‹ Nouveaux samedis (volume 2)Chapitre 16 sur 44 · UN DÉCLASSÉ DE PREMIÈRE CLASSE · texte numérisé non relu

UN DÉCLASSÉ DE PREMIÈRE CLASSE

Mon spirituel confrère Dancourt a fort heureusement découpé dans les bonnes feuilles les portraits de M. Véron, d'Eugène Scribe et de mademoiselle Rachel. Ces portraits à Teau-forte, à Temporte-pièce, au picrate, sont merveilleusement réussis; et cependant, que de réserves à faire l Passe encore pour Véron, quoique Philarète Chasles ait trop oublié qu'il avait été son obligé lors de la fondation de la Revue de Paris; mais Scribe! mais Melpomène! Qui reconnaîtrait dans « ce Faublas calculateur, > dans « ce bon type de commis, de chef de bureau ou de marchand de second ordre, • dans c ce galant homme que Ton préférerait douanier, prestidigitateur ou pharmacien, > — le prodigieux inventeur de qui Charles Magnin (un vrai critique, celui-là I) me disait un soir: < Il ne m'est pas prouvé que les vaudevilles de son bon temps ne soient pas supérieurs au Caprice et à Fantasio, > — le magicien qui a tenu au bout de sa baguette trois générations amusées et charmées, le librettiste sans rival, que regretteront toujours les compositeurs et les artistes des théâtres lyriques ?

Et Rachel ! Philarète Chasles ne l'avait donc jamais vue dans Ifontme, dans Pauline, dans Esther, dans Bérénice ? Quand il nous dit: « Le fade de Racine était corrigé; le régulier devenait naturel; l'hémistiche hurlait; la nme plate bondissait ; l'alexandrin sur ses douze pieds se tordait; elle rejetait (la sublime sauvage! ) Racine dans le moule de Shakspeare, etc., etc., etc. ; » autant de mots.

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autant de contre-vérités, que l'on dirait échappées à un accès de fièvre chaude. Ce qui fit l'immense succès, le succès légitime de Rachel, c'est que, arrivée au moment où le romantisme avortait, où le public et les lettrés étaient dégoûtés du faux, de l'emphase, de l'exagération, de la falsification des sentiments, des passions et des caractères, traits distinctifs et décisifs du théâtre de M. Hugo et de son école, elle rétablissait l'alliance de l'idéal et du vrai; elle réintégrait le génie, l'art, le théâtre français dans leur glorieux domaine, dans leurs qualités véritables; la sobriété, la correction, la proportion, la mesure, le goût, l'harmonie, le sens exquis des nuances, la justesse et la délicatesse des tons. Elle leur restituait leurs lettres de noblesse, égarées sur la table de Lucrèce Borgia, dans le trousseau de clefs d'Angelo, dans la chambre d'auberge d'Antony, sous le fichu de Marion Delorme, dans l'oratoire de Marie Tudor ou dans la tour de Marguerite de Bourgogne. Elle prouvait que, s'il y a des ouvrages que dix ans suffisent à vieillir, il en est d'autres que deux siècles rajeunissent. Jamais actrice ne fut moins Shakspearienne que Rachel. Maintenant, que l'instrument fût souillé, qu'il eût traîné dans les carrefours et les lieux suspects, que nous importe à nous, public, si la musique était divine ? La vie privée ne nous appartient pas; celle-là, d'ailleurs, commence à s'effacer dans le lointain; et puis, la grande artiste, morte à trente-sept ans, ne l'a-t-elle pas assez expiée?

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Par bonheur, l'impitoyable portraitiste se radoucit quelquefois, et, par cela même qu'il flatte peu ses modèles, il n'en attrape que mieux la ressemblance. Vous vous souvenez du beau portrait de Benjamin Constant, par M. Paul Thureau-Dangin. Mais M. Thureau n'était pas né, quand l'auteur d'Adolphe est mort. Il ne pouvait le peindre que par tradition, d'après le témoignage de ses anciens. Philarète^Ghasles avait fréquenté, coudoyé, observé Benjamin Constant, et bien souvent, je le crains, il s'était assis à ses côtés en face des croupiers de Frascati. Voici son médaillon ; il est de^main de maître :

< — Qu'on imagine un grand corps fluet surmonté d'une petite tête pâle, que couronnait l'auréole de vastes cheveux, jadis blonds, grisonnants maintenant, d'une teinte marron singulière, mêlée de soies pâles, blanches et jaunâtres ; une longue redingote également marron ; dans la démarche une langueur, dans les yeux bleus une douceur, dans la voix une indifférence, dans l'accent une monotonie, dans les paroles un dégoût sans dédain, et dans le cours des idées un affaissement élégiaque, critique, énigmatique, gracieux, comme au bout de tout par la voie de la lassitude. De l'ascète et du gentilhomme; de l'ascète épuisé par le désir des voluptés et par la mortification de l'impuissance ; du gentilhomme qui proteste contre la noblesse... Il protestait contre le protestantisme même, jouait énormément, suait l'ennui, et s'ennuyait de son ennui. Tout était vide chez lui, excepté l'admira-

ble cerveau; clarté sans foyer, vaste lomière sans chaleur, c<!lie négation vivante était devenue presque religieuse, tant elle était convaincue. Le dix-haitiëme siècle n'a pas eu d'eipr^ion plus critique de ses illusions détruites. Il m'expliquait toute la génération de Byron. d'Obermann, de Sbelley, des énervés et des désespérés. Homme supérieur et énigmatique qui a couronné sa vie par une lâche abdication eu faveur de Napoléon aux CentJoors. La froideur de son àme et le néant de ses sens glacés l'ont maintenu à l'état d'avorlement public qui signale le népusculede notre époque...? »

A ce dessin d'Hogartb opposez, dans une gamme plus douce, cet ivoire d'Isabey:

I — J'ai connu madame Lenormanl et un peu madame Récamier. [Assommants étaient leurs salons; à force de coquetterie et de fadeur concertée, ils tombaient dans la platitude. L'afféterie monarchique, religieuse et élégamment pincée qui y régnait et que dominait l'ombre majestueuse de Chateaubriand, idole vivante, reléguée dans un coin, sur un autel, était un peu corrigée par certaines lueurs de naturel, de passion et d'énergie, surtijul par le caractère simple de la maîtresse. N'ayant point de passions, et n'en étant pas même susceptible par suri organisation physique, elle n'aimait qu'à plaire, ec elle y arrivait merveilleusement, en écoutant toujours, ne posant jamais, s'oubliant toujours, ne mentaiii jamais, et ne connaissant ni euvie, ni jalousie, ni

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ambition, ni haine. C'était une vraie rose blanche, avec un peu d'incarnat doux et une faible nuance d'affectueuse tendresse au fond de la corolle; grande, bien faite, toujours en blanc, l'œil fin et doux, pas de gestes et pas de gros langage; elle exhalait comme un parfum moral de délicate simplicité qui faisait son charme. L'âme était douce, l'esprit fin, le corps admirable et toujours virginal par un défaut ou un don de la nature. Autour d'elle mille intrigues. Toutes les âmes d'alentour hurlaient, se contournaient, brûlaient et s'agitaient comme des damnés. La sienne, calme, compatissait. Toutes les vanités se torturaient et se démenaient dans la rage, le regret ou la haine. Elle mettait la sienne à les consoler, même les plus âpres, comme Chateaubriand; même les plus hargneux, comme Laharpe. Elle était supérieure par cette divine absence des vice^ généraux et des violences, comme la colombe blanche est la première, parce qu'elle est sans couleur. Madame Récamier était femme, très femme. Étourdie, coquette dans ses parures, légère dans ses goûts, incapable de sérieux, de véhémence et même d'application, elle était vraie dans son étourderie, vraie dans ses futilités, agréable toujours, touchante surtout dans son intérêt pour les autres... La femme physique n'existait point chez cette créature étrange, et la femme intelligente n'en avait que plus de nuances fines; la femme morale qui n'avait ni matériel, ni famille aimée, ni enfant, ni frères, dirigeait sur d'autres points

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ses maternités inemployées et ses tendresses disponibles. On peut dire qne le vieux Ballanche fat son flis moral, et Ampère aussi. De Chateaubriand invalide elle Ht son père: des denx Montmorency ses frères bien-aimës, et de madame de Slaèl sa mère adorée. Une société parvenue aux dernières limites de l'artiOciel pouvait seule réaliser ce prodige multiple, auquel servait de centre une créature excellente, incapable d'enfanter ni d'aimer d'à-

Et madame Delphine ûay de Girardinl • C'est de Delphine (l'absnrde roman de madame de Staël), que date la prétention des émancipées prétention artilicielle, fausse et ridicule qui a taché, sinon souillé, quelquefois flétri, toujours rendu ridicules presque toutes les femmes de mon temps. Ce faux, cet artifice, ce mensonge, cette exagération des forces ont marqué toute la vie et tout le talent de Delphine Gay, devenue madame de Girardin; larg« beauté blonde à la passion brune et ardente; fortes épaules qui ont simulé la délicatesse; esprit fin et facile qui a cherché le spontané; versification aux tresses blondes et aux rimes douces qui a cherché les essors violents. Tout cela d'ailleurs bien imité, apparent, vraisemblable, à l'efTet. Il reste à peine un vers de ce poète en cbrysocale, à peine un paragraphe de ce moraliste eu filigrane. •

Rien de plus exact et de plus définitif. Voilà pourtant la Temme qui a épuisé l'encens de toute une génération

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