‹ Nouveaux samedis (volume 2)Chapitre 18 sur 44 · TROP DE VERTU M · texte numérisé non relu

TROP DE VERTU M

12 QovembM 1S76.

Jo viens, cher lecteur, de terminer un poëme épique ea prose, sur lequel je voudr&is avoir votre avis. En voici la première page :

• Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. Dans sa douleur, elle se trouvait malheureuse d'èlre im mortelle. Sa grotte ne résonnait plus de son chant. Les nymphes qui la servaient n'osaient lui parler ; elle se promenait souvent seule sur les gazons fleuris dont un printemps éternel bordait son île. H&is ces beaux lieux, loin do modérer sa douleur, ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir d'Ulysse, qu'elle y avait vu tant de fois auprès d'elle... »

Ici VOUS m'arrêtez net, et vous me criez ; ■ Quelle est

celtedéteslable plaisanterie? Voua noos présentez comme vôtre la prose de Fénelon. > Uél qui prétend le cnntraire ? Resle à savoir, comme répondait ea pareil cas H. Deschalumeaax, reste à savoir qui l'a dit le premier. Cette ressemblance, purement fortuite, prouve la vérité du proverbe, que les beaux esprits se rencontrent. Au surplus, rien de mieux porté, pour le moment, que celle confusion littéraire do lien et du mien. Tenez, voulezvous un exemple palpitant d'actualité ? Je vous parlais l'autre jour des Mémoù-es de Pliilarëte Cbasles, innocent agneau égaré au milieu des loups de la Bévue de Paris ei de la Revue des Deux-Mmdes, sans compter ceux des bals masqués de l'Opéra ; si naïf, si confiant, si candide, si vertueux, que son époque corrompue, refusant de le comprendre, n'a cessé d'abuser de son ingénuité. Son premier volume esl, depuis une quinzaine, le livre à la modo, et je lisais avant-hier dans un journal fort répandu, — t que les Mémoires de Philarète Chastes doivent Hiv considérés comme des documents indispensables pour l'histoire de la première moitié du dix-neavièim^ siècle. »

Craignant d'avoir manqué de respect à ce document indispensable, je rouvre le volume, et je rencontre (page 279), un chapitre vraiment charmant, d'unegrâce, d'une légèreté, d'une malice, d'une finesse exquises. PhilanMe Chastes raconte une visite dont l'irascible abbé de

PraiU honora soa - quatrième étage. Remarquez bien iliiilsemeien scène avec l'abbé, qne c'est à lui, Chastes, que la chose est arrivée, qu'il parle à la première per-

• Un jour, dit-il, que te fantôme de Grimm m'avait obitrdè pins que de coutume, je vis tout à coup paraître chez MOI H. de Pradt en personne, qui avait daigni monter M ES quatre élagues et qui venait h k donner une leçon dans MON réduit plus que modeste. La leçon fut longue, ell>? fuE sévère ; mais cependant elle commença par une exposition pleine de modération et mSme de douceur. Plusieurs fois, je voulus placer quelques mots dans tes l'ourls intervalles de l'bomélie ; mais, d'un léger signe demain, H. de Pradt me forçait au silence; et ce signe était encore si paternel que je crus recevoir la bénédiction... >

Attendez I... Il me semble... qne j'ai vii quelque part quoique chose d'analogue; oui, c'est bien cela... je cours à ma vieille collection du Journal des Débals — {un vrai trésor potir qui vent mesurer tout le chemin que peuvent faire, de droite à gauche, un journal et une famille), — il vnici ce que je lis, ii la date du 3 août 1817 :

< Un jour que le fantôme de Grimm m'avait obsédé plus i|iie de coutume, je vis tout à coup paraître chez moi M. de Pradt en personne, qui avait daigné monter mes quatre étages, et qui venait me donner une leçon dans mon réduit plus que modeste. La leçon fut longue, elle

fat sévère; mais cependant elle commença par une ex- {Msition pleine de modération et môme de douceur. Plusieurs fois, je voulus placer quelques mots dans les courts intervalles de l'homélie; mais, d'un léger signe de main, H. de Pradl me forçait au silence ; et ce signe était encore si paternel, que je crus recevoir la bénédiction... etc. •

Ainsi de suite; quatre pages où Philaréte Chasles ne s'était pas donné la peine de changer une syllabe, un point ou une virgule. L'article du Journal des Débafs est d'Hoffman ( ne pas confondre ), et ce qu'il y a di' plus extraordinaire, c'est que cet article du 3 août 1817 n'est nullement un inconnu dans la république des lettres ; il y jouit même d'une certaine célébrité ; il a eus publié d'abord dans le recueil des articles d'Hoffman (6 vol. in. 8." — 1828—29). Sainte-Beuve, dans une ili> ses plus charmantes Caus&-ies du hmdi {M. de Félelt et la critique littéraire sous l'Empire), — 25 février 1850, — rappelle cette amusante scène et nous dit : • Dans uo di? ■ ces piquants articles sur M, de Pradt, il traduisit un

• jour le badin archevÈque en personne, et la visite qu'il ' avait reçue de lui à son quatrième étage, et les injures,

• les in jonctions,les gesticulations et les anathèmesdu irp^-

• peu édifiant prélat; c'est une excellente petite pièce..." Suit une citation de sept ou huit lignes; après quoi Sainte-Beuve écrit : < Ce qui ajoutaitau plaisant du récit,

• c'était de savoir qu'Holfman était un peu bègue, tan-

jtid NOCVEA,UX SAMEDIS

i dis que l'abbé de Pradt était la yolubililé même. > — E[i(in, M. Edmond Biré, l'ami sûr, le guide intaillible i]ui m'a mis sur la piste de cet incroyable plagiat, a, dans son escellent livre sur Victor Hago et la RestawiUion. très- heureusement profité d'ane des cent mille bévues du poète des ifisfrafifes, pour retracer tout cet épisode de.la façon la plus piquante et la plus exacte; il a reproduit deux pages de l'article primitif d'Hoffman (1869).

Qu'en diies-vous? Que dites-vous de cette hermine, de cette sensitive, de cette rosière, de cette vestale, de ce dragon de vertu, de ce puritain de la Mazarine, qui traite Eugène Scribe de Faublas calculateur, qui enveloppe dans un égal anathëme H. Véron, M. Duloz, I. Janin, Saiut-Marc Girardin, Halitoume, tout le personnel de la littératureet du jourualisme de sou temps ; qui, dans cette phase de trente années, n'a pas trouvé un seul de nos ill-ustres assez pur, assez honnête, assezimmaculé pour lui, el (jui s'approprie sans vergogne, non pas une page descriptive, non pas un paragraphe où ses souvenirs auraient pu lui apparaître comme des idées, mais nn récit personnel ob il figure lui-mSme à titre d'interlocuteur et d'acteurî Ce cynisme de flibustier littéraire suturait à Qxer la valeur historique de ces Jfémoires, de ces documents indispensables ; mais que dis-jo ? Peut-on intituler Jiiémoires le plus décousu, le plus incohérent, le plus dé" braillé des recueils d'articles éparpillés dans les Revues et les journaux; le tout au hasard, à la diable, comme $i

Philarète Chasles était revenu en ce monde pour mystifier encore une fois ses éditeurs et son public ? Voyez, par exemple, un des chapitres à sensationj l'arrestation à la Conciergerie (p. 77 et suiv.). Nous l'avons lu, en 1831, danâ le premier volume du Livre des Cent-un, publié, comme on sait, par un groupe d'hommes de lettres lors de. la faillite du célèbre éditeur Ladvocat. Mais voici ce que nous ne savions pas ; c'est que la bataille de Waterloo et la seconde rentrée des Bourbons datent du mois de mars 1815. A peine âgé de quatorze ans ( il en avait seize ), Chasles, impliqué dans un complot bonapartiste et victime de l'ombrageux despotisme de Tibère II, plus généralement connu sous le nom de Louis XVIII, est incarcéré à la Conciergerie en mai 1815, c'est-à-dire au moment où Louis XVIII était à Gand, où les bonapartis tes chantaient d'avance victoire et auraient emprisonné dix royalistes plutôt qu'un jeune K6éraï, fils d'un conventionnel régicide 1! Est-il plus facile de reconnaître les caractères des vrais Mémoires^ personnels, inédits, autobiographiques, dans les cinquante pages qui suivent, l'Angleterref la Société anglaise, Ugo Foscolo, Coleridge, etc., etc. ? Non , car ces pages sont prises dans un vieux livre de l'auteur : Études sur les îhommes et les mcsurs au dix-neuvième siècle.

Même remarque pour les chapitres suivants; c'est ce qui nous explique comment nous passons brusquement d'Ëcouen à utie tartine sur le style académique,

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li^S NOUVEAUX SAMEDIS

d'un'? page sur les femmes à un portrait de Louis-Pbilippe, du roi des Fraudais à M. de Boufflers, du Rémmé Hlléraire à un traité de morale, sans que le plus léger Iji^n unisse entre eux ces divers sujets, ou plutôt avec de lels hiatus, que la première ou la dernière phrase de œs <;hapilre3 se rapporte évidemment à un autre ordre d'idées, aune antre série de raisonnements ou derécits. C'est (]up nous avons là, sous le pseudonyme de Mémoires, des fragments, des bribes d'articles jadis publiés dans le Journal des Débais, et qui, à leur véritable date, ne se iloulnient certainement pas de leur future élévation au rnug de souvenirs intimes et posthumes. Ainsi les Quelques Portraits de femmes nous représentent tout simplenieni une queue d'articles sur le livre de madame Léon Arbaud ( madame Lenormant). Le traité de morale n'est qu'une antique série d'études, insérées dans ces mêmes Débats, sur l'intérêt et le bien-être, sur l'organisme so- {^ial et le mécanisme social. Quant aux erreurs de détail, elles sont innombrables * . — Citons au basant, prenons dans le las. Philarète Cbasies ( page 35 ], confond losepli Michaud, l'bistorien des Croisades, le directeur de la Quotidienne, avec son frère Louis Hicbaad, imprimeur; il écrit (page 26) : — Son Printemps d'un Proscrit est du Coopbr écrii dans le boudoir. Fénimore Cooper, le grand romancier américain, aurait été bien étonné d'apprendre que

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