‹ Nouveaux récits de voyage [microforme]Chapitre 20 sur 57 · CS ES · texte numérisé non relu

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PÉTITION POUR LA BULGARIE Si

eu et ont en la noble poursuite d'armes pour lequel honneur acquérir n’espargnent corps, vie ni chevance. — Si fust cette chose tantost épandue partout et tant alla avant que le duc de Bourgogne, qui lors estait comte de Nevers, en ouvyt parler. Adone lui, qui estait en fleur de grande jeunesse, désirant suivre la voye que les bons quièrent, c'est à savoir l'honneur de chevalerie, considérant que mieux ne se pouvait employer que de donner au service de Dieu sa jeunesse en travaillant son corps pour l'accroissement de la foy, désira moult d'aller en ceste honorable besongne !,

Le jeune comte dont chacun louait le généreux élan fut nommé par le roi chef de l'expédition contre les musulmans. Son père, Philippe le Hardi, fit recruter pour lui un corps d’archers et d’arbalétriers, lui composa une magnifique escorte et de magnifiques équipages. » La bannière, les guidons, dit l’historien des ducs de Bourgogne ?, étaient chamarrés d’or et d’argent et d’armoiries brodées. Les tentes et pavillons étaient de satin vert. La livrée, composée dé plus de deux cents personnes, était aux mêmes couleurs. Les armures, la vaisselle, tout était resplendissant. »

Et il partait, le vaillant prince, sans être armé chevalier. « Il recevra, disait son père, l’accolade comme chevalier de Jésus-Christ à la première bataille contre les infidèles. » Et les plus grands seigneurs s'empressèrent de s’adjoindre à lui : le comte d’Eu et le comte de la Marche, cousins du roi, le maréchal de Boucicault, Jean de Vienne, amiral de France, le sire de Couey, le sire de la Trémoulle « toute fleur de chevalerie et de noble gent, dit Froissard, qu'ils furent en nombre bien mille du royaume de France. »

U Les Chroniques, t. HE. p. 990. 2 M. de Barante, t. FE, p. 155

C'était une nouvelle, une religieuse croisade préconisée par le pape, soutenue par les vœux de toute la chrélienté, Au son des cloches, les chevaliers partent si fiers et si résolus que si la voûte du ciel, disaient-ils, venait à tomber, ils la soutiendraient sur les pointes de leurs lances *. Partout où ils passent on applaudit à leur courage. Ils traversent la Bavière, l'Autriche, rejoignent le roi de Hongrie et avec lui vont assiéger Nicopolis. Bientôt arrive Bajazet. Ses sujets l'ont surnommé le Tonnerre. Comme le tonnerre il est rapide et terrible.

Le 29 septembre 1596, la bataille s'engage, et l’on sait ce qu'il en advint.

L'avant-carde ottomane était retranchée derrière dee pieux aigus plantés en biais à la hauteur du poitrail des chevaux !, Cet obstacle ne peut arrêter nos intrépides centilshommes qui les premiers s’élançaient au combat. Dans leur impétueuse attaque ils brisent les rangs des Azabs, puis des spahis, infanterie et cavalerie, ils les mettent en déroute, 1ls les écrasent. Nils avaient voulu se rendre aux sages conseils de Sigismond, ils restaient maîtres du terrain. Mais emivrés par leur succès et emportés par leur ardeur, sans vouloir attendre les troupes de Hongrie, sans même vouloir donner à leurs chevaux le temps de reprendre haleine, ils poursuivent jusqu’au haut d’une colline les débris des légions cffarées. Là était Bajazet avec une autre armée qui les cerne et les enveloppe. L'amiral Jean de Vienne et quelques-uns de ses compagnons essayent de s'ouvrir un passage à travers le réseau de fer et tombent baignés #4 dans leur sang. Les autres sont captits. Fe

Le lendemain, Bajazet, assis dans un pavillon, donne

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1 Hammer, H-stoire de l'empire ottoman, t. TI, p, 329,

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l'ordre d’assembler les prisonniers. Ils furent amenés devant lui, la corde au col, les mains liées derrière le dos, et devant lui assommés à coups de massue ou décapités. Dès le commencement du jour, jusque dans l'après-midi, plus de dix mille hommes furent ainsi massacrés. La rage du sultan n’était point encore apaisée. Ses généraux, moins barbares que lui, se Jetèrent à ses pieds en implorant sa miséricorde. Il distribua le reste des prisonniers à ses principaux officiers, réservant pour lui-même le comte de Nevers et vingt-quatre des principaux chevaliers, comptant bien en rer une bonne rançon ?. En effet, pour rendre la liberté à ces nobles captfs, il reçut de Lusignan, rot de Chypre, un vase en or d’un travail merveilleux, de Charles VI une volée de faucons, du linge fin de Reims, des étoffes écarlates autant que six chevaux pouvaient en porter, des tapisseries d'Arras, représentant les victoires d'Alexandre et enfin 200 000 ducats.

Ainsi dans cette croisade le sang français a coulé avec le sang bulgare; la France a subi avec la Bulgarie les extorsions de Bajazet. Entre ces deux pays il y a eu comme une alliance de deuil par la bataille de Nicopolis, et depuis cette bataille, depuis cinq siècles, la Bulgarie chrétienne est restée sous le joug des musulmans,

C’est maintenant la plus grande de leurs possessions eu Europe. On évalue sa surface à 80000 kilomètres carrés. Au nord, elle s'étend le long du Danube, à l’est, est la mer Noire; à l’ouest, elle est séparée de la Servie, par une chaîne des Balkans ; au sud, séparée de la Roumélie par un autre embranchement : l’Hémus (PEnich- Dagh). De vastes forêts s'élèvent sur ses montagnes ;

! Hammer. Histoire de l'empire oltoman, t. TX, p. 334 et 336. Gib-

bon. Histoire de la décadence de l'empire romain. t. XII p. 921 Froissard. Chroniques, t. HE, p 596.

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des rivières, dont plusieurs pourraient être navigables, l'arrosent de divers côtés. Doux et salubre est le climat de cette contrée située à peu près à la même latitude que notre Provence, et son sol est très fertile. Il produit toutes les denrées de première nécessité et plusieurs denrées de luxe. Il produit le froment, le maïs, le riz, un bon vin, des fruits et des légumes, des plantes oléagineuses telles que le sésame; des plantes textiles : le chanvre, le lin, le coton. Pendant la guerre d'Amérique, le gouvernement ture ayant, à la demande de l'Angleterre, favorisé par une diminution d'impôts, la cullure du coton, l'exportation de cette marchandise fut doublée en une année et triplée l'année suivante *. La aussi on récolte du tabac d’une qualité particulière, et des roses dont on fait l’essence si renommée en Orient. Par l’arome de ces champs de fleurs, l'air est au loin embaumé comme les îles à épices dans l’Arhipel malais, et la plus grande partie de cette terre féconde est inculte, inhabitée, abandonnée, et là où l’on voit des villes et des villages, là est l’inquiétude et la pauvreté.

Je n'ai nullement l'intention de composer un nouau réquisitoire contre la Sublime-Porte ni de m'’ingérer dans cet éternel et insoluble problème qu’on appelle la question d'Orient. Mais les historiens, les voyageurs, les poètes ont, par leurs récits et leurs des: criptions, glorifié l’Albanie, la Serbie, le Monténégro, voire même la Moldavie et la Valachie. A Belgrade et à Cétinié, je me suis aussi enthousiasmé pour les vail- Jants combats de Kara-Georges, pour le noble règne du vladika Pierre [“, le Louis XIV de la Czernazora, pour les héroïques légendes de Lazare ct de Marco Kralievitch.

1 Muir Mackensié. Travels in Slavonie provinces, p. 22.

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Et la Bulgarie? Elle est dans la Turquie d'Europe comme la Cendrillon de la maison, soumise aux plus durs commandements, résignée et oubliée. Je voudrais dire l'idée que j'en ai par mes propres impressions et par celles de quelques graves écrivains.

De toutes les principautés subjuguées en Europe par les musulmans, la Bulgarie a été la plus complètement asservie ct'la plus maltraitée, étant la plus rapprochée de Constantinople.

À travers la Serbie, par delà les montagnes, à cette périphérie, à ce dernier contour de l'empire ottoman, les Turcs sont restés campés dans les villes, ofliciers et soldats, artisans et marchands. En Bulgarie au contraire, dans le voisinage du Bosphore et de la côte asiatique, ils ont envahi les campagnes ‘, La pauvre vaineue a été par eux assujettie à trois régimes très respectables, souvent très salutaires en d’autres lieux et en d’autres lemps, mais pour elle trois fléaux, trois systèmes de compression trois machines pneumatiques.

Elle à subi à La fois le régime féodal représenté par les spahis; le régime autocratique représenté par le pacha, et le régime théocratique représenté par les patriarches de Constantinople.

Dans chaque commune, le spahi, le seigneur terrilorial, qui en cette qualité de seigneur perçoit les dimes sur tous les bestiaux, les fruits, les récoltes et compte strictement les corvées qui lui sont dues par le raia. S'il est absent de son village, c’est par un rigoureux agent qu'il fait recueillir ses redevances et faucher et charrier gratuitement ses moissons. Quand il entre dans son fief, il a bien d’autres exigences. À son avarice, les ümides Bulgares ne peuvent guère résister. À sa luxure,

1 Kanitz. Donau Bulgarien, p. 24.

parfois ils ne peuvent pas même soustraire une innocente jeune fille ‘.

Au-dessus du spahi est le délégué du sultan, le pacha, dont l'autorité est sans contrôle et pour ainsi dire sans bornes. IT prélève aussi sa dime, si ce n’est plusieurs dimes, Il ordonne, quand bon lui semble, le payement immédiat du haratseh?. Il impose aux communes l'obligation de loger et de nourrir quiconque voyage pour le service impérial, ou simplement avec un firman. I assujettit le raïa à des taxes extraordinaires. à des réquisilions en nature, à des corvées désolantes. Pour faire ces corvées, les ouvriers, les laboureurs sont quelquelois envoyés à vingt ou trente lieues de leur vil lage. Pour payer des contributions imprévues, 1len est qui doivent contracter l'emprunt le plus usuraire ou vendre à vil prix ce qu'ils ont de plus précieux”. Celui qui ne peut, à une heure déterminée, satisfaire l'agent du fise voit arriver les soldats qui s'installent à son foyer, fouillent partout, disposent de tout *,

À ces facultés d’exaction, le pacha Joint le privilège d'acheter au taux qu'il fixe lui-même le blé et les autres denrées. Au commencement de la guerre de Crimée un de ces puissants fonetionnaires se faisait livrer pour 90 francs des bœuis qu'il revendait 190 francs aux bons alliés de son souverain.

L'emploi de pacha est très convoité, et il coûte cher. Si les banquiers grecs et arméniens n’en trafiquent plus comme autrefois à beaux deniers comptants, l’heureux

1 C. Robert. Les Slaves de Turquie, t, p. 282.

? Le haratsch, dit Ja Joi, est imposé aux chrétiens comme une peine pécuniaire substituée à la peine capitale qu'ils ont méritée en refusant de se convertir à l'islanisme.

5 Bouée. La Turquie d'Europe 1. HX p. 242.

4 Blanqui. Voyage en Bulgarie, p. AT8.

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PÉTITION POUR LA BULGARIE 8T candidat qui l'emporte sur ses compétiteurs n'en paye pas moins sa victoire, Quand il s’en va avec son harem et sa nombreuse escorte de cavaliers et de valets prendre possession de son poste, il songe qu'il doit amasser de l'argent pour verser un tribut régulier dans les coffres de l'É (at, pour solder les dépenses qu'il a faites dans ses négociations, pour entretenir par des présents Îles bonnes dispositions de ses protecteurs, enfin pour se faire à lui-même une fortune. De là, lesexactions d'autant plus promptes et plus rigoureuses que son pouvoir est plus éphémère. Qu’ importent les plaintes de quelques troupeaux d’infidèles pourvu que le gouverneur vive Selon son rang ct qu'il ait de quoi apaiser, au besoin, les colères du sérail?

En 18957, après les premiers programmes de réformes administratives, nousavons vunous-mêmes,ditM, Bouée, le pacha Mustapha, de Scutari, emportant 5 5 millions de piastres entassées en deux ou trois années el se préparant à en sacrifier une grande partie pour reconquérir les bonnes grâces du sultan ! :

Ce sultan, c'était Mahmoud, qui prétendait corriger les vices de son empire et recevait des épitres orientales qui disaient :

€ Mahmoud est un terrible Alexandre, Le moindre signe de son visage arrêterait les efforts de cent mille Yadjoud (hyperboréen). Un seul de ses gestes écrascrait les émules de Chadad, le monarque de l’ancienne Arabie.

« Sa générosité est telle que les ezux de la mer ne ser vu qu'une cuillerée de ses bienfaits, et les mines de la terre une pincée de ses dons ?, »

1841, M. Blanqui, après avoir décrit avec un

1 La Turquie d'Europe, t. HI p. 222.

? M. Mathieu. La Turquie el ses différents peuples, &. TX, p. 547.

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sentiment de douleur les calamités des Bulgares, raconte la réception qui lui fut faite à Widdin par Hussein pacha, et il dit : î « Pendant toute la durée de notre séjour dans cette ville, Hussein nous fit traiter avec une magnificence royale. L'éliquette, ou pilntôt le préjugé religieux ne lui permettait pas de prendre ses repas avec nous. Il | avait voulu que rien n’y manquäât, comme s'il y avait | assisté lui-même. Les vins les plus exquis de France et | de Hongrie nous étaient versés dans des cristaux de Bohème, et la variété prodigieuse des mets ne saurait | être comparée qu'à leur délicatesse et à leur rareté. Je | ne puis m'expliquer même aujourd'hui, après avoir | parcouru la Turquie tout entière, comment les imienents du vizir avaient pu se procurer dans un tel pays | les éléments de cesfestins de Lucullus. L'argenterie, le linge, l'éclairage étaient à la hauteur du reste. 1 n’est pas jusqu’à nos petits pains de gruau dont le pacha ne Uràt la farhie de Vienne, et je déclare ici, sans manquer de respect à aucune cave française, que je n’ai bu nulle part de vins de Bordeaux comparables à ceux de ce gouverneur de Bulgarie. Nous devons avoir consommé en quelques jours le revenu de cent villages. Mon Tartare prétendait que les miettes tombées de notre table auraient suffi pour le nourrir pendant un mois. »

« J'ai cité ces particularités, peut-être un peu maté- | rielles, pour faire voir à quel degré de splendeur peut ; FT s'élever en Turquie la fortune d’un homme à côté de la | Ke r misère de tous. Si j'en crois les renseignements qui | m'ont été fournis, Hussein pacha possé lait un revenu annuel de 1 500 000 francs, ce qui, en raison du prix élevé de l'argent dans le pays, équivaudrait à plus de trois millions‘. »

. ” Voyage en Bulgarie, p. 157.

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Ce n’était pas assez du spahi, du pacha et de ses satellites pour outrager et appauvrir les Bulgares. Le gouvernement turc les a frappés au cœur en bouleversant leur organisation ecclésiastique. Jadis Tirnovo, leur cité royale, était aussi leur métropole religieuse. Ils étaient fiers de conserver l'indépendance de leur É glise et heureux de célébrer leurs offices dans leur langue nationale. Cette double satisfaction leur a été enlevée ; voici comment :

À Constantinople, près du port, est un quartier triste el sombre, mais riche et célèbre. C’est le Fanar. Là, se réfugièrent, à la dernière heure de l'empire byzantin, ies descendants des Paléologues, des Ducas, des Comnènes épargnés par le conquérant. Il en est qui, dans leur intérieur, portent encore le titre de prince et d'altesse.

Là s’est formée la colonie de ces rusés Grecs, de ces fanariotes qui, en flattant la souveraineté musulmane, semblent vouloir lui reprendre par leurs habiles calculs, ce qui leur a été enlevé par les armes des Bajazet, des Amurat, des Mahomet. Grâce à l’éloignement des Tures pour l'étude des langues étrangères, ils se sont peu à peu glissés comme traducteurs dans les négoclations du Divan. Puisilsont été ses drogmans officiels, très honorés et très influents. A leur savoir diplomatique, ils ont joint les comptes financiers. Ils sont devenus les banquiers de la cour, les hommes d’affaires des ministres et des grands personnages. Enfin on les a vus s'élever à un état de souveraineté. Pendant plus d'un siècle, de 1711 jusqu’à l’époque où éclata l'insurrection de la Grèce (1821), ils ont été les hospodars de la Valachie et de la Moldavie. Ceux qui acquéraient ce pouvoir de régent emmenaient avec eux des affidés qui, d'ici, de là, coopéraient activement à l'exploitation des

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