ANANAS
J'ai reproduit ces mauvais coups de crayon, parce qu'ils s'accordent assez bien avec l'impression que me laisse, après une rapide lecture, le premier volume des Mémoires de Philarète Chasles.
Cette impression est profondément triste; elle est encore plus instructive. Voici un homme merveilleusement doué, aristocrate d'esprit, de goût, d'habitudes et de langage. Il possède à un haut degré les facultés qui conviennent le mieux à notre époque troublée, curieuse et blasée: le don des langues, la promptitude des aperçus, le talent d'assimilation, l'observation vive et pénétrante, le savoir sans pédantisme, l'art de saupoudrer d'ides neuves un sujet rebattu, d'initier le public aux conquêtes intellectuelles et littéraires de l'élite ; le mouvement, la verve, la couleur, le style, le contraire du renfermé^ le contraire de la constipation janséniste de M. deSacy; tout ce qui assure, de nos jours, la supériorité de la Revue sur le gros livre. Il eet brillant, attrayant, entraînant, étincelant ; — et, avec tout cela, que rencontrons-nous dans ces Mémoires? Les représailles, quelque-
fois éloquentes, gouvent coupables, d'une vie manquée, i d'une âme ulcérée, d'nne intelligence aigrie, attribuant
à l'injustice des bommes, à l'abaissement des consciences, ' à l'afTaissement des caractères, ce qu'elle devrait ex-
[ pliqner par ses propres Taules; refusant de comprendre
que, si le hasard a une large part dans les affaires et les 1 destinées humaines, il existe pourtant de grandes lignes
r que l'on ne peut rompre sans s'égarer, de grands devoirs
I auxquels on ne peut faillir sans se déclasser. C'est que
i le fond moral a fait défaut sous ces éclatantes surfaces.
f II était d'autant plus [nécessaire que Pbilarëte Cbasies,
'. fils de régicide, élevé suivant les dogmes du paganisme
républicain, disciple passionné de cet absurde Jean- ' Jacques, aurait eu à revenir de plus loin, à remonter de
\ plus bas, à 4écbirer d'un effort plus énergique le voile
" sanglant qui lui cachait la vérité et la lumière. Il ne l'a
pas fait; il n'y a pas songé. 11 lui a semblé plus commode d'accepter son éducation et sa naissance, combinées avec son scepticisme politique, comme un brevet d'originalité, de s'abandonner aux courants de la vie parisienne, d'envelopper dans un spirituel éclectisme le travail et le plaisir, les gouvernements et les opinions, les hommes et les œuvres, la dépense et la dette. Vivant au jour le jour, - : habitué du Café de Paris et du foyer de l'Opéra, âip&ot
^ et soupant côte à côte avec les victimes de son humeur
satirique, frappant ou égratignant à droite et k gauche, t il a été, en littérature et dans le monde, ce qu'étaient,
UN DÉCLASSÉ DE PREMIERS CLASSE I4S dans les guerres du moyen âge, les chefs de compagnies franches.
Origine révolutionnaire, éducation païenne, refus ia réagir contre ces antécédents funestes, absence de fonds moral, chagrin de manquer tour à tour le succès de vogue et le succès d'estime, aversion pour la ligne droite, perpétuel conflit d'une nature avariée avec les dehors el les prétentions d'un redresseur de torts politiques el littéraires, indépendances de l'esprit gâtées par les servitudes du désordre, émotion sincère, mais fugitive, sans cesse démentie par les entraînements de l'imagination ou les tyrannies de l'inconduite, naufragé se soulevant de sa planche pour montrer le poing aux matelots rentrés au port, il y a eu de tout cela dans la problématique carrière de Philarèle Chasles; il y a de tout cela dans ses Mémoires.
En les lisant, j'étais poursuivi par le souvenir de ci^ distique à rimes millionnaires, commis en son honneur par un poète du Parnasse ou du Pamassievlet contemporain:
K Vous y verrez auasi ce cbarmant Philarèle Qu'ao BeniJ de l'Institut toujoars unfiJ arrête]...»
Hélas 1 ce fll, qui n'est ni d'or ni de soie, qui sert rarement à coudre les habits brodés, que le suffrage universel a soin de laisser à l'écart quand il s'agit de faire jouer les marion net les électorales, parlementaires et ra-
dicales, il a un nom, et, quoi qu'on die, un cerlain rôle dans le monde. C'est lui qui a coustammenl arrêté H- Emile de Girardin au seuil des ministères ; c'est lui qui justifie, dans un temps comme le nôtre, l'orgueilleuse ambition de n'Sire rien; c'est lui que nous sommes heureux de retrouver au revers de noire redingole râpée, quand le huit-ressorts de M. X... ou de madame Z... éclabousse notre parapluie; c'est lui qui fait prérérer par les honnêtes gens, les honnêtes femmes et les honnêtes filles, le drap au velours, la mousseline aux dentelles et le silence au bruit. C'est lui qui, depuis sis ans et surtout depuis huit mois, nous console d'avoir pour vainqueurs et pour maîtres des hommes à qui il est plus facile d'usurper une dictature, d'escamoter un portefeuille ou de perdre une province que d'obtenir notre coup de chapeau. Son nom est si long, qu'un aimable académicien en a fait cinq actesd'une comédie. Il s'appelle LA CONsmÉRATION.
A présent, comme on ne peut pas toujours dogmatiser, moraliser et ratiociner, je serais bien sot, sous prétexte que Fhilarëte Chasies a manqué sa vie, de prétendre qu'il ail manqué, dans ce premier volume, ceux qu'il a visés, et de manquer moi-même celte rare occasion d'écrire, sans bourse délier, un feuilleton três-piquant et très-amusant. En pareil cas, avec un tel homme et un tel livre, les critiques les plus judicieuses ne valent pas les citations.