourra, lui aussi, créer des chefs-d'œuvre. Au centre des sites les plus grandioses, l'esprit se recueille, l'âme est émue, le cœur se dilate, l'imagination prend des ailes d'une puissante envergure. Là, plus de soucis des misères terrestres, le détachement complet des préoccupations journalières, la liberté du cœur... la liberté également d'agir ou de ne pas agir. On serait tenté d'appliquer au mortel insensible aux perfections de la nature la sentence rigoureuse prononcée par le grand poète anglais contre l'être rebelle à la musique :

» L'homme qui n'a en lui-même aucune musique, et qui n'est pas ému par le doux accord des sons, est propre aux trahisons, aux perfidies, aux rapines. Les mouvements de son âme sont mornes comme la nuit et ses penchants ténébreux comme l'Erèbe. Ne vous fiez point à un tel homme (1).

L'amour de la nature est la note dominante de Vincent d'Indy ; dès sa plus tendre enfance, il en a été le fervent disciple, l'admirateur passionné. Gomme Berlioz, courant aux Abruzzes lorsque l'ennui de Rome le prenait, comme Beethoven, allant demander aux vertes campagnes des plaines du Danube les vibrantes inspirations de ses plus belles conceptions, comme Mendelssohn, quittant de bonne heure les tristes rives de la Sprée pour aller explorer les âpres montagnes de l'Ecosse ou les paysages moins sévères de la Suisse et de l'Italie, et y puiser les motifs de son ouverture de la Grotte de Fingal et de ses belles symphonies romaine et écossaise, notre jeune compositeur, dont la famille était originaire de l'Ardèche, se sentit vivement attiré par les cîmes et les versants si pittoresques des Cévennes. Bien que parisien d'origine, il s'échappait tous les ans du gouffre où sombrent tant d'intelligences, pour se retremper au sein de ce pays qu'il affectionnait. Plus tard, il étendait le cercle de ses voyages et prenait le bâton du pèlerin pour aller au loin visiter les montagnes dolomitiques du Tyrol, — l'Engadine traversée par l'Inn, aux eaux vertes, pareille à un long collier dont les pierreries seraient représentées par ses jolis lacs, — les solitudes de la forêt Noire, évitant toujours les lieux fréquentés, pour s'isoler et surprendre les secrets de la nature, sa mystérieuse amie. Dans sa contemplation, il put écouter les mélodies de la forêt, du ruisseau, des rapides cascades, en un mot, le « cri de la terre », suivant la forte expression de l'un des plus grands

(1) Shakspeare. Le marchand de Venise, acte V, scène I.

paysagistes de l'Ecole française, F. Millet (1). Il y trouva ce que Ton n'apprend pas dans les salles de spectacle, « bien souvent aussi vides qu'insipides », les vraies sensations de la musique, et en rapporta des esquisses que nous retrouverons plus tard, sous une forme définitivement arrêtée, dans nombre de ses productions.

Vincent d'Indy est né le 27 mars 1852, à Paris, et il y a passé toute son enfance, ne se rendant qu'à l'époque des vacances dans l'Ardèche, dont sa famille, comme nous l'avons déjà dit, était originaire. Son père, qui vivait de ses rentes, aimait la musique ; il jouait même du violon assez agréablement. Sa mère mourut aussitôt après sa naissance et son père se remaria. Il dut à cette triste circonstance d'être élevé par sa grand-mère, Mme Théodore d'Indy qui, elle, était excellente musicienne et ne négligea rien pour l'initier aux premières difficultés de l'art. C'est grâce à la tendre sollicitude d'une parente dévouée qu'il vécut jusqu'à un certain âge à l'abri du dur contact de la vie et des aspérités sociales; c'est grâce à l'influence d'une femme vraiment éprise de l'art, qu'il eut ce rare bonheur d'être à même, dès sa plus tendre enfance, de puiser les germes de la Beauté dans l'étude des grands maîtres. Cette éducation toute féminine a laissé sa douce empreinte sur la personne de Vincent d'Indy dont les manières charmantes et la physionomie elle-même reflètent les impressions du premier âge. On pourrait dire que la femme intelligente, chargée spécialement de l'éducation de l'homme, façonne l'élève à son image.

A l'âge de neuf ans, Vincent d'Indy commençait l'étude du piano et faisait des progrès si rapides, qu'à

(1) « Dans nos campagnes de France, à l'automne, quand vient le moment des calmes plats, nos paysans disent que le temps s'écoute, métaphore ingénue, qui rend l'idée de je ne sais quelle méditation vague et fait comprendre ce qu'il y a de recueilli dans un pareil silence. »

E. Fromentin. {Une année dans le Sahel.)

quatorze ans, il avait déjà acquis une très grande force sur cet instrument et montrait une prédilection toute particulière pour les classiques, Bach, Beethoven. C'est que la femme artiste, qui veillait sur lui, avait eu le soin d'écarter toutes les ronces du chemin, c'est-à-dire les productions de mauvais goût, qu'on laisse malheureusement trop souvent entre les mains de la jeunesse. Elle pensait à juste titre qu'en art, aussi bien en musique qu'en littérature, l'enfant ne doit avoir pour modèles, en dehors des principes de la méthode et de la grammaire, que des œuvres saines et fortes. Donner à étudier, chaque jour, à son élève les sonates de Mozart, de Beethoven, en les graduant habilement, prouvait une entente parfaite des conditions dans lesquelles l'éducation musicale doit être faite.

Diemer fut le premier professeur sérieux qui le mit à même d'approfondir le mécanisme du clavier; de 1862 à 1865, il travailla sans relâche avec lui. Puis, après cette période, il étudia la technique de l'harmonie avec Lavignac. Sous sa direction, il fit de grands progrès dans cette branche de l'art et apprit de lui en même temps les premiers principes de composition. Simultanément, il suivait les cours de Marmontel, afin de se perfectionner dans l'étude du doigté.

Un de ses oncles, M. Wilfrid d'Indy était un amateur qui eut son heure de célébrité, de 1840 à 1865, dans les salons parisiens, où il faisait entendre de légères opérettes, des quatuors, romances, etc.. Bien que très passionné pour la musique italienne (l'éducation musicale en France était si arriérée à cette époque !), il n'en était pas moins apte à adopter les révélations qui commençaient à se faire jour des œuvres des grands Maîtres symphonistes, ainsi que toute innovation dans l'art musical. Ce fut lui qui mit sous les yeux de son neveu, en 1867, le traité d'orchestration de Berlioz. Quel horizon nouveau, au point de vue dramatique et symphonique, pour Vincent d'Indy ! Il l'étudia avec passion et, voyant

les impressions grandioses que l'auteur de la Damnation de Faust avait éprouvées à l'audition des chefs-d'œuvre de Gluck, Spontini, Weber, etc..., il vécut dans l'intimité de ces grands maîtres et orchestra, afin de mieux les connaître, des fragments des sonates de Weber, de Mendelssohn.

Une heureuse rencontre fut celle qu'il fit en 1869 d'un musicien doué des plus heureuses qualités, Henri Duparc. Celui-ci, un peu plus âgé, avait déjà étudié à fond les œuvres de R. Wagner et put initier son ami aux beautés que renferment des partitions, telles que celles de Lohengrin, du Bheingold et de la Walkyrie. Le terrain était admirablement préparé, du reste, et Vincent d'Indy ne fut pas long à s'inféoder aux théories wagnériennes.

Demeurant porte à porte, les deux musiciens organisèrent un petit cénacle où s'exécutaient les partitions les plus sérieuses, comme la Passion selon Saint Mathieu, de Bach, cet oratorio d'une conception grandiose, écrite pour soli, deux chœurs et deux orchestres, qui restera un des monuments de l'art musical. Nos jeunes artistes déployèrent tant de zèle, tant de fanatisme, on pourrait le dire, que, malgré les difficultés dont est hérissée la partition et les combinaisons les plus compliquées qu'elle renferme, ils arrivèrent à une interprétation des plus satisfaisantes. Ils furent ainsi les précurseurs de M. Lamoureux, qui devait plus tard, au mois d'avril 1874, donner une magistrale audition de cette œuvre sublime, au Cirque des Champs-Elysées (1). La Passion jouait un tel rôle dans leur existence que l'un des exécutants en conserva le nom du personnagequ'ilreprésentait: YEvangéliste.

Les heureuses dispositions de Vincent d'Indy pour la musique étaient de jour en jour si marquées, que son

(i) La première exécution de la Passion de Bach remonte au Vendredi-Saint de Tannée 1729 et eut lieu dans l'église Saint-Thomas de Leipaig.

père renonça au désir qu'il avait manifesté de lui voir continuer ses études de droit et qu'il le laissa suivre son inclination. Au surplus, s'il y eut opposition à sa carrière artistique, elle ne se manifesta que chez quelques membres de sa famille qui, s'appuyant sur les préjugés étranges que professera toujours une certaine classe de la société pour les arts qui, de près ou de loin, se rattachent au théâtre, voyaient avec un certain déplaisir leur jeune parent entrer dans une voie qu'ils ne jugeaient pas digne de sa situation dans le monde !

Vint l'année terrible, 1870! L'élite de la nation courut à la défense du pays. Des artistes d'une haute valeur, dont quelques-uns devaient hélas ! payer de leur existence leur dévouement, prirent la capote de simple soldat pour partager les périls et les souffrances du siège de Paris. Vincent d'Indy ne faillit pas à ce devoir et s'engagea dans la mobile ; il fut envoyé au fort d'Issy, et il n'a point oublié le transport des munitions sous le feu de l'ennemi, service dont sa compagnie était principalement chargée.

Toutefois, la musique de la mitraille ne pouvait lui faire abandonner celle des Burgraves , esquisse d'un grand opéra sur le drame de Victor Hugo (1). A chaque permission obtenue, il venait à Paris s'enfermer dans son cabinet de travail pour achever et orchestrer cette partition qui du reste n'a été ni terminée ni mise au jour.

Une grande perte pour lui fut celle de Mme Théodore d'Indy, sa grand-mère, son initiatrice dans l'art musical; elle mourut peu de temps après l'armistice. Pour couper court à toutes les hésitations que manifestait une partie de sa famille relativement à sa carrière artistique, il alla demander conseil à César Franck, qui l'accueillit

(1) Vincent d'Indy avait composé sa première œuvre avant la guerre, en mai 1870, La Chanson des Aventuriers de la mer, de V. Hugo, mélodie pour baryton et chœur d'hommes.

avec la plus grande bienveillance. Il lui apportait un quatuor pour piano et instruments à cordes, qu'il aurait bien voulu voir exécuter à la Société nationale de Musique; et il comptait un peu sur la protection de l'auteur de Rédemption, pour obtenir cette faveur. Quelle jolie douche d'eau glacée il reçut sur la tète, lorsque l'excellent professeur lui fit voir combien son quatuor était mal écrit, tant au point de vue de la composition que de l'harmonie! Toutefois, il avait reconnu certaines qualités dans cette œuvre de jeunesse et, loin de le décourager, il l'engagea vivement à poursuivre ses études. Le sort en était jeté!

Vincent d'Indy commença immédiatement à travailler, sous la direction de César Franck, l'harmonie, la composition, le contrepoint et la fugue. Puis il entrait en 1873 dans la classe d'orgue de ce maître, au Conservatoire, qu'il fréquenta assidûment pendant deux années. En 1874, il remportait un second accessit, et en 1875 un premier. Serait-il téméraire d'avancer qu'à cette époque César Franck, qui arrivait au Conservatoire avec la réputation d'indépendant, ne trouva pas dans l'administration de cet établissement l'appui et la bienveillance qu'il aurait dû y rencontrer? Ses élèves n'eurent-ils pas à souffrir, dans la répartition des récompenses, de l'espèce d'ostracisme dont était frappé leur maître?

En 1873, Vincent d'Indy eut sous les yeux le Requiem allemand de Johannes Brahms; il fut si émerveillé de cette composition religieuse, qu'il n'eut plus qu'un désir, celui de voir l'auteur d'un pareil chef-d'œuvre. A cet effet, il entreprit un voyage en Allemagne et, en passant par Weimar, il fit la connaissance de F. Liszt qui le mit à même de profiter des conférences et leçons qu'il donnait à ses élèves et dont le principal attrait consistait dans l'étude approfondie des œuvres de Beethoven, Schumann, Brahms, Chopin.

De Wrimar V. d'Indy se rendit à Vienne, résidence ha-

bituelle de Brahms ; il eut le chagrin d'apprendre qu'il venait de partir pour la Bavière. Il ne se découragea pas et prit la route de Munich. Mais il ne voulut pas traverser Salzbourg sans faire un pèlerinage à la demeure de Mozart et satisfaire également son penchant pour la nature en visitant cette contrée merveilleuse, une des plus belles de l'Autriche. Il put, en compagnie du conservateur du musée de Salzbourg, entreprendre des excursions aux mines de sel de Berchtesgaden, si remarquables par leurs lacs souterrains, au Kœnigs See, dont les eaux d'un vert sombre et d'une limpidité cristalline, les bords sauvages avec un horizon de montagnes escarpées et neigeuses peuvent rivaliser avec les plus beaux lacs de la Suisse.

A Munich, il apprit que Brahms s'était rendu au Starnberg See, pour s'installer dans le coquet village de Tutzing, situé sur la rive opposée au château royal de Berg, où périt tragiquement le roi Louis de Bavière. Soit que par sa nature Brahms fût peu disposé à accueillir les étrangers, soit qu'il fût alors absorbé par des travaux qui demandaient un recueillement profond, toujours est-il qu'il se montra plus que réservé à l'égard de notre jeune compositeur qui cependant s'était présenté sous les auspices de Saint-Saè'ns et de César Franck. Ainsi finit cette entrevue avec le plus grand symphoniste actuel de l'Allemagne, entrevue si ardemment désirée!

La première œuvre de Y. d'Indy exécutée à Paris fut, en 1875, X Ouverture des Piccolomini, seconde partie de la Trilogie de Wallenstein, une des tragédies les plus remarquables du théâtre de Schiller (1). Ce fut l'orchestre de Pasdeloup qui fît connaître au public cette ouverture,

(1) La tragédie de Wallemtein, de Schiller, a été représentée pour la première fois en octobre 1798 sur le théâtre de Weimar. L'exemplaire dans lequel la trilogie était accompagnée de remarques autographes de Schiller, a été brûlé dans l'incendie de la salle de Weimar, le 21 mars 1825.

où se révèle l'influence de Schumann et qui a été depuis sensiblement modifiée par le compositeur

Cette même année, il sortit du Conservatoire et, voulant à tout prix s'initier aux détails de 1 orchestre il entra à la Société des Concerts du Châtelet, comme chef des chœurs et second timbalier ; il occupa ces doubles fonctions jusqu'en 1878, époque à laquelle il se retira par suite de dissentiments avec Colonne. Ce que Berlioz avait fait après l'excommunication maternelle, pour parer aux premières nécessités de la vie, en Rengageant en qualité de choriste au théâtre des Nouveautés, V. d Indy l'avait entrepris dans le but de se familiariser avec 1 emploi de l'orchestre, de se lier avec la plupart des instrumentistes et peut-être aussi afin de prouver sa détermination de suivre la carrière musicale.

En 1876 il fit jouer chez Pasdeloup l'ouverture d Antoine et Cléopâtre (op. 5) d'après Shakspeare, puis a la Société Nationale de Musique, dirigée par Bussine et dont il était membre, une Symphonie en trois parties. Ce sont les années de production qui commencent. Le 24 mars 1878 la première audition de la Forêt enchantée (op. b), légende-symphonie d'après Uhland, fut donnée au 7 Concert populaire ; elle est conçue dans la forme romantique et rappelle plutôt les styles de Weber et de Schumann que celui de Wagner. La même année, un Quatuor pour piano et instruments à cordes (op. 7) fut joue successivement par Marsick et son quatuor à la Société Nationale de Musique et à la Trompette.

Commencée en 1874,1a Trilogie de Wallenstein (op. 12) fut terminée en 1880. C'est une des œuvres de V. d Indy qui portent le plus, une de celles qui ont captivé vivement le compositeur. Bien que, dans la dernière partie, se fasse «entir l'influence wagnérienne, il se dégage de l'ensemble une note très personnelle, qui révèle un artiste déjà passé maître en instrumentation et qui a une profonde horreur de la banalité. Cette composition remarquable a été exécutée par fragments séparés aux Concerts Populaires,

dirigés par Pasdeloup, à la Société Nationale de musique, à Angers. Elle a même passé la frontière : la ville d'Anvers l'a fort bien accueillie.

Vincent d'Indy eut la tentation d'aborder l'opérette et travailla sur un livret de MM. Jules Prével et Robert de Bonnières, un petit acte, Attendez-moi sous V Orme (op. 1 4), qu'il fit représenter en 1882 sur le théâtre de l'Opéra- Gomique. Malgré les qualités que renferme cette partition, nous ne nous y arrêterons pas, sachant que V. d'Indy estime à juste titre que ce genre bâtard, entremêlé d'ariettes et de paroles, a fait son temps et n'a plus rien de commun avec l'art proprement dit.

Nous sommes persuadé qu'il restera conséquent avec lui-même, ne courant pas après une gloire hâtive, achetée par de tristes concessions au bon goût. Et, en cela, il faut réprouver très hautement la tendance qu'ont eue plusieurs de nos jeunes compositeurs détalent, de verser dans l'ornière de l'opéra bouffe, cette scorie de l'art musical, qui pervertit aussi bien le producteur que l'auditeur. A ce métier, on gagne peut-être de l'argent, mais aussi la mésestime de ceux qui placent bien haut le drapeau de l'art. Quel exemple Berlioz n'a-t-il pas donné à ses successeurs dans la carrière, lui qui préféra vivre de peu que de prostituer sa plume !

Le Poème des Montagnes (op. 15), suite pour piano, dédiée à E. Ghabrier, dont la composition date de mars 1881, nous ramène à une série d'études sérieuses, dans lesquelles les impressions de la Nature ont joué un rôle important. On dirait que V. d'Indy a eu souvenance de ces jolis vers :

Moi, je veux célébrer les forêts, voûtes d'ombre, Les taillis tiquetés de fleurettes saus nombre, La houle des blés mûrs et les moires des prés. Les étangs persillés par la glauque lentille Et le ruisseau jaseur où l'ablette frétille Sur un lit de cailloux nacrés (1).

(1) Plein air, poésie d'Antonin Bunand.

Les trois parties de ce poème ont été composées en pleine campagne, sur les versants des Cévennes. Les titres indiquent bien les idées poursuivies parle compositeur. Le n° 1, Chant des Bruyères (le Brouillard), — Weber, — la Bien-Aimée, — Lointain); le n° 2, Danses rythmiques (Danse, — Valse grotesque, — la Bien-Aimée); le n° 3, Plein air (Promenade, — Hêtres et pins, la Bien-Aimée, — Calme, — Coup de vent, — A deux, — Amour), tous ces petits tableaux champêtres, entremêlés de souvenirs d'amour, sont traités de main de maître. La pensée est peut-être un peu cachée sous le tissu fort riche qui l'enveloppe, mais elle s'élève par moment à des hauteurs qui vous ravissent. Si, dans le 12/8 qui suit le Brouillard, Y. d'Indy s'est souvenu de Weber, les parties dénommées : Hêtres et pins, — Coup de vent, rappellent par leur fougue passionnée telle page du maître de Zwickau. L'exécution en est fort difficile, notamment dans les Danses rythmiques, où le compositeur, pour ne pas modifier son inspiration de premier jet, a introduit alternativement des mesures à 14/16, 8/16 et 10/16.

Au concours de la ville de Paris pour l'année 1&86, le Chant de la Cloche (op. 18), légende dramatique en un prologue et 7 tableaux, a remporté le premier prix. Cette œuvre, dont les paroles sont également de V. d'Indy, d'après le poème de Schiller (1), a été composée de 1880 à 1883; elle a été exécutée aux frais de la ville de Paris, à l'Éden-Théâtre, le 25 février 1886, et deux nouvelles auditions en ont été données successivement aux Concerts Lamoureux, les 28 février et 7 mars de la même année. La partition, très touffue, très compliquée, dans laquelle l'orchestration joue le rôle principal, est, comme celles de Berlioz, d'une grande difficulté d'exécution. Le

(1) Le poème de Schiller a été terminé en 1789 et publié d'abord dans YAlmanach des Muses de 1800. Il porte pour épigraphe : Vivos voco — Mortuos plango — Fulgura frango. Ces mots se lisent sur la grosse cloche du Munster de Schaffouse.

piano, fût-il tenu par un maître, n'en peut donner qu'une faible idée, et il faut la puissance, l'habileté d'un orchestre comme celui de Lamoureux pour faire venir en lumière toutes les richesses de la palette d'un peintreharmoniste tel que V. d'Indy. Les plus belles pages sont la Scène d'Amour, la Vision et surtout l'Incendie, dont les effets fulgurants, les développements ingénieux rendent avec une vive intensité l'idée-mère de Schiller. Quel coloris, quelle audace et en même temps quelle puissance !

La Symphonie en Sol pour piano et orchestre (op. 25), qui a été jouée aux Concerts Lamoureux en 1887, est une des dernières œuvres du jeune compositeur, parues jusqu'à ce jour. En introduisant le piano, non pas comme soliste, mais comme instrument faisant sa partie dans l'ensemble, le musicien a suivi l'exemple qu'avait donné Saint-Saëns dans sa 3e symphonie en Ut mineur. Bien que nous ne soyons pas partisan de l'adjonction à l'orchestre du piano, dont le timbre se marie fort mal à ceux des autres instruments, nous devons reconnaître que Y. d'Indy a su habilement tirer parti des ressources que lui offrait le clavier. La symphonie est divisée en trois parties, qui ne sont que des variantes d'un thème transformé à l'infini. C'est encore un souvenir de la Nature, un air montagnard français, qui a inspiré le compositeur. Le cor anglais, dès le début de la première partie, présente le motif pastoral qui sera développé tour à tour par les divers instruments. Dans la seconde partie, le piano prend une plus grande importance et donne la réplique à l'orchestre, où l'on distingue les rythmes les plus opposés, les combinaisons les plus fantaisistes. Des appels de cor, un solo d'alto rempli de tendresse et tant d'autres motifs intéressants esquissent admirablement les scènes de la vie champêtre. Et, comme apothéose de la troisième partie, une kermesse largement ensoleillée, aux rythmes pleins d'entrain et d'humour!

Les œuvres de Vincent d'Indy ont atteint, jusqu'à ce

jour, le chiffre de 26, et nous n'avons cité que les plus importantes. Il faudrait encore mentionner plusieurs Mélodies, d'après V. Hugo, R. de Bonnières, Gh. Beaudelaire — quatre pièces pour piano (op. 16) — trois valses pour le même instrument (op. 17) — un Lied pour violoncelle avec accompagnement d'orchestre (op. 19) — Savge fleurie, légende pour orchestre, d'après un conte de R. de Bonnières, composée en octobre 1884, et exécutée aux Concerts populaires — une Cantate Domino, cantique à trois voix avec grand orgue — Sainte Marie Magdeleine, cantate pour une voix avec chœur, piano et harmonium — une Suite pour trompette, deux flûtes, deux violons, alto et violoncelle, qui date de juin 1886 et qui est ainsi divisée : Prélude, entrée, sarabande, menuet, ronde, — et enfin, un Nocturne en sol bémol pour piano, écrit en novembre 1886.

Vincent d'Indy est un progressiste dans toute la force du terme. Ses œuvres en font foi ; il n'est nul besoin de lui demander à quelle religion il appartient. Il a été mêlé au mouvement musical qui s'est si bien développé en France, depuis la fondation des Concerts Pasdeloup, Colonne et Lamoureux. C'est en écoutant les œuvres merveilleuses des grands maîtres de la symphonie, que compositeurs et amateurs ont vu se lever le voile qui couvrait leurs yeux... Vincent d'Indy a été l'un des premiers à s'initier à ces beautés, à comprendre le rôle que doit jouer l'orchestre.

Les voyages nombreux qu'il a faits en Allemagne, de 1876 à 1887, pour entendre soit à Bayreuth, soit à Munich, les œuvres de Richard Wagner n'ont pas peu contribué à l'éclairer sur la transformation et l'évolution du drame musical. Aussi manie-t-il la pâte orchestrale avec une sûreté de main déjà incroyable ; il a toutes les audaces. Le charme est peut-être ce qui fait le plus défaut à ses œuvres ; on y sent trop l'âpreté, la sécheresse qui sont les marques distinctives de la manière de son maître, César Franck. On serait amené à croire que, pour

lui, la beauté ne peut exister qu'à la condition d'être rude et énigmatique. Les tendances qu'il révèle dans les autres branches de l'Art et dont nous parlerons à la fin de cette étude viendraient confirmer notre assertion.

"Vincent d'indy a donné un témoignage de ses préférences artistiques, en acceptant de M. Lamoureux la direction des études chorales et de la musique de scène pour la représentation de Lohengrin à l'Edén, le 3 mai

La persévérance avec laquelle les répétitions eurent lieu a produit un merveilleux résultat ; jamais on n'avait entendu de chœurs aussi beaux, jamais choristes n'avaient manœuvré avec un pareil ensemble sur la scène, se mêlant à l'action par l'attitude, le geste et rendant toutes les nuances d'une partition aussi difficile que celle de Lohengrin avec une rare perfection. On peut dire que cette représentation de l'œuvre grandiose de R. Wagner fut unique, en ce sens qu'elle n'eut pas de lendemain, et qu'elle n'avait jamais été exécutée aussi magistralement en Angleterre, en Belgique et même en Allemagne. Vincent d'indy a montré, dans cette occasion, des aptitudes remarquables : une partie de la gloire qui a atteint M. Lamoureux doit rejaillir sur lui.

Une lettre qu'il adressa à l'un des collaborateurs de Y Artiste de Bruxelles et publiée dans ce journal à la date du 15 mai 1887, donne les renseignements les plus intéressants, les plus originaux sur les répétitions de Lohengrin. Nous en citerons quelques extraits avec d'autant plus de plaisir qu'ils permettront de connaître Vincent d'indy comme littérateur :

« L'analyse de la pièce ? Vous la trouverez tout au long dans les journaux français d'aujourd'hui (Vide Vitu).

» L'analyse du drame musical ? Je ne fais pas l'injure à vos lecteurs de les supposer ignorants de l'œuvre-démarcation entre le vieil opéra et le nouveau théâtre;

» L'impression personnelle de la soirée d'hier?

» Pour cela, impossible de vous adresser plus mal. Il y a un artiste à Paris qui ne verra jamais Lohengrin, c'est moi. Voici pourquoi : J'aime cette œuvre, parce qu'elle est le point de départ du théâtre musical moderne, tel que je le comprends. Lamoureux a bien voulu me confier la direction des études chorales et de la musique de scène; depuis le 27 janvier 1887, j'ai fait 46 répétitions de chœurs au foyer, 6 ensembles, 20 répétitions en scène au piano, 5 avec orchestre et 2 répétitions générales. De même que le mécanicien ne peut abandonner sa machine tant qu'elle est en mouvement (excusez cette comparaison peu romantique), de même je suis, durant toute l'exécution et toutes les exécutions, cloué sur la scène, tantôt derrière un châssis, tantôt sur un praticable, et, lorsque je voudrais me laisser aller à l'impression, les mille et quelques détails auxquels je dois veiller viennent me tirer brusquement du rêve.

» Cependant, si vous voulez le compte rendu de la représentation d'hier vue à l'envers, le voici très réel : inutile de vous dire que cela me fait plaisir de vous l'envoyer et que l'insertion m'est totalement indifférente. »

Suit une description humoristique de la pièce vue de derrière les décors, qui contient les appréciations les plus justes sur le développement du drame, les parties les plus en saillie et la mise en scène, raconte les enthousiasmes de la salle en opposition avec les manifestations burlesques, au dehors, d'une foule payée par des gens que l'on connaît bien, contenue par une police effrayée et effrayante et dont la conclusion est celle-ci : « En résumé, une exécution musicale presque absolument parfaite. Espérons que Lamoureux, notre courageux chef, aura ainsi fondé un théâtre moderne où l'art vrai et vivant pourra être connu et se faire jour enfin à côté des somptuosités mortes de la grande momie qu'on

appelle, je n'ai jamais pu savoir pourquoi, l'Académie nationale de Musique. »

J'estime qu'un artiste, à quelque branche de l'art qu'il appartienne, doit être jugé non pas seulement d'après son œuvre, mais sur ses tendances en général, sur ses inclinations et même, avec une certaine mesure, d'après ses actes. Certes, ses créations sont souvent le plus merveilleux commentaire de sa destinée et, il est juste de le dire, il y aurait quelquefois avantage à ne pas franchir le mur de la vie privée. C'est au biographe à choisir avec discernement, parmi les documents qu'il possède, ceux qui lui paraissent de nature à être publiés et qui permettent au public de pénétrer plus avant dans l'intimité du modèle pris sur le vif. Ce sont les éléments combinés de psychologie et de physiologie qui donnent au jugement toute certitude non seulement sur les talents, mais encore sur les caractères : on pourra ainsi suivre l'artiste pas à pas dans ses travaux, connaître ses idées, ses sensations, ses ambitions, en un mot vivre de sa vie.

Nous avons essayé d'esquisser à larges traits la caractéristique des œuvres de Vincent d'Indy et d'indiquer leurs tendances ; il nous reste à faire connaître la manière de voir de l'artiste, de l'homme sur la Nature et sur les Arts en général.

D'une lettre qu'il nous écrivait, au mois de juin 1887, de Vernoux (Ardèche), nous détacherons le passage suivant, qui donnera la mesure exacte de sa passion dominante pour les chefs-d'œuvre de la création : « Il fait ici un temps admirable, une température chaude, mais sans excès, et, en ce moment, je vois, tout en écrivant, les sommets neigeux des grandes Alpes tout au loin, ce qui rafraîchit un peu, — puis les montagnes plus rapprochées du Vercors, — puis la plaine du Rhône, — enfin, au premier plan, nos vieux bois de pins et de hêtres que je connais si bien et les foins très verts et très hauts qui

ne sont pas encore fauchés. Je vous assure que cela fait un bien réel de se retrouver là après les fatigues et les écœurements de cet hiver. Ce qu'on appelle à Paris le monde artistique vous paraît bien loin et bien petit ; H. . . lui-même n'apparaît que comme une tête d'épingle, dont la pointe serait émoussée. On se sent bien ici dans le vrai repos et à la véritable source de tout art. »

En littérature, Vincent d'Indy est un vieux romantique ; c'est ainsi du moins que l'appellent ses amis. Dans son enfance, les seuls livres qui l'aient passionné ont été les contes populaires ou fantastiques des Hauf, Andersen, etc. Il lui en est resté un goût très marqué pour la littérature rêveuse et imaginative. Plus tard, il dévora les œuvres d'Edgard Poë, d'Hoffmann, d'Uhland. Sa symphonie : La Forêt enchantée a été composée d'après Harald, ballade de ce dernier auteur. A l'époque des enthousiasmes de la 20e année, il eut des adorations pour Dante, et le buste du grand poète italien occupe, avec celui de R. Wagner, une des places d'honneur dans son cabinet de travail ; le Purgatoire surtout l'avait enthousiasmé, et il avait rêvé d'en faire une grande symphonie. Depuis, tout en gardant un religieux respect pour l'Alighieri, d'autres dieux lui ont apparu : Schiller, le premier, avec sa tragédie de Wallenstein et la Cloche, — puis Gœthe, — Molière, qui lui fut révélé à une reprise de X Ecole des femmes, — Shakspeare, dont le Roi Lear et la Tempête l'ont vivement tenté ; mais Berlioz était là... — enfin, plus récemment, Flaubert, dont la Salammbô, cette admirable reconstitution des temps anciens, peut-être fausse (1), mais dans tous les cas abso-

(1) Daus le Journal des Concourt (Mémoires de la vie littéraire), E. de Goncourt donne son appréciation, une appréciation des plus humoristiques, sur la Salammbô de son ami Flaubert. En voici quelques extraits :

« Je vais écrire ce que je pense sincèrement de l'œuvre d'un homme que j'aime et dont j'ai admiré sans réserve le premier livre. Salammbô est au-dessous de ce que j'attendais de Flaubert. La

lument artistique, malgré le peu de cohésion des divers épisodes et la surabondance des motifs descriptifs, l'a énormément captivé. En cela, il s'est trouvé en communauté d'admiration avec E. Reyer, qui, s'inspirant de cette œuvre remarquable, a composé un opéra, que nous aurons peut-être la bonne fortune d'entendre... à Bruxelles. Il ne put lire, sans une forte émotion, cette monstrueuse et splendide Tentation de Saint- Antoine, qui pourrait s'intituler un poème épique, si l'on en faisait encore.

Aujourd'hui, V. d'Indy étudie les ouvrages du grand romancier russe, Tolstoï, qui, selon lui, représente le genre pictural qu'il préfère, c'est-à-dire les primitifs septentrionaux des quatorzième et quinzième siècles. Il estime que l'époque de la Renaissance a été néfaste au point de vue artistique le plus élevé : l'alliance impos-

personnalité si bien dissimulée de l'auteur dans Madame Bovary, traosperce ici renflée, déclamatoire, mélodramatique et amoureuse de Ja grosse couleur, de l'enluminure ! Flaubert voit l'Orient et l'Orient antique sous l'aspect des étagères algériennes. L'effort, sans doute, est immense, la patience infinie, et, malgré la critique que j'en fais, le talent rare. Mais, dans ce livre, point d'illuminations, point de ces révélations par analogie qui font retrouver un morceau de l'âme d'une nation qui n'est plus. Quant à une restitution morale, le bon Flaubert s'illusionne; les sentiments de ses personnages sont les sentiments banaux et généraux de l'humanité et non les sentiments d'une humanité particulièrement carthaginoise, et son Mathô n'est au fond qu'un ténor d'opéra... Il arrive par moments à un transport de votre cerveau, de vos yeux dans le monde de son invention ; mais il en donne plutôt l'étourdis sèment que la vision, par le manque de gradation des plans, l'éclat permanent des teintes, la longueur interminable des descriptions

.... Enfin, pour moi, dans les modernes, il n'y a eu jusqu'ici qu'un homme qui ait fait la trouvaille d'une langue pour parler des temps antiques : c'est Maurice de Guérin dans le Centaure ».

E. de Concourt.

Je me permets d'en ajouter un second : Théophile Gautier, dans la Momie.

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