MA.B1E STUA.HT US
présentait, non-sealement la réaction catholique contre le protesianiisme anglais, mais an ensemble de Goml)inaisona anti-françaises, qai s'appelait au dedans la Ligue, au dehors l'Espagne. Ici le patriotisme et le bon sens de H. de Chantelauze l'ont préserva des eicës où aurait pu l'entraîner sa chevaleresque et savante tendresse pour Marie Smart. Sou dernier chapitre est un modèle de justesse et de sagacité historiques. Eu 1597, notre pauvre France avalises Prussiens; c'étaient les Espagnols. La prépondérance et les prétentions de la maison d'Espagne étaient tout aussi dangereuses pour nous, la veille ou le lendemain de la mort de Harie Sluarl, que peu} rfitre aujourd'hui l'accroissement de l'empire d'Allemagne. Le plus puissant des alliés, le plus redoutable des vengeurs de la reine d'Ecosse, Philippe II, ne visait à rien moins qu'à étouffer l'hérésie, — Dieu sait par quels moyens! — dans le royaume de Harie comme dans celui d'Élisaheth, à faire de l'Angleterre un grand flef au profit de ses courtisans et de ses généraux, puis à se rabattre sur la France que lui aurait livrée la Ligue. Condamnons Elisabeth, maudissons ses crimes, plaignons sa victime; mais n'oublions pas qu'elle eut l'honneur d'associer sa politique à celle de Henri IV; et Henri IV, c'est la France 1
Que reste-1-iI donc à Marie Stuart pour garder intacte cette auréole dont nous n'avons nulle envie d'éteindre un seul rayon? Ohl une bien belle part, la meilleure
peut^tre; la poésie, l'idéal, le drame, le roman, tout ce qui parlu aux imaginations et aux cœurs. Elle est pins poétique, parce qu'elle est plus lointaine; aa moment où on la croit encore controversée par l'histoire, une Huse moins austère s'en empare, et murmure à notre oreille les vers délicieux de Bonsard ou tes pathétiques accents dt; Schiller. Ce qu'elle fut de son Tivanl, elle l'est après Irais ailles; une channeuset Elle a la grâce, elle a le don, elle a le prestige; elle séduit ceux que ses panégyristes ne réussiraient pas h. convaincre. Il lui suffisait d'un regard et d'un sourire pour subjuguer ou fléchir les plus implacables délégués d'Elisabeth. Ce sourira ce regard, n'ont rien perdu de leur mi^^ie; en lisant les documents authentiques, les correspondances inédites qui ont fourni it M. de Chantelauze des arguments d'une victorieuse éloquence, on se sent pris du désir biïarre de la trouver moins innocente pour avoir plus de plaisir à l'absoudra et à l'aimer- De toutes les figures historiques, Marie Stoart est peut-être celle qui justiSe le mieux le mot de H. Villemain ■ : WalterScott est plus vrai que l'histoire. ■ — Elle n'a jamais été plus ressemblante que lorsqu'un romancier de génie, l'arrachant aux chicanes de ses détracteurs et aux rigueurs de ses juges, l'a faite sienne par la franchise de ses sympathies et la fidélité de ses peintures. L'œuvre de H. de Chantelauze n'a rien k cn^dre de ce rapprochement; au contraire! Lorsque le doute atteignait encore certains épiso-
MARIE STUART lit
des de 1& vie de Marie Smart, on se réfngiait dans le roman pour échapper à ces nuages. A pré^nt que j'ai lu H. de ChanCelauze et que je ue doute plus, quel bonbenr de relire l'Abbâ I
20 octobre 1876.
Je retrouve dans mes vieux cartons une letire datée du 5 novembre 1840, qui va me servir, je l'espère, à rajeunir une image bien usée :
• 0, mon ami, quelle horrible chose qu'une inondation, quand elle atteint les proportions inouïes de celle qae j'ai en ce moment sous les yenxi... Figure-loi une plaine magnifique, un horizon merveilleux où la nature semblait avoir prodigué toutes ses splendeurs et toutes ses grâces- Le cadre digne du tableau ; une chaîne de collines boisées qui s'étagent et s'échelonnent jusqu'aux dentelures des Alpines, et dont chaque pli laisse entrevoir ou deviner un massif de chênes verts, une vigne rougie par l'automne, le clocher d'une église, les méan-
dres d'an sentier, les haies vives d'un jardin, les blancheurs d'une villa, les arbres d'une allée; plus près, deux immenses rideaux de peupliers, d'ormeaux, de frênes, d'aulnes, de trembles, qui dessinent, en temps ordinaire, le cours du fleuve et auxquels s'entrelacent de gigantesques lambrusques (labrusca racemis), comparables aux lianes des forêts américaines; une bordure de saules et d'oseraies se baignant dans l'eau transparente; une barque de pêcheur glissant d'une rive à l'autre, tandis que passent dans le ciel bleu les martinets et les hirondelles ; plus près encore, la plaine, aussi pittoresque que si elle avait à se faire pardonner de n'être pas fertile; avec son hameau protégé contre le vent du nord par des groupes d'acacias et de sycomores; avec ses fermes, dont la fumée hospitalière va se perdre dans les brames du soir; avec son joli ruisseau, constellé d'iris et de nymphseas, qui renouvelle chaque matin la verdure des prairies voisines; avec ses enclos rustiques où l'aubépine s'amuse à déshabiller les brebis; avec ses sillons largement creusés par le soc étincelant, et prêts à rendre le bien pour le mal ; dix grains de blé pour une blessure.
» Maintenant, mon ami, voici l'effroyable changement à vue dont je viens d'être le témoin.
» Ce fleuve si beau, si riche, si majestueux, si fertilisanty s'est tout à coup élevé de vingt pieds au-dessus de ses rives et de la plaine. Le bienfaiteur est devenu le
plus furieux des deâtructeurs, le plus dangereux des ennemis. On dirail une de ces forceslaveugles que divinisait l'épouvante des peuples primitits. Cette variété charmanle de formes, de couleurs, de silhouettes et de contours, ces heureuses alternatives de lumière et d'ombre, de massifs et de clairières, de chaumes et de gazons, (le maisons blanches et de toitures brunes, d'ocre [et de cobalt, de topaze et d'émeraude, tout a disparu,'tout est submergù sons nne masse jaunâtre, bourbeuse, houleuse, dont le niveau donne l'idée de l'uniformité dans la mort et de l'égalité dans le néant. Sous an ciel bas, sinistre, spongieux, où courent, fonettés par le vent du sud, des nuages noirs, pareils aux visions du ciel Scandinave, cette espèce d'avalancbe horizontale roule incessamment des ballots de soie, des tonneaux de vin, des troncs d'arbres, des cadavres d'animaux, des meules^de foin, des paquets de liage, des;;matelas, des berceaux, des charrues, des attelages, tous les trésors de la . vie rurale, tout le luxe du fermier riche, tontes les ressources du travailleur pauvre. Çà et là, on aperçoit quelques bateaux de sauvetage essayant d'aborder ' les maisons envahies ou de recueillir les épaves, et repoussés par la violence de courants. Au-dessus de ces scènes de désolation et de terreur, plane une immense rumeur, confuse, indérmissable, faite des mugissements du neuve, des murmures de la cafale, du tintement des cloches d'alarme, de l'écroulement lointain des gran-
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ges et des digues» de Taboiement des chiens en détresse, du craquement des peupliers déracinés, de la secousse imprimée aux ponts de fil de fer, et surtout du cri désespéré de milliers de créatures vivantes, qui implorent la miséricorde de Dieu. Ce qui rend ce spectacle plus poignant encore, c'est la pensée des lendemains. J[iOrsque ce torrent gigantesque redeviendra fleuve, quand ces eaux turbulentes s'écouleront, laissant à nu les traces de leur passage, on sera glacé de stupeur et d'effroi en mesurant tout le mal que peut faire, ds^s l'espace de vingt-quatre heures, une de ces insurrections des éléments, une de ces révolutions de la Nature. Des tas de sable et de gravier, des troncs gisants dans la boue, des pans de murs en ruines, des toits effondrés, des trous béants, des champs ravinés, des jachères changées en grenouillères, des étables vides, des jardins méconnaissables, môme pour leurs propriétaires, des mères pâles et amaigries, se demandant avec larmes qui nourrira leurs maris, qui habillera leurs enfants; partout l'image de l'irréparable, le communisme des décombres, du désespoir, du dénûment et de la misère : voilà, mon cher ami, ce qui va remplacer le riant tableau esquissé tant bien que mal dans ma première page. »
Je sais ce que vous allez me dire. Rien de plus suranné, de plus centenaire que les comparaisons entre l'inondation d'un fleuve et le débordement d'un peuple. Aussi, n'est-ce pas politique que je prétends vous parler.
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mais littérature. La démocratie dans le roman, faisant suite à ia bourgeoisie inlelligente, lectrice et admiratrice d'Eugène Sue, de Balzac, de Frédéric Soulié, d'Alexandre Dumas, de George Sandl Le clan des conteurs radicaux el communards, commandé par te généralissime Zola, discipliné par les capitaines Ërckmann-Chatriau, nourri et abreuvé par la cantinière Gagneur 1 Le débordement du feuilleton à un sou, colporté de village en village, et répétant sur tous les tons : Plus de soldat! plus de prêtre! plus de capitaux ! pins de consommateurs! plus de riches I S'il y avait un Dieu, — mais il n'y en a pas! — Buifenoir serait son prophète! Un sou, braves gens! cinq centimes, pas un liard de pins, pour vous rétablir dans vos droits, ponr vous rendre à votre dignité naturelle, pour vous timbrer et vous affranchir, pour vous enseigner que vous êtes des imbéciles si vous continuez à servir votre pays, à vous battre, à prier, à payer vos contributions, à travailler au proHt des oisifst En vérité, il ne faudrait pas avoir un sou dans sa poche, pour se refuser le plaisir d'apprendre les secrets de votre grandeur el de votre opulence futures! Un sou, bons villageois, c'est pour rienl' Allons! faites-vous servir! Venez avec moi jusqu'à la ville voisine, et contemplons ensemble les affiches étalées sur les murailles, l'esprii français mis au pied du mur! Ça monte! ça monte 1 Le roman contemporain est déjà à huit mètres au-dessus de l'étiagel J'ignore s'il est compromis; mais
je suis sûr qu'il est affiché 1 Lisez le Peuple! Lisez la TVtbune! Lisez le Bien public! Lisez Y Égalité! Et le Ralliement! £t le Petit Lyonnais! Et les Droits de F Homme! Et le journal-Naquet! Et le journal-Bouquet) Et le journal- Floquet! Et le joumal-Bouchet! Et le journal-Ordinaire, encore plus extraordinaire ! Voulez-vous le Roman d'un prêtre? c'est le plat du jour, un plat savamment composé d'arsenic, de champignons, de morphine, de nicotine, d'antimoine et d'huile de la Roquette. Si, après l'avoir savouré, vous rencontrez une soutane, vous saurez ce que vous avez à faire ! Aimez-vous mieux la Croisade noire ou la Chair à canon ? de cette même dame Gagneur, bienfaitrice de l'humanité? Ces titres vous disent assez clairement ce que vous avez à gagneur — non, à gagner — dans ces fortifiantes lectures. Chair à canon, c'està-dire l'art d'absorber ceux du marchand de vins en se garant de ceux de M. Krupp; Croisade noire, ou, en d'autres termes, guerre d'extermination, d'oppression et d'abrutissement déclarée par les hommes noirs (de Déranger), à l'innocente clientèle de la dame Gagneur, trois fois nommée et renommée !
Préférez-vous VAssommoir? ceci est une autre guitare; l'alliance du style savant avec le roman populaire — je ne dis pas populacier, par égard pour la galerie. Vous y assisterez à un combat de blanchisseuses attaquées sur leurs derrières, auprès duquel les batailles homériques ne sont que chiquenaudes et pichenettes. Au lieu de les
prier de repasser, le romancier démocratique et social ne les a pas même engagées à laver leur linge sale en Tamille, et, si la critique lui donne un savon, il répondra Hèrement : < le m'en lave les mains I Chaque pain de ce savon-là m'assure cinq cents lecteurs de plus! >
La littérature pariétaire l Elle n'est plus dans les salons, ni dans les bibliothèques, ni dans les cabinets de lecture, ni dans les Revues, ni dans les livres. Rome n'est plus dans Bome; elle est toute ou règne le suffrage universel; dans ces grands carrés de papier qui varient de l'écarlate au sang de bœuf, el qui parlent si puissamment à l'imaginaCion de Jacques Bonhomme. Qu'en dites-vous, messieurs les bourgeois, messieurs les lettrés, les raffinés, les délicats, les éclectiques, les parlementaires, les opportunistes du feuilleton et du roman? Sentez-vous que ça entre? Trouvez-vous que fa monte, comme montaient, l'autre soir, toutes nos rivières du Sud-Ouesl? Ëtes-vou.'i, en style Giboyer, assez collés au mur? Jadis, dans votre beau temps, vous n'aviez pas assez de sarcasmes pour faire justice de nos pruderies!... Attaquer Déranger! un si bon homme I un si grand poète! un si excellent citoyen! Maintenant, il ne s'agit plus de Béranger, de son lait de poule, de son bonnet de nuit, de sa gentille Lisette, de son Sénateur, de son Yvelot, de son bon Dieu à la fenêtre, de ses ingénieuses malices aux dépens des jésuites, du jour des Morts et de l'Ange gardien. Grâce aux afîluents démocratiques, radicaux et
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communards, la chanson a tellement grossi qu'on n'aperçoit plus un seul des cheveux blancs de cette tête vénérable. Quel progrès I quelle crue ! Écoutez ceci, le chefd'œuvre du moment , YAmant d'Amanda de la librepensée en goguettes, estampillée par M. de Marcôre :
Les pèlerins vont en troupeau Vers les fontaines saintes; Les femmes...
Mais non! un hoquet de dégoût arrête ma plume au moment où elle allait se hasarder dans cette ordure. Sous la dictée de nos seigneurs et maîtres, la chanson n'est plus de la chanson, mais de l'émétique.
Et le roman ! car j'allais oublier que c'est spécialement à lui que je m'adresse. Quelles huées quand on essayait de demander timidement si la société des riches et des
heureux n'aurait pas un jour à se repentir de ses complaisances pour les élégants sophismes de George Sand, pour les doucereuses inventions d'Eugène Sue, pour les digressions humanitaires de Victor Hugo, pour les singulières créations de M. de Balzac I Et plus tard, lorsque parurent les brutales histoires de M. Gustave Flaubert, les hardiesses erotiques de M. Ernest Feydeau, les raffinements réalistes de MM. de Goncourt, quel touchant accord, parmi les beaux esprits et les mondains de haut bord, pour fêter ces prologues d'une dissolution sociale, ces héros de l'adultère glorifié, du vice élégant, de la
corruption snbtile, du crime gouaillenr, de l'alcôve et du boudoir, de l'atelier et de la mansarde, du salon et du bague, et pour bafoner les oiseaux de mauvais augure qui troublaient de leurs cris lugubres ou de leurs prédictions sinistres ces divertissements sans conséquence, ces curiosités de dilettante athénien, ces plaisirs de l'imagination émancipée par la fantaisie! Eh bien I maintenant, 1b feuilleton à un sou recueille ce qu'a semé le jouraal à quatre-vingts francs. L'électeur de Caivinhac et de Buffenoir, de Naquet et de Duporlal, le paysan perverti, le cocher de fiacre, le garçon de café, l'ouvrier réfractaire , ie marchand de contre - marques, le vendeur de bouts de cigares, le pilier de cabaret, le repris de justice, l'hôte des carrières d'Amérique, l'insultear des sergents de ville, le voyou de toutes les provenances, le surnuméraire de toutes les barricades, l'hooune des industries véreuses, tarées, louches, faisandées, interlopes, font leurs délices de ce qu'ont étourdiment préparé les beaux messieurs et les grandes dames, itodln et le Chourineur, Vautrin et de Harsay, Claude Gueux et Gavroche, Rodolphe et Jean Valjean, Bénédict et Consuelo, Fanny et madame Bovary, Bastignac et Mameffe, sont les devanciers et les ancêtres des personnages immondes que le journal démagogique charge de populariser ses poisons et de distiller son Sel. Que dis-je? Ils ont deux lignées ; l'être Actif qui enseigne au lecteur plébéien tout ce qu'il faut savoir pour en finir
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avec la propriété, la religion, le capiul et le gendarme ; et l'individu en chair et en os, n'attendant plus qu'une occasion propice pour pratiquer ces maximes, réaliser cet idéal et s'inspirer de ces modèles.
Hëlasl que dirait Sainte-Beuve, le plus spirituel de ces imprévoyants, de ces inconséquents et de ces coupables ? Que dirait-il, lui, qui, en 1843, a l'aube de la République de Lamartine, de François Arago et d'Armand Harrast, annonçait déjà l'avénemont de la grossièreté et redoutait de voir cette Révolution girondine emporter, — c'est son expression, — ce qui noua restait encore de la Princesse <k Cfdves? Lorsqu'il oubliait de faire maigre le vendredi saint, lorsqu'il célébrait les perfections de madame Bovary et de Fanny, quand, de concert avec son ami Mérimée, i^mu^murait à demi-voix ou écrivait en pattes de moucbes : > Le plus ennuyeux c'est le catholicisme! Qu'ils sont ennuyeux avec leur pouvoir temporel! Ils nous assomment, ces détracteurs de Voltaire avec leur éternelle Pttcelle! > — prévoyait-il, le digne bomme, qu'il aurait un héritier, que cet héritier s'appellerait Durand, que ce Durand serait député, et que ce député le continuerait en s'écriant : • Le prêtre enrégimente les femmes, depuis les maritomes jusqu'aux grandes dames, sans que toujours son excessive charité lui permette de distinguer et exclure les vieilles paillardea en retraite, et, à meilleure raison encore, les jeunes paillardijies pseudorepentantes... Il oublierait plutôt vingt fois de réciter
son bréviaire qae de baver sur les républicains... ■ Les amateurs d'équations auraient beau jeu. Ce brave législateur Durand — qne nul ne sera tenté de surnommer Durant la messe, — est à l'auteur des Nouveaux Lundis et des Lettres à la Princesse, ce que le roman communard, étalé aurercle-chaussée des journaux de l'intransigeance, est à ces attrayants récits où des couteaux emmanchés d'or et de platine et artistement ciselés sacrifiaient sans cesse le devoir à la passion, la discipline à la révolte, la règle au caprice, l'autorité à l'anarchie, l'inlérêl social à l'orgueil individuel, le sens commun au paradoxe, la vérité au mensonge, la vertu au vice.
Il s'agit bien, vraiment, de fa Princesse de Clèves! Madame de Lafayette serait tout aussi étonnée de ses successeurs que M. de Lafayette devrait Mre consterné de son ouvrage. Nous sommes si loin de ces délicatesses et de ces élégances, que nous n'en demanderions pas tant. Volontiers nous consentirions à nous rabattre sur les piquantes esquisses de Charles de Bernard, les poétiques rêveries de Charles Nodier ou les honnêtes imaginations de madame Beybaud. Il n'est plus question de savoir si madame de Hortsauf convertira au platonisme Félix de Vandenesse, si Hontriveau flairai par vaincre les scrupules de la duchesse de Langeais, si la belle Mercedes obtiendra le pardon de Monl&Cristo, si la duchesse de Lncenay payera les dettes du beau Saint-Rémy, si Milady sera châtiée par Athos et d'Artagnan, si André se décidera à
éponser Geneviève, si Frédéric sera fldële à BernerixtD, si Stenio devinera les énigmes de Lélia, si le marquis du Villemer fera le bonheur de Caroline, si Bernard Staiiiply fléchira l'orgueil du marqnis de la Seiglière. Chevaleresque on passionné, platonique ou sensuel, virginal ou libertin, naïf ou madré, heureux ou malheureux, audacieux ou timide, clandestin ou de grand jour, légiiimc ou coupable, chrétien ou païen, citadin ou rusiique, douanier ou contrebandier, braconnier ou gardenïhasse, l'amour était, à votre choix, le dieu, le roi ou le priisident du roman d'autrefois et du roman d'hier. Il l'animait de son souffle, il réchauffait de ses ardeurs, il lu grisait de ses ivresses, U l'égayait de ses joies, il l'attristait de ses douleurs, il l'illuminait de ses clartés, il le peuplait de ses chimères, il l'ensorcelait de sa magie. A présent, la Muse du roman démocratique et Févoluiioiinaire, ce sera la haine, la haine implacable, en&évrût;, satanique, contre tout ce qui représente un droU, une loi, un frein, un culte, un lien; la haine de la fimlc contre l'élite, du miasme contre l'air pur, du bas-rond contre le sommet, de la boue contre le balai, de la quantité contre la qualité. Comme ses inspirateurs et ses patrons, il affectera un amour hypocrite pour l'humniiité en général; en détail, il détestera et dénoncera aus insuites et aux furies populaires tous les gardiens, sacrés on profanes, de la société en péril, en deuil on en ruines. Au villageois il dénoncera son curé, à l'ouvrier son X""- 8
bourgeois, au domestique son maître, à l'enfanl son instituleur, au fermier son propriétaire, à l'employé son supérieur, an mendiant sou bienfaiteur, au soldat son clief; à loutes les variétés de l'obéissance nécessaire il prêchera toutes les formes de la rébellion brutale. A l'un, il dira que les prêtres lui parlent de Dieu pour le retenir en tutelle ou en servage; à l'autre, que les capitalistes s'engraissent de ses sueurs, de son travail et de sa misère; à c«lu)^i, que, quand ila payé ses fermages pendant un certain nombre d'années, la terre lui appartient; à celui-là, que ses généraux, d'accord avec le gouvernement et peut-être avec l'ennemi, s'amusent à le faire tuer pour le plaisir, pour récolter après la bataille des pensions et des cordons. Ainsi de suite. Pour ajouter à l'attrait de ce cours familier de littérature, on l'entremêle de Causes célèbres, et l'on a soin de choisir celles où des hommes du peuple, victimes d'une intrigue nobiliaire ou sacerdotale, sont accusés d'un crime commis par un duc ou un marquis.
Ce que peut devenir, à la longue, une nation invitée chaque matin, par l'afflche, le kiosque et le crieur, à ce déjeuner démocratique et romanesque, quelle résistance elle peut opposer à ce travail incessant de décomposition sociale, ce qui peut lui rester de vigueur, de patriotisme, de dévouement, de foi, de courage aux heures de crise et de péril, ce n'est pas à moi de vous le dire, si vous ne le devinez pas. — Il n'y a pas de Dieu ; donc.
je suis une dupe si je me résigne à pâtir ici-bas, à accepter l'inégalité des conditions et des fortunes. Le prêtre est mon véritable ennemi; donc, je vais Tinsulter, et, au besoin, en faire un otage. Tai plus de droits sur la terre que je cultive que ceux qui la possèdent par (acquisition ou par héritage; donc, je vais les expulser, et, s'ils insistent, les supprimer. La guerre a été ipventée par les grands pour se débarrasser des petits et les immoler au profit de leur ambition et de leur orgueil; donc, je vais refuser de marcher, d'obéir, de me battre, et, s'ils veulent guerroyer encore, tant pis pour euxl suivant que je serai de bonne ou de mauvaise humeur, je me hâterai de les coffrer, ou je les laisserai se débrouiller seuls sous le sabre des uhlans ou des cosaques; en quoi je me montrerai le lecteur assidu, le fidèle prosélyte, le disciple reconnaissant de mes chers romanciers, de mes infaillibles précepteurs, de MM. Erckmann-Ghatrian, de madame Gagneur, de leurs dignes émules, et des journaux radicaux dont le titre m'enchante, dont l'affiche me sollicite, dont le feuilleton me moralise, qui ne me coûtent qu'un petit sou, et qui, trois cent soixante-cinq jours par an, me redisent, sur le môme air, le môme refrain. Car, il faut être juste, et savoir proclamer, chez ses adversaires, les qualités dont on manque. Quel ensemble! quel accord! Une vraie symphonie en rouge majeur! Gomme ils s'entendent! Gomme ils se soutiennent! C'est à faire croire que nous sommes perpétuellement en foire.
Quels exemples ils Dons offrent! quelles leçons ils nous donnent! Un détail entre mille. Des journalistes conservateurs ou monarchistes signalent, preuves en main, VHistoire du Plébiscite comme une œuvre essentiellement prussienne, comme un crime de lës&patriotisme, comme une insulte à l'année française et â la France... Aussitôt, l'ordre arrive à tous les petits journaux communards d'avoir à suspendre leurs romans en cours de publication, ■ et d'annoncor avec fanfares le chef-d'œuvre des romans HATio.NAUx, des Fomaus PATRIOTIQUES, l'Histoire du Plébiscite ! A l'heure où j'écris, Lyon et Marseille, Toulouse et Bordeaux, Avignon et Saint-Étienne, Nîmes et Montpellier, Valence et Moutauban, avec embranchement sur les villages, — se délectent de celle noble prose dont nousvousparlionsl'autre jouret qui désarme la France — hélas, sans la faire rirel
Oui, c'est un exemple qu'ils nous offrent, c'est une leçon qu'ils nous donnent, et nous n'en profitons pas. Un homme d'esprit a dit que ce que nous réussissons le mieux, t'est l'enterrement; il aurait pu ajouter : l'isolement. Nous avons le génie du fractionnement, du morcellement, de l'a parte, de Téparpillemenl et du triage. Vaincus, harcelés, menacés de tontes parts, nous ne savons pas même nous soutenir et nous eatr'aider. Si l'un d'entre nous se met sur les. bras une querelle, les plus proches voisins ferment immédiatement leur fenSlre, de peur d'être cités comme témoins. Si un autre entreprend
une œuvre honorable, courageuse, patiente, sans autre ambition que de rappeler quelques vérités utiles et da sauver quelques débris du nauh'age, il éprouve ceite poignante sensation du délaissement à laquelle on préférerait, en certains moments, l'épigramme, la huée ou l'invective. Il devine que sa parole n'a pas d'écho, qu'elle expire mélancoliquement dans le silence et le vid^. Il sent vaciller dans sa vieille main le telum imbelUe sine ictu; il est forcé de se dire que la plupart de ses amis, prêts à lui donner un million, — qu'il ne leur demandera jamais, — oublient, chaque semaine, de dépenser quinze centimes pour avoir l'air de le lire. Si ce vieil entêté essaie de pratiquer, ses maximes; si, de temps à antre, il risque quelques honnêtes histoires dédiées aux honnâte? gens, c'est bien pisi Piaturellement, on le traite d'ennuyeux; on se moque de sesConfes moraine, qui ne sont pourtant pas ceux de Marmontel; — et personne ne ri'clamel...
Est-ce à dire que nous devions, suivant une expressinn vulgaire, jeter le manche après la cognée ? Non. Notre devoir est de lutter jusqu'au bout, alors même que la lutte est inégale et la défaite certaine. Cette marée montante, ce débordement démocratique de la littérature et du roman nous eifraie et nous consterne, mais aussi nou^i j Qstifie. L'événement réalise ou dépasse chacune des prcvisioDS douloureuses, des appréhensions instinctives, que, en des temps plus heureux, ou qualifiait de radota' X'— • 8.
ges. L'absienlion n'est pas meilleure en matière littéraire qu'en matière électorale, et la triste certitude d'avoir ea trop raison ne saurait être on prétexte pour cesser de raisonner. Cherchons donc, aa milieu de ce chaos, si nous ne découvrirons pas quelques ouvrages dont il soit possible de parler en bonne compagnie.
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