SCENE XXIV
mademoiselle Louise ; ee sera à ses yeux, à ceux de Julien , ta preuve que je ne veux nuire en rien aux intérêts de votre famille. Que notre union soit bénie de tous ceux qui nous entourent , qu'ils se réjouissent de notre bonheur , voilà ce qui nous importe ; le reste doit vous être indifférent.
MADAME HÉBERT
Je voudrais savoir ce qu'une femme prudente ferait à ma place. Mais il faudrait qu'elle t'aimât comme je t'aime, qu'elle eût de toi l'opinion que j'en ai; car ce n'est pas ce que tu es à présent qui m'eflraie. Jusqu'ici tu as toujours été ce qufe tu devais être; mais l'avenir! Raymond, l'avenir! personne ne le connaît.
RAYMOND
Pourquoi ne vouloir l'envisager qu'avec terreur, au lieu de s'y confier ?
MADAME HEBERT
Voyage; soyons ^ix mois, un ao, séparés l'un de l'autre ; tu verras. A ton retour, ^i tu as changé d'idées, je ne t'en voudrai pas; si tu persistes , ce sera ta faute , je n'aurai rien à me reprocher. Le monde ne pourra pas dire que je n'au|?ai pas fait tout ce que je pouvais faire. Réponds. Que pensestu de ce que je te propose ? Ce n'est pas pour t'é-
io8 LE SEMINARISTE.
prouver; mais il me semble qu'un an passé loin de moi te rendra un autre homme; tu ne seras plus ce Itaymond que j'ai élevé; tu auras parcouru du pays; tu auras vu plus de choses que je n'en ai vu; tu connaîtras le monde; la préférence que tu me donneras alors en aura plus de mérite. Conçois-tu?
. RATMOND, trè^rému.
Ordonnez, Madame, et j'obéirai , c'est mon devoir. Je ne sais pas l'effet que ce voyage produira sur vous; quant à moi, je suis sûr d'avance qu'il ne me seraique pénible. L'imagination préoccupée sans cesse de l'idée de mon retour, loin de retirer aucun fruit de ce cruel exil, je ne verrai rien; je ne m'intéresserai à rien; je compterai les jours qui se seront écoulés; je calculerai ceux qui me resteront encore à passer pour arriver au terme de mon ennui. Mais vous aurez la satisfaction de revoir en moi un autre que moi; je ne serai plus à vos yeux ce Raymond que vous avez élevé; j'aurai connu le chagrin , le malheur ! J'ai peine à croire que ce sôit cela que vous vouliez ; cependant dites un mot, et je vous fais mes adieux.
MADAME HÉBERT, le regardant avec le plus grand intérêt, lui tend la main.
J'ai trente-six ans, tu le veux; embrasse-moi.