‹ Nouveaux récits de voyage [microforme]Chapitre 21 sur 57 · DR LT · texte numérisé non relu

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deux bonnes provinces, et faisaient fortune et prenaient le titre de boyards !.

Ceux qui restaient à Constantinople continuaient d’autres heureuses spéculations, achetant, de quelques vizirs besogneux ou rapaces, des brevets de cadis, de voivode, de bey, de pacha, et les vendant au plus offrant.

A ce trafic des fonctions judiciaires et administratives, les infatigables fanariotes ajoutaient celui des fonctions ecclésiastiques.

Au seizième siècle un décret du sultan soumettait tout le clergé chrétien des États musulmans au patriarche de Constantinople. Ce grand dignitaire était nommé par le padischa à la condition de verser, dans l2 caisse du sérail, une belle somme en bonnes espèces sonnantes. Dans l'intérêt du Trésor, le superbe privilège devait être renouvelé avec le même tribut tous les deux ou trois ans. Comme il était très convoité, les fanariotes l’acquéraient et le mettaient aux enchères. I fut payé d'abord 1000 ducats, puis 6000, puis enfin 25 000, sans compter les présents aux patrons et aux courtiers de la négociation. Cela fait un assez joli capital. Celui qui engage ainsi son épargne ou son crédit sait d'avance combien il a de nominations épiscopales à faire etce qu’il en doit retirer. Tous les évêques, à leur tour, imposent une laxe aux prêtres des villes et des campagnes.

Ainsi va la simonie depuis l’Église métropolitaine jusqu'à la rustique chapelle, elle tombe de tout son poids sur la communauté chrétienne.

Cependant ce qui afflige le plus le pieux Bulgare, ce ne sont point les exactions qu'ii doit subir pour payer

4 Marios Jallony, Essai sur les fanariotes, 1824,

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PÉTITION POUR LA BULGARIE ol

les honteux contrats. C’est la violation de ses principes et de ses prédilections héréditaires. Le patriarchede Constantinople est Grec; les évêques qu'il envoie dans les provinces sont Grecs, ignorants comme lui ‘, et comme lui livrés à une idée fixe : soit par l'effet de leur ignorance, soit pour plaire aux puissants fanariotes, soit pour lier plus fortement au dogme d'Orient la Bulgarie

qui, en diverses occasions, a manifesté un réel penchant pour l'Église latine, ils s’efforcent de gréciser cette ré-

gion slave. Ils n'admettent dans leurs églises que des livres grecs, ne protégent que l’enseignement des grecs, et proserivent tant qu'ils peuvent les écoles bulgares. L'un d'eux, établi il y a quelques années dans une ville importante par un marché de fanariotes, était tellement Grec qu'il ne comprenait pas même la langue de ses diocésains. Pour les Bulgares, cette interdiction de leur langue dans les cérémonies religieuses et dans les maisons d'éducation est une injure qu'ils ressentent vivement. Leur bas clergé est généralement fort illettré et fort grossier. Mais il n'emploie dans tous ses actes que l’idiome slave et par là entretient dans les campagnes le sentiment national.

Plus d’une fois les timides Bulgares ont à genoux, littéralement à genoux, imploré la pitié des pachas. On dit que leurs plaintes ont été entendues et leurs souffrances allégées. Il serait doux de le croire. Mais est-ce possible?

1! Un écrivain anglais à qui nous devons deux très curieux ouvrages, M. Curzon, désirant vister les monastères du Levant, s'était fait donner à tout hasard une lettre de recommandation de l'archevêque de Cantorbéry pour le patriarche de Constantinople. Grand embarras quand le voyageur eut l'honneur de présenter cette lettre. Cantorbéry, Cantorbéry murmurait le haut dignitaire, Jamais il n'avait entendu prononcer le nom de cette ville. 11 ne pouvait s'imaginer où elle était et comment elle avait un archevêque.

Fo) NOUVEAUX RÉCITS DE VOYAGE

Mahmoud 11, dans son long règne de trente ans (de 4808 à 1838), prétendait, comme Pierre le Grand, régénérer son empire. À quels changements a-t-il attaché son nom? Si l’on essaye de les approfondir, on voit qu'ils atteignent à peine la surface de la société turque; la plupart sont restés à l’état de projets ; d'autres sont consignés dans des ordonnances qui n’ont point été exécutées ou qui n’ont point atteint le cœur de la nation. De toutes ses tentatives de réforme, la plus distincte est celle qu’il a opérée dans le remaniement de ses troupes, et franchement elle n’est pas belle. Les soldats turcs, pour être assujettis à la discipline européenne, n’en sont pas plus forts, et le vêtement qui leur est imposé leur donne l'aspect le plus dis sracieux !. L'habitude de se tenir assis les jambes croisées, le corps plié sur leurs genoux, donne aux Tures une double difformité que leurs amples vêtements dissimulaient et qui maintenant est révélée par la veste ronde et l'étroit pantalon.

Abdul-Medjid, qui succéda tout jeune à son père, manifestait aussi les plus généreuses intentions. Il était doux et bon, aimant la justice, enclin à la miséricorde. Mais 11 n'avait point l'énergique volonté de Mahmoud, et dès l’âge de quinze ans il était captivé par la vie de harem. La fatale vie!

Au temps du Baïram, je l’ai vu cet empereur des empereurs s’en allant en grande pompe à la mosquée, et je n ai rapporté de ce spectacle qu'une triste impression. De chaque côté de l’Atineïdan, la foule se tenait muctte, immobile, regardant sans s’émouvoir le splen-

1 Dans son récit de voyage en Orient, M. le maréchal de Raguse a dit : « Il est diflicile de voir quelque chose de moins beau et de moins bon. Ce ne sont pas des troupes, c’est une réunion d'hommes qui a pour caractère général de physionomie l'air nusérable et humilié, »

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dide entourage de son souverain, d’abord le chef des eunuques noirs, le personnage à qui l’on rendait le plus d'honneurs, puis une légion d’icoglans, de fonctionnaires, de généraux chargés de broderies en or, puis Abdul-Medjid monté sur un cheval arabe couvert d'émeraudes et de rubis, et toute cette brillante cohorte avait une apparence si morne et si ennuyée, et ce sultan de vingt-trois ans semblait si pâle et si fatigué, et le silence autour de lui était si lugubre! On eût dit la Mort qui, dans les tableaux de Holbein. vient chercher le souverain avec un manteau de velours et une couronne de diamants,

On se souvient de l'émotion produite en Europe par le hattichérif de Gul-Hané ! par le tanzimat de 1840 et enfin par le hatti-humaïoun * de 1856. De tous côtés ces ordonnances furent vivement applaudies. Plus d’un lecteur sagace pouvait remarquer cependant ce qu'il y avait là d’incohérence et même de contradictions en divers passages. Plus d’un aussi aurait pu dire que, sur certains points, ces ordonnances brisaient les bases fondamentales de la religion et de la loi des musulmans, le Coran, leur livre sacré, et le Multeka leur code traditionnel 5. Mais on ne voulait pas s'arrêter à ess difficultés; on voulait croire à l'avenir de la jeune monarchie, à ses institutions, à ses promesses.

Quelles belles promesses! Plus de vénalité dans les charges ni de contributions arbitraires, plus de pachas

! Son nom vient du kiosque impérial où il fut lu devant le sultan, les ministres et les représentants des populations chrétiennes et juives.

? Ecritures sublimes.

5 Deux exemples entre autres. 11 est dit dans l'r ‘le 2 du hatti-humaÏoum : « Toute distinction ou appellation tendant à rendre une classe quelconque des sujets de mon empire inférieure à raison du cult-, de la langue ou de la race sera à jamais effacé du protocole administratif. »

Et il est dit dans le Multeka, le code des Kalifes et des docteurs : « Les

cruels ni de cadis iniques; la sécurité pour toutes les classes de la société, le chrétien protégé par la loi comme le musulman.

Hélas ! et de tout cela qu'est-il advenu ?

Quelques modifications dans le régime administratif et dans la circonscription des gouvernements, nul bien réel, nulle réforme sérieuse, nul allégement aux imisères des raïas. Au contraire, leurs charges ont été encore aggravées. En vertu des nouveaux décrets, leurs divers genres de contributions doivent être totalisés et représentés par un chiffre unique. Les chrétiens payent, et la plupart ne sachant ni lire, ni écrire, ne s’aperçoivent pas que le percepteur leur donne de faux reçus. Bon nombre d’entre eux doivent payer une seconde et une troisième fois. En vertu de ces mêmes décrets, les impôts que l’on acquittait précédemment en nature seront perçus en argent. Cela semble plus correct el plus facile. Mais, pour avoir de l'argent, le paysan doit vendre ses denrées, et comment faire en certains disticts où 11 n'y à ni chemins, ni chaussées, ni canaux et pas de ponts sur les rivières !.

sujets musuluans ne peuvent en aucun rapport se confondre avec les chrétiens, attendu la supérioritè religieuse du fidèle sur l'infidèle, »

L'article 14 déclare admissible aux emplois publics tous les sujets de l'empire sans distinction de nationalités.

La loi religieuse défend au musulman d'obéir au chrétien et au juif.

1 En arrivant à Philoppopolis, une des importantes cités de la Bulgarie, M. Blanqui va voir le pacha, qui lui dit : « Vous devez trouver la situation de cette ville charmante. — Oui, mais votre pont est en trèsmauvais état, Nous avons failli ce matin y périr. Pourquoi ne le faitesvous pas réparer? — Nous n'avons pas d'argent! — Et s'il s'écroulait, que ferait-on ! — Que ferait-on ? répliqua tranquillement le pacha, on ne passerait plus. »

Sur la route impériale de Vardar, dit M. Mackenzie, on travaille à un pont qui, depuis longtemps, devrait être fini. Mais ceux qui sont chargés de le construire, ont pensé qu'il y aurait pour eux plus d'avantage à n'en faire que deux côtés. Quand vient un voyageur, on met des

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Souvent, pour échapper aux poursuites dont 1l est menacé, le pauvre laboureur est obligé de livrer au percepteur son blé ou son bétail pour le prix que ce fonctionnaire veut bien lui en donner.

Autrefois les chrétiens n'avaient pas le droit de porter les armes, « L'Europe, a dit un de nos publicistes, à voulu les relever de cette infériorité, et la Turquie y à consenti. Mais, au lieu d'en faire des conserits, elle en fait des contribuables. Elle les a soumis au recrutement, mais elle a converti le recrutement en un impôt forcé, si bien que les chrétiens ne portent pas plus les armes que par le passé, mais payent davantage. Le droit que l’Europe croyait leur avoir conquis n’est ainsi que le droit de payer un impôt de plus. »

A Constantinople et dans quelques grandes villes, certaines clauses du hatti-chérif peuvent encore être efficacement invoquées par les ambassadeurs et les consuls. Ailleurs les décrets libéraux sont parfaitement oubliés ou ignorés.

En 1841, deux années après la promulgation de la fameuse ordonnance de Gul-Hané, M. Blanqui parcourant la Bulgarie s’écriait : « L'Europe qui porte un si vif intérêt à la cause des noirs ne sait pas assez qu'il existe à ses portes, et pour ainsi dire dans son sein, plus de sept millions de chrétiens qui sont traités de chiens en leur qualité de chrétiens, par un gouvernement auprès duquel toutes les puissances chrétiennes ont des ambassadeurs accrédités. L'Europe ne sait pas assez qu'à l'heure qu'il est, il n’y a pas une femme chrétienne dont l'honneur ne soit à la merci du premier musulman auquel elle aura le malheur de plaire.

planches sur ces deux côtés, et naturellement il paye pour pouvoir. ainsi traverser la rivière. Si le pont était terminé, on ne payerait plus,

96 NOUVEAUX RÉCITS DE VOYAGE L'Europe ne sait pas que les Turcs entrent, quand bon leur semble, dans la maison d’un chrétien et prennent tout ce qui leur convient, que la plainte est plus dangereuse que la résistance, et que les plus simples garanties accordées aux derniers des hommes dans les pays les plus arriérés seraient des faveurs immenses pour les habitants de la Bulgarie ‘. »

Après le hatti-humaïoun de 1856, la pauvre Bulgarie est dilapidée, outragée, opprimée comme par le passé *.

Que c’est triste de voir livré à de telles rigueurs un si beau pays avec une si excellente population !

Autant qu'il est possible d’en juger par les calculs de statistique très difficiles à faire en tout ce qui tient à la Turquie, on compte plus de quatre millions de Bulgares, non pas tous réunis sur le terrain triangulaire qui a conservé le nom de Bulgarie, mais disséminés de divers côtés. Il y a des Bulgares en Macédoine, en Albanie. Il y en a un grand nombre dans les plaines de la Thrace et un grand nombre encore à Salonique, la ville maritime. j

En quelque lieu qu’ils soient, on les reconnait à leurs qualités physiques distinctes et morales. Les hommes sont généralement robustes et musculeux, les femmes très belles. Pas un voyageur n'a passé près d’elles sans admirer leur taille élégante, leur douce physionomie, et leurs longs cheveux, si longs et si touflus qu’elles pourraient, en les dénouant, s’en faire un manteau.

Hélas! et souvent il faut dire avec Filicaja :

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Malheur à la fille du raïa pour laquelle se passionne un musulman ! Il ne s’en fera pas aimer, mais il l’en-

1 Voyage en Bulgarie, p. 180.

* Kauitz, Donau Bulgarien, p.96, 107, 108, 109.

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lèvera sans crainte d’être puni par la justice musulmane, et s’il peut faire croire qu'il a converti cette chrétienne à l’islamisme, il sera pour un tel exploit exempté du service militaire ‘.

Pour se préserver autant que possible de ces actes de violence, beaucoup de Bulgares ont leurs zadroogas, c'est-à-dire leurs associations de familles. Au milieu d’une enceinte défendue par une haie épaisse, ou une palissade, est la maison du chef de la communauté. Tout autour s'élèvent les maisonnettes occupées par les frères cadets, par les oncles et les neveux avec les femmes et les enfants, Tout le travail se fait en commun et tout le produit des récoltes est mis en commun. Le père de famille ou celui qui la représente veille au besoin de chacun, et tous les soirs on se réunit autour de lui, et toutes les fêtes sont célébrées dans sa demeure. Grâce à cette patriarchale association, les veuves e! les orphelins ont un asile assuré ; les terres sont cultivées sans qu'on soit obligé d'introduire dans la maison des ouvriers étrangers. Le jeune homme, heureux de ces assemblées de famille très-cordiales, souvent très-gaies, n'est point tenté d'aller au dehors chercher d’autres distractions, et la jeune fille a près d’elle des compagnes et des protecteurs.

La différence entre l’ancienne et la moderne société, c'est que dans la première, — l’unité, c'était Ja famille, — et maintenant c’est l'individu.

Fatal changement pour la société moderne !

Les paysans bulgares ont conservé en grande partie leurs anciennes coutumes. Rien de plus primitif que leurs babitations faites avec des treillages de rameaux d'arbres comme la tente du Kalmouck ct la case

1 Rapaort de M. Abbot, consul anglais. Kanitz, p. 107.

de l'adien. Le foyer du Kalmouck est revétu d'un tapis de feutre; celui de l'Indien d’un toit en feuilles de palmier. Le Bulgare calfeutre le sien avec une arsile limoneuse, — et la recouvre avec de la paille. A la plupart de ces habitations, il n’y a que deux étroites fenêtres, et une porte basse. À l'intérieur, deux chambres peu éclairées, peu meublées, mais tres-propres, et là l'étranger est accueilli sans calcul aucun avee une touchante bonté, La meilleure place lui est réservée, et le meilleur lait et le meilleur morceau de bœuf ou d'agneau. Nulle fausse pudeur n'éloigne de lui les femmes. Elles sont sûres de leur vertu,

Là, vivent de braves gens, travailleurs, économes et religieux. Leurs prélats grecs les humilient et leur imposent de lourdes charges. L’ignorance et les grosstéres habitudes de leurs popes ne peuvent leur inspirer un sentiment de respect. L'autorité musulmane est violemment hostile à leur culte. A tout instant, elle entrave leurs cérémonies; elle ne leur accorde pas même, sans de nombreuses difficultés et de lourds tributs, la permission de réparer leurs églises. Rien ne peut altérer leur foi. Les principaux ornements de leurs fovers sont des images de saints. Ils s'en vont assidûment aux offices dans des chapelles en ruines. Chaque mercredi et chaque vendredi, 1ls doivent jeuner. Ils ont un autre jeûne austère pendant six semaines avant Pâques, quatre semaines avant la fête de saint Pierre, plusieurs semaines encore dans le cours de l’année, Pas un ne manque à cette loi rigoureuse.

Douceur, patience, résignation. Ce sont là les qua-

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Grec. Il n’aspire point à l'honneur des fonctions publiques, et n’a nulle envie de courir sur les Océans à la recherche de la fortune. Il aime la vie pastorale comme ses ancêtres campés sur les rives du Volga, et surtout la vie agricole. Partout il s'en va labourant, béchant, ensemençant, Que ne ferait-il pas de son lerrain fécond, s'il était seulement quelque peu soutenu dans son travail? Mais il est l'ilote, le raïa d’un empire qui selon l'expression du P. Lacordaire, n’a pas appris de ses douze cents ans de vie à protéger un épi de blé", Telle est la condition de ce vigoureux laboureur que si, malgré tous les obstacles, il parvient à gagner quelque argent, il n’osera l'employer à élaruir son domaine, à embellir sa demeure ; il craindra de laisser voir sa petite fortune sachant qu'elle attirerait sur lui les regards cupides de ses maîtres et l’exposerait à de nouvelles persécutions ?.

Par une grüce de la Providence, il à un fonds de gaieté naturelle qui résiste aux plus rudes fatigues, et aux plus mauvais traitements. Sa femme et sa fille chantent en allant au sarclage ou à la moisson, et il chante avec elles. Comme Uhland, le doux poëte, il peut dire: « Mon Dieu, je te remercie, tu m'as donné des chants pour toutes mes joies, des chants pour toutes mes douleurs.» Malheureusement il n'a pu garder comme les Monténégrins et les Serbes ses strophes nationales, ses héroïques remanceros. Le Ture ne lui a pas même laissé cette satisfaction.

Un intelligent et studieux consul de France en pays slave, M. Dozon, a fait un intéressant recueil dos divers chants conservés aux foyers bulgares.

! Conférences de 1845.

3 Mac Ferlane Turkey and its destinies, L. IX, p, 524 5 Kanitz, p. 24. ,

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109 NOUVEAUX RÉCITS DE VOYAGE A vrai dire, on n’y trouvera pas ce qu’il y a de si | vibrant et de si suave, de si naïf, et parfois de si saisissant dans la poésie populaire de différentes nations, l

dans le Kanteletar de Finlande, les Russkaya narodnuiya pyessim, les Folkvisor de Suède, les Volkslieder d'Allemagne, les English et scottish ballads, les Romances viejos, les Canti populari toscani, et les recueils de plusieurs de nos provinces, notamment celui du pays messin publié avec lant de soin par M. le comte de Puymaigre. Mais cette collection de chants bulgares mérite d'attirer l'attention. Il y a là des accents de cœur, de jolies idylles, des vestiges étranges d’une ancienne mythologie et de gracieuses images de la vie actuèlle. M. Dozon y a joint une introduction, un glossaire, des notes dont les philologues et les ethnographes doivent lui savoir gré *.

Si soumis et si résigné qu'il soit, le Bulgare peut se trouver quelque jour incapable de supporter plus longtemps d’injustes rigueurs. Alors il émigre, il s'en va dans un autre district construire sa hutte, défricher un coin de terre. À ceux qui ont épuisé sa patience, il enlève par son éloignement le produit annuel de ses impôts et de ses corvées. C’est leur punition et c’est sa vengeance. Du côté des Balkans, la vengeance s’accomplit d’une autre façon. De la famille de l'opprimé sort fièrement un vigoureux garçon. Le fusil sur l'épaule, la cartouchière et le poignard à la ceinture il s’en va camper dans les montagnes. C’est un brigand, disent ses ennemis. Non, c’est le soldat de la rustique cabane, le défenseur de l’outragé, le Heidouk

1 Chansons populaires Bulgares : Texte et traduction, 1 vol. in-12, Maisonneuve, 1875. — Rapport sur une mission lilléraire en Macédoine, in &. Maisonneuve, 1874. — Poésies populaires serbes, in-12, Dentu, 1859.

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souvent glorifié par les chants populaires. Il n'ira point troubler un foyer paisible, n1 inquiéter une jeune fille, mi effrayer un innocent voyageur. Mais il épiera la marche des percepteurs, des cadis, des spahis, et leur fera rudement expier les cruautés qu'ils ont commises. Avec quelques compagnons, 1l attendra dans un défilé le pacha toujours entouré d'une nombreuse escorte et lui barrera le passage. Par la peur qu'il inspire il protége ceux qu'il aime. Dans le voisinage des bois où il stationne, l'autorité musulmane est moins rigoureuse, et la maison à laquelle il appartient est particulièrement ménagée.

Un jour vient où l'oppression ne soulève plus seulement quelques ardents jeunes hommes, mais toute une population. En 1858, la révolte en Bulgarie était fomentée par diverses incitations, et par le mécontentement général. Elle éclata par un incident semblable à celui qui bouleversa le gouvernement de Rome au temps des Décemvirs, Un neveu du pacha de Nissa avait enlevé dans un village une jeune fille. Les paysans de ce village, armés de pioches ou de gourdins, se jetèrent sur les Turcs, en massacrérent plusieurs, puis se retirérent dans les montagnes. Un corps de cavalerie envoyé à leur poursuite fut surpris par eux dans un étroit défilé et complétement écharpé !. Les insurgés s'emparèrent ensuite de la forteresse d'Al-Palanka. Leurnombre s’accroissait, et ils espéraient bien prendre prochainement plusieurs places importantes. Mustapha Pacha, hors d’état de résister à une telle irruption avec son faible contigent, fit venir d’Albanie 7,000 Arnautes. Le Pacha de Widdin marcha contre les rebelles avec son artillerie. La révolte fut écrasée et la Bulgarie livrée

1 Mac-Ferlane. Turkei. 1 11, p.529.

sans défense à des hordes sans pitié. L'Europe frémit en apprenant les nouvelles cruautés des Turcs et les atrocités des Albanais. Un membre de l’Institut, M. Blanqui, fut choisi par notre gouvernement pour aller sur les lieux mêmes examiner la réalité des récits dont l’âme généreuse de la France était péniblement émue.

M. Blanqui a traversé de l'ouest à l’est la Bulgarie et il a raconté avec une douloureuse émotion ce qu'il avait vu : les rizières, les champs de blé ravagés, les arbres fruitiers arrachés par des mains sauvages, les villages brülé:, les doux foyers anéantis, les enfants errants, les femmes effarées, les hommes les plus innocents traqués dans leur retraite par les fanatiques musulmans et les féroces Arnautes.

De nouveau l’ancien royaume chrétien était vaineu par le glaive des Tures comme au temps de Bajazet, de nouveau désolé, ensanglanté et asservi.

Après de longues années, après la guerre de Crimée et le traité de Paris, les Bulgares se hasardèrent à présenter encore leurs suppliques à la Sublime-Porte. ils réclamaient humblement contre des exactions de chaque jour, contre des iniquités flagrantes, surtout contre le trafic des évèchés, la corruption et le despotisme des prélats grecs. Ils demandaient instamment leur droit de nationalité dans leur religion, le libre emploi de leur langue dans leurs églises et leurs écoles.

Mithad-Pacha, gouverneur des pachaliks de Widdin, de Tirnovo, de Varna et de plusieurs autres, n'était point opposé à cette requête. Le sultan y aurait peut-être volontiers accédé, L'or et les intrigues du Fanar firent écarter encore cet acte de justice.

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la force des armes ce qu’on ne pouvait obtenir par une pacifique volonté. Débile conspiration immédiatement ‘violemment comprimée et suivie de cruelles persécutions. Tous ceux qui étaient soupçonnés d'avoir pris la moindre part à cette fatale entreprise furent arrêtés, enchainés et exécutés.

Un jour, à bord du bateau à vapeur la Germania, on signale à Mithad-Pacha deux passagers qui sont accusés d’avoir correspondu avec les insurgés. L'un deux voyage avec un passeport roumain; l'autre avec un passeport serbe. Mithad-Pacha donne l'ordre de les arrêter et, comme tous deux résistent, 1! les fait fusiller par ses gendarmes".

À la nouvelle d’une telle exécution, en de telles circonstances, un cri d'horreur retentit en Europe. Tous les diplomates protestèrent en termes officiels contre cette violation du droit des gens. En termes officiels, selon nos euphémismes, Mithad-Pacha fut appelé à d’autres fonctions.

On le cite comme un des meilleurs gouverneurs que la Bulgarie ait jamais eus.

Un an après cet événement (1868), les garnisons turques des rives du Danube devaient de nouveau entrer en campagne. De jeunes Bulgares exaltés par un ième désir de gloire et un même sentiment de patriotisme se réunissaient pour affranchir leur pays. Ils étaient cent cinquante ; pas plus. Mais ils avaient fait leur serment d’Anmbal, leur serment du Grütli et ils se fiaient à leur courage. Dans les Thermopyles des Balkans, ces jeunes Léonidas auraient pu arréter un

Xerxès, Par malheur ils s’avancèrent en rase campagne et furent cernés par une armée. Nul d’entre eux n'eut

L Kanitz, p. 29.

10% NOUVEAUX HÉCITS DE VOYAGE pourtant l’idèe de fuir ou de se rendre. Tous combattirent avec une indomptable ardeur, et l’un après l’autre, tous moururent sur le champ de bataille.

Il y a quelques mois des cris funèbres ont retenti ait dans l'antique ville de Salonique, des cris funèbres ù dans les champs de la Bulgarie, les douloureuses invo-

ealions des honnêtes laboureurs dont les Badji-Bouzouks # envahissaient et saccageaient les foyers, les lamenta-

tions des mères éperdues, des Rachel qui ne peuvent ètre consolées.

Après ces nouveaux désastres n’aura-t-on pas enfin vraiment pitié des Bulgares? Ne seront-ils pas efficacement soutenu; Gans leur faiblesse, consolés dans leurs infortunes, et affranchis de leur servitude.

Oui, je le crois. Bien long a été l'empire de la vioience. Mais il est à présent si décrépit.

Au dix-septième siècle cet empire des Turcs s'étendait en Europe jusque vers les confins de l'Allemagne méridionale. Bude, la noble ville hongroise était une de leurs forteresses, et l’empereur d'Autriche leur payait un tribut annuel. En 1685, l’étendard musulman s’étalait pour la seconde fois sous les murs de Vienne.

Jamais un plus formidable appareil n'avait menacé la vieille cité des empereurs. Jamais du haut des terrasses dentelées, des clochetons fleuris de la cathédrale de Saint-Etienne, on n'avait vu flotter tant de bannières, scintiller tant de mousquets dans les vastes prairies, dans les belles îles découpées, enlacées par le Danube. Pour réunir ces centaines de milliers d'hommes Kara- Mustapha avait fait des recrues dans toutes les régions de l'empire Ottoman. L’Asie-Mineure, l’ancien kalifat de Bagdad, la Grèce lui avaient livré leur contingent. Des soldats lui étaient venus des rives de l'Euphrate et des

rives du Nil. La Crimée lui avait donné ses bandes de

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Tartares : Constantinople ses meilleures cohortes de janissaires. Les princes tributaires de Valachie et de Moldavie y avaient joint leurs enrôlés et Tékeli lui donnait une légion de Hongrois.

Tous les habitants ‘de Vienne, bourgeois; fonctionnaires, étudiants avaient prisla résolution de se défendre vaillamment, et ils étaient commandés par des hommes d'un rare mérite : le duc Charles de Lorraine, le comte de Staremberg, l’évèque de Neustadt, le comte L. Kollonitsch, et le marquis de Sapeville, ambassadeur de France. Toujours des Français dans tous les généreux combats.

Cependant après deux mois de siége, la noble ville est réduite à la dernière extrémité, ses murailles de tous côtés ébranlées, ses vivres et ses munitions épuisées, ses forces anéanties.

Encore un ou deux assauts comme ceux qu’elle avait si intrépidement soutenus, et ses derniers remparts s’écrouleraient, et les Turcs étaient les maitres.

Alors arriva l'homme envoyé de Dieu ‘, l’immortel Jean Sobieski. Le 12 septembre au lever de l’aurore, il entendait la messe dans la petite chapelle de Kahlenberg, et quelques heures après, l'innombrable, l’effroyable armée était vaincue, dispersée en pleine déroute, Kara- Mustapha fuyait un des premiers abandonnant sur le champ de bataille ses tentes et ses trésors.

De ce jour miraculeux date le déclin continu de la puissance musulmane. La lignée de ces terribles conquérants qu’on appela les grands sultans a disparu, et la

! Après le Te deum qui fut chanté dans la cathédrale le lendemain de la victoire, un prêtre monta en chir: et tournant ses regards vers Sobieski commença son sermon par ce L:xte évangélique : Fuit homo missus a Deo cui nomen erat Johannes.

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