ANCIENNE MAISON MICHEL LÉYT FRÈRES
BUK AUIIB, 3, BT BOULBTABD DBS ITALIBNS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
Droits d« TÊftoàwtàom «t d« trâdietÎM réMrtét
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SAMEDIS
SA VIE BT SES OBUTRKS
Mai 18- T.
Nous avons retardé d'un mois cette élade surun puëtu ami ; et pourtant nous ne saurions l'aborder sans une émotion proronde. D'illustres exemples ont prouvO que la critique pouvait rester clairvoyante, alors même que l'amitié semblait prêle à exagérer ses éloges ou k désarmer ses rigueurs; mais ici des circonstances vraiment
exceptionnelles sont venues se grouper autour du cercueil d'un éminent poëte ; en rapprochant de nos regrets personnels l'amictioade sa [amille foudroyée, ia douloureuse siupeuT de sa ville natale, les hommages unanimes de la presse, le deuil de la poésie et de ta littérature, nous nous sommes demandé quelle place pouvait être réservée aux procédés habituels de la biographie et de l'étude littéraire. Remarquez en outre un détail unique dans la triste histoire des décadences ou des aberrations de nos contemporains célèbres. Parmi les prédécesseurs ou les émules de Joseph Autran, il n'en est pas un seul dont on n'ait pu dire, le lendemain de sa mort, qu'il avait fait son temps on qu'il avait trop vécu. Vous savez, hélas ! ce que furent les dernières années de Lamartine ; Alfred de Musset, quoique disparu bien jeune, aurait pu mourir dix ans plus tôt, à l'âge de Raphaël, de Mozart et de lord Byron, sans détriment pour sâ mémoire et pour la Muse. Chez Alfred de Vigny, le déclin ou le découragement s'aggrava, on s'en souvient, d'une maladie incurable. Brizeus, poêle exquis, mourut avant l'âge ; mais il avait si soigneusement localisa son inspiration poétique, qu'il n'eût pas tardé à se voir forcé de se répéter ou de se taire. Parierai-je de Béranger, qui resU, dit-on, spirituel jusqu'au bout, mais qui, proclamé officiellement poéle national par le second Empire, témoin silencieux, impassible et narquois des produits de sa chère alliance entre le libéralisme et le bonapartisme, aurait été réduit, s'il
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eût Tonln fredonner encore, à se chansonner lui-rnSme? Les émdiants dn quartier latin, les hérilières de Himi et do Maseite, ont pu se passionner pour la mémoire de Henrv Mlirger ; il n'en est pas moins vrai qne le pauvre garron, quand il est mort, n'avait plus aucune raison de vivre, et que, comme son malhenreux ami Baudelaire, le désordre de son intelligence et de sa vie préludait de longue date à sa dernière agonie. Théophile Gautier s'était mieux maintenu ; mais, au milieu de ses recherches de palette, dans l'infinie diversité de ses aptitudes de voyageur, d'artiste, de coloriste, de critique, de conteur, de fantaisiste, d'improvisateur, il devenait difficile de distin^er le potile. Sa poésie d'ailleurs, tout en relief et en ciselure, négligeant de s'adresser à l'âme et de puiser aux sources vives où l'on peut se désaltérer chaque jour sans les tarir jamais, s'était d'avance condamnée à ne nous apparaître que comme une curiosité ou une friandise, c'est-àrdire avec le genre d'attrait dont on se lasse le plus vite. Deux volumes ou trente en pareil cas, c'est tout un. EnAn, le plus robuste, le plus glorieux, le plus puissant, le plus persistant, le plus vivace de nos poètes, celui qui aurait pu âtre le plus grand et qui a mieux aimé cire le plus populaire, le doyen, le maître, le demidieu de notre beau romantisme de 1830, Victor Hugo, est aussi celui qui aurait le plus gagné à cesser d'exister on de produire avant de se faire l'iulerprëte de toutes les exagérations républicaines.
Certes noua ne souhaitons pas la mort da pécheur, et notre façon de tuer les gens est tout idéale et conjecturale. Cependant prenez H. Hugo à tel ou tel moment de sa trop longue carrière ; au lendemain des Feuilles d'automne, des Voix intérieures, de Notre-Dame de Paris, de Rwj- Blas, de la première Légende des siècles. Supposez son œuvre tenninéeavanl qu'il se fit infligé à lai-m6me de si coupables démentis. Dites ! son nom ne serait-il pas placé mille fois plus haut dans l'estime et l'admiration de ceuxlà seuls dont il est désirable d'être estimé et admiré?
La vie et la mort de Joseph Autran nous offrent ce caractère particulier, que jamais il ne fut mieux inspiré, mieux en veine, plus regrettable, même pour les indifférents, qu'à l'heure où nous l'avons perdu. On peut dire sans exagération et sans métaphore que son dernier souf- 0e a été un souffle poétique. Assurément les cas de mort subite ne sont pas rares ; mais cette fois la terrible et brusque visiteuse semblait avoir cherché un raffinement d'imprévu. Elle a saisi, pour sa prise soudaine de possession, l'instant oîi sa conquête lui a paru la plus enviable: à peu près comme ces calculateurs d'invasion, qui, pour s'emparer d'un pays, profitent à la hâte de la saison où les arbres plient sous le poids de leurs fruits, où une brise légère fait reluire l'or des moissons. Peut-être conviendrait-il à une plume chrétienne de moins insister sur ces deuils, si bien des sujets de consolation et de sécurité ne se réunissaient ici pour- dissiper les inquiétudes
inspirées ans consciences scrupuleuses par ces coups de foodre où l'âme, frappée en pleine vie, se réveille au seuil de l'éternité. On comprendra le sentiment de réserve ei, pour ainsi dire, de pudeur, qui nous empScbe de trahir de précieux secrets, de révéler comment il est possible d'être prêt sans avoir eu le lemps de se préparer, et comment un fervent catholique, associé aux émotions de ce douloureux épisode, a pu nous dire que la miséricorde divine, en épargnant à Joseph Autran les affres de ia mort, avait voulu lui accorder une première récompense. En dehors môme de ces souvenirs d'une nature trop délicate et trop intime pour être divulgués, n'esH» donc rien que d'avoir été, pendant près d'an demi-siècle, l'interprète inspiré de tous les sentiments honnêtes, de tontes les pensées généreuses, d'avoir uni, dans un uiSme amour cl dans une même poésie, la religion, la patrie, la famille, les pures tendresses, les douces joies du foyer domestique, les balsamiques influences de la campagne, les meilleures traditions du passé, l'ardente sympathie pour les affligés et les pauvres î N'est-ce donc rien que d'être demeuré constamment Adèle à l'idéal, alors que les imaginations contemporaines, comme ces oiseaux que sudoque une trop lourde atmosphère, se laissaient tomber de tout leur poids dans les bas-fonds du réalisme? N'est-ce rien de pouvoir, aux rayons de son dernier soleil, se pencher sur son œuvre comme surunlaelimpide, sans y voir se refléter d'autres images que celles où se
complaisent les belles âmes ? N*est-ce rien d'avoir écrit des milliers de vers, et d'être sûr qu'ils peuvent tous pas- ' ser entre les mains les plus virginales et sous les plus chastes regards sans que les juges les moins indulgents soient tentés d'en rayer un seul ?
A cette consolation s'en ajoute une autre pour ceux qui ont aimé Joseph Autran. La mort présente cet étrange contraste, que, si elle fait la nuit dans un cer^ cueil, elle fait le jour autour d'un tombeau. Elle possède les terribles prérogatives de l'omnipotence, les franchises absolues de quiconque a le. dernier mot ^de tout. Elle refuse de se payer de fausse monnaie, d'apparences, de tout ce que peuvent créer, exagérer ou surfaire les engouements de convention ou de coterie, les caprices de la mode, les erreurs du goût, les entraînements populaires. Distributrice inflexible des chiffres de plus-value ou de déchet posthume, elle crée aux poètes, aux artistes, aux écrivains, aux orateurs, aux politiques, à tous les tributaires de l'opinion et de l'avenir, une postérité immédiate qui n'est pas encore la postérité définitive, mais qui lui sert de présage et de prélude. Eh bien, nous espérons ne pas nous tromper en affirmant, d'après d'infaillibles symptômes, que cette épreuve du lendemain est déjà favorable à notre poète. Quand M. Hugo a dit : « Voulez-vous avoir raison demain? Mourez aujourd'hui, » il croyait ne parler que pour les novateurs, les chefs d'école, les génies turbulents et contestés, les Danton ou
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les Mirabeau des révolulions littéraires, les victimes de la tradition et de la routine, les martyrs d'an apostolat poétique ou social, en avance de ceijt ans sur leur siècle. n se trompait. Dans les temps mauvais on troublés comme le nôtre, où tous les rôles sont intervertis, oîi Vordre morai devient un texte d'insolentes railleries, où le succès, le pouvoir, l'initiative, laparole, appartiennent aux violents, aux grossiers et aux extrêmes, an mystérieux travail et comme un eiïort de contradiction s'opËrent dans les esprits dignes de savourer ce que rebutent les esprits vulgaires. Les renommées tapageuses remplissent les rues, les carrefours et les trottoirs avec leur Eortége de fanfares, de thuriféraires, de réclames et d'affiches. Elles gardent superbement le haut du pavé; ;Hi
mais à une condition; c'est que le héros populaire qui . '.^
les personnifie aura soin de ne pas mourir, de se tenir -a
debout sur l'estrade ou sur le char, et d'olTrir sans cesse ' 'ra
aux passions qu'il flatte un moyen de se satisfaire en /'^
l'acclamant. Est-ce à dire que, pendant cette crise, les ^j|
sentiments vrais, sincères, honnêtes, durables, immortels, , 'ij
se désistent ou s'exilent de l'âme humaine? Non! n'ayant ,";^.
plus oii se prendre dans la vie publique, froissés de .M
cette apothéose quasi-officielle du faux, de l'excès, du -■'M
mensonge et du mal, ils se recueillent en eux-mêmes ou se rattachent sans bruit à l'homme qui les traduit dans une langue exquise et, par le charme de sa traductian, leur révèle tout ce qu'ils valent. Une précieuse
Gommanaulé les rapproche ; devenus peu à peu, souvenl à son insu, dans le clair-obscur des intimités et des cpnfldences, ses habitués, ses obligés, ses amis, ils lui composent une seconde famille. Le jour où il meurt, on peut aisément reconnaître que cette famUle est nombrensQ, que ces amitiés sont fidèles, que sa part était ' la meilleure.
Peut-être m'accusera-t-on de trop céder aux penchants ou aux manies de la vieillesse. Mais, je l'avoue, je ne puis plus concevoir l'étude littéraire absolument dégagée du souvenir personnel. Cette fois d'ailleurs, comment résisterais-je à l'attrait de souvenirs qui me rappellent trente-quatre ans d'une affection sincèrement partagée, d'heureuses semaines dérobées aux tristesses et aux agitations de la vie, les douceurs de l'hospitalité la plus cordiale, un continuel échange d'idées, d'impressions, de raves, d'indignations, de patriotiques à6nleurs, une correspondance enfin où le mélancolique poète des Naufragés, de Méganire et d'AmarytHs se montrait sous des aspects toujours nouveaux d'aimable enjouement, d'ironie délicate, de grâce piquante et de naturel? Vraiment on eût dit que cette mer, dont les flots
lointains allaient caresser les rivages de la Grèce, lui apportait chaque matin sous sa vague une poignée de sel attiqne!
C'est en juillet 1843 que je rencontrai pour la première fois Joseph Autran. La date n'est pas tout à fait insignifiante; elle pourrait s'inscrire en tële d'nn chapitre de noire histoire littéraire. La chnte colossale des Burgraves, l'éclatant succès de Lucrèce, la vogue persistante de mademoiselle Bachel, i'avénement de l'école dite du bon sens, le renouveau classique inauguré par une tragédienne de génie et continué par un poëte de talent, la réaction visible contre le romantisme coupable non pas d'avoir promis ce qu'il ne tenait pas, mais de ne pas tenir ce qu'il avait promis, tout contribuait à faire de cette année 1843 une sorte de transition enife la période qu'avait animée de ses ardeurs et de ses audaces un art révolutionnaire, et celle qui, se proposant de nons guérir des suites de dos excès par le régime, annonçait un sage relonr aux saines traditions, aux lois du goût et à l'étude des modèles. Seulement, quelques pécheurs endurcis — et j'étais peut-être du nombre, — se demandaient si on gagnerait au change, et si la poésie émancipée n'était pas, en somme, préférable à la poésie mise en pénitence.
Quoique bien jeune, Joseph Autran, déjà connu de quiconque s'occupait de littérature, se présentait à mes sympathies avec une sorte d'auréole Lamarliniemte que je n'essayai pas de définir. A dix-neuf ans, il avait pu-
blié ses belles strophes à Lamartine partant ponr l'Orient, reproduites avec éloge par la naissante Retnje des Detai- Mondes et destinées à créer entre les deux poètes des relations d'amitié qui ne se démentirent jamais. S'il est yrai, comme on l'a dit et comme je le crois, que toutes les af- Fectious humaines fassent les parts un peu inégales, je n'ai pas besoin de remarquer quel fut, dans cet affectueux échaage, celui qui reçut le moins et qui donna le plus. C'ust l'honneur des nobles ânies de ne Jamais établir ces comptes en parties doubles, de remplir à elles seules les dens colonnes, d'ignorer constamment qui est le créancier ou le débiteur, de se prodiguer envers qui s'économise et de s'attacher davantage à mesure qu'elles rencontrent plus d'égoïsme inconscient ou de magistrale indifférence. Mais iiue dis-je? Lorsque Joseph Autran, dans l'exorde de son magnifique discours de réception à l'Académie française, rendit un touchant hommage à Lamartine qui venait de mourir, ils étaient quittes. Une branche du laurier poétique des Xédilatims avait passé dans les mains du poète de la Vie rw(Ue. La muse se chargeait d'elTacer tout ce qui n'était pas une communauté de poésie et de gloire.
Neuf ans après, le 31 juillet 1841, Autran avait obtenu un succès qui servit de prélude à toute cette partiiî de son œuvre où se révèle son ardent amour pour la Fraace, pour notre armée, pourles illustres ou obscurs martyrs de la discipline militaire et du devoir, pour les
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dates mémorables, chères à notre humiliation présente comme des promesses de réhabilitation et de revanchtv Au 17* léger, à son relûw d'Afl^que ! Le nom Du jeune colonel de ce Tieiut rigiment,
Toos le savez, et vous sayez aussi que le Jeune ppinre qui venait de gagner si vaillamment son grade devait être, trente années plus tard, collègue de son pocie à l'Académie, autour de ce beau nom d'un d'Orléans qui, Dien merci I est redevenu un Bourbon, Autran avait su grouper d'antres noms qui rappellent bien des souvenirs:
ConvÎTea glorieni, à nos tables admis, Venez, assejez-vous comme de vieux amis, Contez-nous chaque soir les six ans d'épopée Qu'avec du sang arabe écrivit votre épêe; Dites-nous les combats, tes sièges, les assauts ; Prononcez les beaux noms qui brillent en faisceaux, CbaDgamier, Hac-Habon, Bosquet, Lamoricière, D'Aumale
Nous éprouvions, l'autre soir, en relisant ces vers, deux sentiments contradictoires; assurément, lecœur seserrc quand on songe à ce que nous avons fait de ces héros de nos guerres d'Afrique, de ces grands courages, de cm beaux noms, auxquels on pourrait ajouter ceux de Biige3Ud,deCavaignac, dePélissier.deCanroberl, dcBedeaii, de d'Arbouville et de bien d'autres. La Révolution, cetto ennemie de tout vrai patriotisme, les a paralysés, coin-
battus dans la rue, reniés, insultés, frappés d'impuissance, condamnés à se distraire de leur tâche glorieuse pQur se gaspiller dans la politique; peut-être celui de tuus qui semble avoir été élevé le plus haut par un tour de roue républicaine ou parlementaire, est-il celui qui aurait le plus gagné à n'être que le premier de nos tiommes de guerre au service d'une monarchie. Cette impressiondouloureuse s'entremêle pourtant d'une pensée consolante. A cette date lointaine de 1841, dans cette splcndide ville de Marseille qui se meurt aujourd'buid'iuauition radicale et dont les prospérités grandissaient alors d'année eu année, un nombre considérable de bons Français, de bons citoyens, tout en saluant le vieux régiment et le jeune colonel, tout en se réjouissant de nos victoires africaines, ne pouvaient s'empêcher de faire leurs réserves; ils ne pouvaient se défendre d'une sensation de malaise en songeant aux premiers vainqueurs d'Alger, aux initiateurs de la conquête, eu se rappelant quel fut le premier drapeau qui avait flotté sur les murs de la Easbah et en se demandant par quelle fatalité ce qui aurait pu si aisément se contiuuer semblait presque se contredire. A présent, toutes ces nuances ont disparu; le patriotisme et le malheur, ces deux maîtres austères, ont rapproché ce qui s'était séparé, en séparant ce qui n'aurait jamais dû se rapprocher. Toutes les bouches vraiment françaises peuvent répéter le poétique hommage de 1641 sans avoir à souliguer ou à rayer un seul
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hémistiche. La République a cela de bon, que Ton esl heureux de se réconcilier pour être encore plus sûr de la haïr.
Pendant cette période de neuf ou dix ans, (1832 — 1841y) Joseph Autran avait publié deux recueils de vers, Ludibria Ventis et la Mer; il me serait permis de ne pas en parler^ puisque Tauteur les retrancha de son riche répertoire, sauf à en conserver quelques rares fragments dans son édition définitive. Toutefois, je m'y arrêterai un moment, parce que j'y trouve Toccasion de fixer un des traits caractéristiques de cette physionomie de poète et de combattre un préjugé parisien qui, pendant un certain temps, faillit interner la renommée d'Autran. Les Parisiens, — j'entends ceux qui se soucient de littérature et de poésie, — attribuent volontiers aux méridionaux le don d'improvisation poétique, la faculté de versifier sans effort et sans conséquence comme coulent les ruisseaux sur un lit de gazon, comme fleurissent au printemps les églantiers et les lilas, comme mûrissent en septembre les fruits de nos jardins, comme chante la fauvette dans une haie d'aubépine. Un rayon de soleil, le murmure de la vague, le parfum de la plage, une promenade au Prado, une provision de rimes riches, et tout est dit; seulement, les brises du lendemain emportent ce qu'ont apporté les souffles de la veille. En 1840, à répoque des débuts d'Autran, ce préjugé s'appuyait sur l'exemple du pauvre Méry, qui, j'en conviens,
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r<>alLsait le type de l'improvisateur provençal ou italien, se prodiguait en tours de force de toutes sortes, depuis la mystification tragique jusqu'au bout rimé, et compromettait à ce jeu bien des qualités charmantes. Peu s'en fallait que les graves critiques de la rue des Prêtres et de la rue Saint-Benoit n'appliquassent à Joseph Autran comme à Méry le vers d'Ovide:
Qoidqaid teatabam Bciibere versus erat.
Ce qui n'était pas, après tout, une bien cruelle injure; i^ar enfin Ovide, malgré ses défauts, malgré ses vices, n'en occupe pas moins un rang fort élevé dans la poésie latine. Le vrai, — et la suite l'a prouvé, — c'est qn' Autran possédait à un égal degré les deux facultés qui semblent se contrarier et qui, eu réalité, se complètent. Il avait le jet, l'inspiration facile, abondante, rapide, irri'SJstible, la veine inépuisable et coulant de source; mais H avait aussi ce mécontentement de soi-même, qui refuse de se désister, quand déjà le lecteur se déclarerait content. Il excellait dans ce travail de réOexion, d'incubation et de refonte, où l'inspiration de la première heure, sans s'altérer ou s'attiédir, se perfectionne, se colore, se polit, s'aiguise, se débarrasse de tout alliage et finalement se fixe dans sa forme décisive. Nous lisions récummenl quelques pages bien émues , bien sincÈres et bien touchantes, où le jeune secrétaire du poêle, M. Daulilan, recueillant pieusement ses souvenirs et attachant,
lai aussi, sur le cercueil sa modeste couronne d'immortelles, plaçait sur les lèvres d' Autran ce vers dont il avait fait sa devise :
Un vers n*eflt jamais bien, quand U peut être mieux I
On pourrait varier ainsi cette devise : vous connaissez le précepte quasi-proverbial: c Faire difficilement des vers faciles. » — Ehl bien, non; je proteste. Ce qui vaut mieux, c'est faire facilement des vers pour lesquels on se montre ensuite difficile. En écrivant cette variante, j'indique un des meilleurs titres de Joseph Autran.
Nous voici revenus, par un chemin un peu long, au mois de juillet 1843 et à ma première rencontre avec le poète. Encore sous l'impression du succès de Lucréccy qui passionnait tous les lettrés d'alors, j'adressai à Autran cette question vulgaire et, pour ainsi dire, machinale: « Et vous, n'êtes-vous pas piqué au jeu par ce succès ? Ne faites-vous rien? n'enverrez-vous rien? » — Et lui, avec* un accent de modestie que je n'oublierai jamais, comme s'il avait à s'excuser d'une audace ou à se défendre d'un ridicule: « Pardon! me répondit-il; je viens d'expédier à Paris quelque chose, un essai d'étude antique. » — Ce quelque chose, cet essai, cette étude, c'était la Fille d'Eschyle,
Oh! comme on a tort de ne pas être immodeste, et avec quelle conviction, si j'avais l'honneur d'être poète, je plaiderais la cause de l'orgueil ! A cet aveu presque
II! NOUVEAUX SAHBDIS
Umide, je fas assez sot pour me Ogurer qu'Aalrau, cé- Jani à ce nouveau courant d'opinion et d'ailleurs libre (le tout engagement avec le romantisme, avait voulu, pour l'acquit de sa conscience, perpétrer sa pelite tra- ^'i^die classique, et que cet enfant peu viable irait rejoindre, dans les limbes de la Comédie-Française ou de rOdéon, des milliers de manuscrits en cinq ou en trois actes, ensevelis sans être morts ou morts sans avoir vécu. Or, lelle a été la vitalité singulière de cette Pille d'Eschyle, ijiie, jouée dans les circonstances les plus défavorables, (juinze jours après la Révolnlion de février, sous cette République qui, bien différente de sa cadette, ruinait (eus les comédiens, elle a déjà traversé pins d'un quart de siècle sans rien perdre de son idéale beauté et de son immortelle jeunesse. Pour bien des gens, de ceux dont la littérature se renferme volontiers dans les souvenirs de théâtre et n'en déteste pas l'argol, fa Fille d'Eschyle élail restée le clou auquel ils accrochaient leur Joseph Aulran. Pour nous, moins exclusifs et d'bumeur moins ihéâtrale, cette pièce, à la fois si antique et si humaine, où les passions de tous les temps empruntent aux grands tragiques grecs un peu de leur langue et de leur accent, où les orages du cœur s'illuminent d'un reflet du ciel d'Athènes, cotte pièce est très-supérieure à iMcrèce, et l'('xceUent Ponsard lui-même, s'il revenait au monde, serait probablement de notre avis. Son succès de lecmre fui tel que, depuis longtemps, on n'en trouvait plus
JOSEPH AUTRAN il
an seul exemplaire dans les librairies. Comment ne futelle jamais reprise, alors surtout que la célébrité croissante du poëte et sa réception à TAcadémie française devaient la recommander aux empressements des directeurs? Rien n'eût été, nous le croyons, plus facile à Joseph Autran; mais ce détail nous rappelle encore un des traits de son caractère.
Le théâtre lui répugnait, non pas par lui-môme, mais par ses accessoires, par tout ce qu'il comporte d'agitation, de bruit, de conflits, d'intrigues clandestines, de fièvres corrosives, de vanités tapageuses, de capitulations humiliantes, .d'inévitables dissolvants pour les fiertés de la conscience et les susceptibilités du cœur; il en redoutait instinctivement les relations et les servitudes, si bravement acceptées par ceux qui en vivent, s'accoutument à y vivre, et laissent le théâtre s'emparer si bien de leurs habitudes, de leur pensée et de leur personne qu'ils finissent souvent par confondre le masque avec la fië:ure, le décor avec le paysage, l'honnêteté de la vie avec l'héroïsme de la scène, les sentiments vrais avec les sensations artificielles et leur existence réelle avec leurs fictions dramatiques. Cet immense empiétement du théâtral dans la société contemporaine est un des fléaux de notre époque, et n'a pas été sans influence sur notre politique. — t Grattez le Russe, disait-on autrefois; vous trouverez le Tar tare 1 » — t Grattez, pourrions-nous dire, chacun de ces personnages odieux ou
grotesques dont le suffrage universel a fait nos seigneurs et maîtres; vous trouverez le cabotin, Thomme qui a préludé, au café de Madrid ou au café de Suède, entre une carafe d'absinthe et un Buridan de province, à ses grandeurs républicaines. Je parierais même qu'il en est encore qui, tout étourdis du changement à vue et du coup de sifflet des machinistes, ne sont pas bien sûrs que ce soit arrivéy et ne savent pas s'ils jouent une pièce ou s'ils gouvernent un pays. Par malheur, nous, les spectateurs, nous, les patients, nous en sommes trop certains; nous payons nos places trop cher pour conserver le plus léger doute.
Quoi qu'il en soit, on peut aisément comprendre que Joseph Autran, nature essentiellement délicate, un peu craintive, tenant de l'hermine et de la sensitive, sujette à se replier en soi au moindre froissement, n'ait pas eu un attrait bien vif pour ce genre de succès dont rien n'égale, je l'avoue, le retentissement et l'explosion populaire, mais qui se prépare dans la tempête, se récolte dans la tourmente et impose au poète trois sortes de despotes dont il doit agréer le bon plaisir; les directeurs, les acteurs et le public. S'il ne fit rien pour obtenir la reprise de la Pille d'Eschyle, s'il négligea nrôme de" donner suite à d'honorables démarches, s'il résista soigneusement à toute tentation de récidive, on n'en rencontrera pas moins, dans le sixième volume des CEuvres complètes qui va se publier, la preuve que son talent dra-
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matique était toujours en éveil, qu'il fut tour à tour inspiré par Thistoire, la fantaisie et les modèles antiques, et qu'il n'aurait eu qu'à vouloir pour faire applaudir les Fadillas par exemple, comme on avait applaudi la Fille d'Eschyle. Quant à celle-ci, elle n'a pas dit son dernier mot. Redemandée de toutes parts, surtout depuis la mort de l'auteur, remise en circulation par l'éditeur pour contenter les curiosités les plus impatientes, elle n'attendrait, si nous sommes bien informé, que le rétablissement de l'éminente artiste, seule capable de nous rendre Méganire, pour entrer à la Comédie-Française, d'où elle ne sortirait plus. Ce beau théâtre, heureux jusque dans ses erreurs, doit bien une indemnité à ceux de ses habitués qui refusent de chercher dans la Cuisinière bourgeoise leurs recettes dramatiques et de préférer le baron Brisse à Sophocle ou à Corneille.. Mise en regard de la noble fille de Roland, la noble fille d'Eschyle ramènerait vers les hauteurs des yeux fixés, pendant tout un hiver, sur une soupière. Ce ne serait pas trop de tous les parfums de l'Hymette pour dissiper les grasses odeurs de l'Amt Fritz,
Nous ne quitterons pas le beau drame d'Autran sans rectifier une anecdote qui avait pris les proportions d'une légende, et que la mort du poète a fait reparaître dans quelques journaux. La petite fable n'était pas mal imaginée.
D*après ces chroniqueurs, les répétitions de la Fille d'Eschyle avaient appelé, vers 1847, Joseph Autran à Paris. Léger d'argent, il s'était trouvé très-heureux de se voir offrir un billet de mille francs par un oncle millionnaire, mais peu poétique, qui possédait plusieurs maisons, quelques châteaux et beaucoup d'autres neveux. Arrivé à Paris, Autran, conseillé par un ami trèsspirituel, se ravisa. Il devina que, s'il rapportait à Marseille ce billet intact, l'oncle en ressentirait une si agréable surprise qu'il irait immédiatement la raconter à son notaire et la traduire dans son testament. L'événement justifia ce sage calcul. De là, pour le mieux inspiré des neveux, une grande fortune, d'autant plus précieuse que, contrairement à l'usage et au proverbe, elle lui donna le bonheur.
Il n'y a que ce dernier mot de vrai dans ce conte ou ce compte fantastique. Voici le fait dans toute sa simplicité. Joseph Autran avait, en effet, un oncle fort riche, M. M... Mais cet oncle était, en même temps, un dilettante plein de goût, bibliophile passionné, fort épris de littérature, et surtout très-fier de compter un poète parmi ses neveux ; une amitié sans nuage et sans arrièrepensée l'attachait, depuis des années, à ce privilégié de la Muse, qu'il était d'ailleurs si facile d'aimer. Lorsque Autran partit pour Paris, M. M... voulant faire la part de l'imprévu, lui donna, non pas un billet de mille francs, ce qui était peu d'usage alors, mais une lettre de crédit
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t payable chez un banquier parisien. Autran égara cette
1 lettre, et ne sut jamais ce qu'elle étaii^evenue. Elle ne
lui était pas rigoureusement nécessaire. Eschyle, Sophocle et Méganire l'empêchèrent de la bien chercher ; il revint à Marseille sans avoir touché la somme, et cet incident imperceptible n'eut aucune influence sur les dispositions de M. M., qui étaient déjà fixées. Voilà la vérité vraie; elle est moins piquante, mais plus honorable pour Toncle et pour le neveu. Dans le dossier d'un poète, une étourderie est préférable à un calcul.
Arrivé à cette partie de ma tâche, je remarque un détail auquel Joseph Autran n'a, certainement, jamais songé. Il n'aimait pas la politique; il n'en prit que ce qu'il fallait pour être toujours du côté des nobles causes et des honnêtes gens. Cependant sa carrière poétique, si laborieuse, si féconde et si pleine, pourrait se diviser en trois phases, et chacune de ces phases se rapporterait à un de nos différents gouvernements. J'ajoute, sans penser à mal, que, sous sa plume, — nous ne disons plus sur sa lyre, — le vers, ce je ne sais quoi si fragile, si léger, si aérien, aura eu plus de durée que les constitutions les plus solides et les royautés les mieux établies. La Fille
d'Eschyle j écrite en 1843, survit à Louis^Philippe et à sa dynastie. Les Poèmes de la mer, la Vie rurale^ Laboureurs et soldats f les Épitres mstiques, le Poème des beaux jours^ les Paroles de Salomon, toute la riche moisson des premiers jours d'automne n'a pas perdu une seule de ses gerbes d'or, que déjà l'Empire ne nous apparaît plus que comme un spectre errant sur des ruines. Enfin les inspirations de la dernière phase, plus pures encore, plus belles et plus originales, à mesure que le poète luttait contre ses patriotiques angoisses, contre .l'affaiblissement de sa vue et ses pressentiments funèbres, sont contemporaines de notre chère République, originaire du 4 septembre. N'insistons pas; affirmer que la République sera morte et enterrée lorsque ces poésies seront encore lues et relues, ce ne serait qu'un bien médiocre brevet de longévité, un bien vulgaire compliment pour le poète.
C'est donc en 1852, au début ou au seuil de l'Empire, que commença cette seconde floraison poétique, où l'on ne sait ce que l'on doit admirer le plus, de l'abondance inouïe et de la facilité du premier jet, ou du soin scrupuleux avec lequel l'artiste, se soumettant à un contrôle plus sévère que s'il eût été son propre, critique, élaguait, retouchait, remaniait, refondait, corrigeait, aussi timoré dans sa force que d'autres sont présomptueux dans leur faiblesse. Ici j'éprouve encore une nuance d'embarras, inséparable de ces pudeurs de l'âme dont Joseph Autran
nous a donné de si excellents exemples. Néanmoins deax réflexions me rassurent et m'encouragent. Puisque j*ai été irrésistiblement entraîné à essayer l'esquisse d'une vie au lieu d'une étude littéraire qui ne saurait encore être complète, comment aurais-je le droit de passer absolument sous silence ce qui fut le charme de cette vie, ce qui explique ,les perpétuelles victoires de la volonté et du talent sur tant de sujets de tristesse ou de lassitude? Le bonheur, je le sais, ne se raconte pas ; même ce bonheur si rare qui n'a rien à cacher à Dieu et aux hommes. Mais, quand ce bonheur fait partie essentielle d'une destinée poétique, quand il est permis de supposer que, sans lui, cette destinée eût été moins pleinement accomplie, on n'a pas plus à se justifier d'une indiscrétion nécessaire que M. Ingres n'aurait eu à s'excuser d'avoir placé, dans le beau portrait de Ghérubini, une Muse qui peut être aussi une Béatrix. En second lieu, si vous m'accordez que l'avenir appartient à Joseph Autran — et qui en doute aujourd'hui ? — on doit en prendre son parti. L'avenir, pour le conserver tout entier, ne le séparera pas de celle, dont, pendant un quart de siècle, il ne s'est pas un instant séparé. — « Je n'ai pas une lettre de lui, parce que nous i ne nous étions jamais quittés I » — Connaissez-vous rien
de plus touchant que ces paroles échappées à la plus légitime, à la plus pieuse, à la plus noble des douleurs ? Notre siècle n'en a que trop vu, dans le clan des poètes, de ces passions furieuses et désordonnées qui dévastent, qui con-
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sumeat, qui font, enqaelqaessaisons, d'un jeane homme nu vieillard et déTorent un génie précoce dans un long accès de fièvre. Il est bon qa'il connaisse et qu'il salue avec respect ces tendresses balsamiques qui fortiGent, qui ravivent, qui maintiennent aux années de déclin la sève, la fraîcheur, la verve, la bonne humeur de la Jeunesse. Est-ce d'ailleurs amoindrir le poète quede chercher à ses côtés ce qui est encore lui ? Bien au contraire ; on peut être sûr de retrouver dans ses ouvrages ce parfum des sentiments vrais, supérieur à tons les produits'' de Rimmel ou de Guerlain. — Si ces sentiments l'ont rendu plus heureux que ne le furent jamais les héros du roman à outrance, il aura rénssi, soyez-en certaini à être aussi attrayant, aussi inspiré, aussi sympathique, aossi poétique, en les exprimant dans ses vers, qued'autrès en chantant leurs désespoirs, juste châtiment de leurs folies.
Ce fut donc sous les plus bienfaisantes influences que Joseph Antran inaugura cette seconde phase qui, sans le révéler encore tout entier, devait produire de si beaux ouvrages. les Poèmes de la Mer parurent en 1852. i Le livre que voici remplace et annule une première ébauche que je publiai en 1835, sous le titre: la-Mer. • Ainsi commençait la préface de ces Poèmes déjà si remarquables, et que l'auteur, dans son édition définitive, a trouvé moyen de nous offrir sous une forme encore plus exquise. Il faut lire, dans cette belle édition, l'avant-propos
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et les deux préfaces, pour comprendre à quel point le poète respectait son œuvre et son public, tout ce qu'il y apportait de conscience, d'exactitude et de scrupule, et tout ce que ses souvenirs personnels ajoutaient de charme à sa poésie. On l'aime déjà, on le connaît avant d'avoir rouvert ces pages tour à tour pathétiques et pittoresques, enjouées et attendries, émouvantes et terribles, où il prend possession de la mer par droit de conquête et par droit de naissance. En 1852, il s'étonnait que la mer n'eût jamais eu son poète. Elle l'a désormais, et la poésie n'envie plus rien à la peinture. Le succès fut unanime; les Poèmes de la Mer se rangèrent d'emblée, avec la Fille d'Eschyle, parmi les meilleurs titres de Joseph Autran. Les Naufragés surtout produisirent un immense effet de terreur et de pitié, et contribuèrent pour leur large part à supprimer la distance entre Marseille et Paris. Le dilettantisme parisien fut bien forcé d'avouer qu'il y avait plus et mieux qu'un improvisateur chez l'homme qui soulevait d'une main si puissante les vagues meurtrières, et qui savait si bien écouter les' voix plaintives, étouffées par le tumulte des flots :
Plaigaez-nousl plaignez-noas I C'est là que nous dormons Sar un lit de varech; d'algues, de goémons,
De débris de tous les rivages.
Au fond de cet abîme où s'élève en monceaux Tout ce qu'ont englouti sous les pesantes eaux
Soixante siècles de naufrages ;
Royaumes de la nuit que seuls nous connaissons, Profondeurs où les corps, pénétrés de frissons,
Boivent le froid par tous les pores; De l'enfer maritime horribles cavités, Où l'éternel roulis brise nos fronts heurtés
Au flanc durci des madrépores
Il faudrait tout citer : ce que J'admire dans ce poème qui n'a pas vieilli d'un jour depuis vingt-cinq ans, c'est que, tout ens'abandonnant à l'inspiration la plus intense, sans atténuer un seul de ces sujets d'horreur et d'épouvante, l'auteur ne se laisse jamais emporter au delà du ton et de la mesure. Il n'oublie pas qu'on cesse d'émouvoir quand on veut faire plus grand que nature, et que l'attendrissement cesse là où commence le vertige. Il sait que, lorsqu'on néglige les vraies conditions de justesse et d'harmonie, on arrive au gigantesque sans que le cœur et l'âme consentent à prendre leur part de ces effets d'éblouissement et de surprise. En outre, bien qu!il prouve, à chaque vers, ses admirables instincts de paysagiste et de coloriste, il ne veut pas que la sensation absorbe le sentiment, que le monde invisible disparaisse dans le monde extérieur. Il reste humain, profondément humain, en décrivant des objets matériels, en traçant des tableaux où d'autres ne chercheraient que l'éclat et la variété des images. Cette mer, qu'il sait si bien, dont les murmures ont bercé son enfance, dont il a pénétré tous les secrets et qui fut sa première Muse, it ne lui
permet pas, malgré ses familiarités et ses tendresses, de régner seule et sans partage, de s'isoler de l'hiDnime, son témoin, son vainqnear, son collaborateur on sa victime. 11 en ranache les épisodes, les catastrophes, les ravages, les colères, les beautés, les sourires, à l'histoire de l'homanité souffrante, militante, voyagense, casanière, beurease, fantasçiae, misérable, qui semble l'attendre sur la plage pour pleurer on sourire avec lui.
Nous avons mentionné tes Naufragés, parce qu'ils obtinrent dès le début les préférences du public et donnèrent, pour ainsi dire, la gamme ûa poème tout entier. Hais, à côté de cette pièce présente à toutes les mémoires, que de pages qui ne lui sont pas inférieures I Quels contrastes merveilleusement observés entre l'Océan formidable et la caressante Méditerranée, entre le géant et la sirène t Quel accent majestueux et sombre dans k Foifl, de l'Octonî Quelle vérité dans le Rêve qu'Us fonttousl qui: . de grâce dans le Berceau! Que d'élégance dans Sravaik, dans les stances à une Baîqneaael Quelle puissance pittoresque dans k Lit de sable, dans Coucher dit soleil, dans ks Pêcheurs, dans ks Bancs de marbre ! Quel sentiment virgilien dans (a Galère du Polliojt, dans ks Rameurs d'Ulysse ! Ce volume, on le voit, suffirait à défrayer une étude comme à justifier toute une renommée de poëte. Pourtant ces heureuses années furent si fécondes, qu'elles nous interdisent les haltes trop longues. Suivons l'or -
dre chronologique des publications et des succès; en 1854, Laboureurs et soldats ; en lS5â, la Vie rurale ; quelque Icmps après, les Êpitres rustiques; puis, le Poème des beaux j"ûurs,bienlôtsuividuCyctope.Unedistribution toute nouveUe — et parfaitement intelligente, — a, dans la grande édition, groupé des poè'mes qui n'avaient pas paruensemlili^, au séparé des morceaux primitivement publiés dans un mëmerecueil;letout, eny ajoutant bien des richesses inùdites. Nous avons tenu pourtant à rappeler les premières dates afin de constater un tait bien rare à une époque où les vers ont, hélasl peu de lecteurs et encore moins d'acheleurs. Pour Laboureurs et soldats, pour la Vie rurale et les autres recueils, il n'y eut pas seulement un succès d'ostime, mais un succès de librairie. La première édition de la Vie rurale fut enlevée en quinze jours. Ceci, bien oniendn, n'empêchait pas les plaisantins de petit journal, les amateurs de littérature tarée, faisandée et frelatée, de ne récrier, dans l'occasion, sur le peu de notoriété de noire poËle, sauf à se rattraper en glorifiant une poésie intermêdiaire^entre Lesbos etCbarentoo. Ces facéties tradilionnelles avaient si peu de valeur, leurs auteurs y croyaient si peu» que nous vîmes, presque le mSme jour, la plus spirituelle de ces feuilles légèresrépéter quelquesunes de ces drôleries et publier ce délicieux Journal de campagne, chef-d'œuvre d'enjouement, de finesse et de maliœ, gracieux comme un sourire de printemps, léger l'omme une aile d'abeille, qu'Horace eût applaudi des
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deux mains et qui fit, du soir an matin, son tour ih- France :
jonmol des prés, joaniftl des bgU, Connier ds U mîbod nouTelle, Pour l'écrire, un oiBeau parfois Donne une plame de son aile...
... Le Hcandale étant recherché, Noiu l'admettons ; si quelque rote K cqmmia dans l'ombre un péché, Vite nous divulguoiu la chose.
Un ToîteleL, à l'entresol,
ficrit chex nona; c'est te critique.
n n'entend pas un rossignol
Sans le tronver faible en musique...
Dans cette pièce, écrite en 1666, Joseph Antran laissait deviner une nouvelle face de son (aient, qui devait se i\v~ velopper plus tard et s'accentuer dans les Sonnets capricieux, iiDsXttsique moderne, et dans l'œuvre inédite qui a occupé les derniers mais de sa vie et qui nausmén:i|,'u de si charmantes surprises. A coup sûr, ce n'était pns la méchanceté ; il lai eût été aussi impossible d'Stre méchant qu'à la rose d'être laide et au rossignol de chanter faux. C'était plutôt une gaité douce, Tugilive, silencieuse,, entremêlée d'attendrissement et de rêverie, qui) rerouléc an fond de son cœur par ses tristesses personnelles et les malheursde son pays, se réfugiait peu à peu dans sa poésie et s'infiltrait dans ses vers. On l'a remarqué sou-
vent, la sensibilité — vieux mot que je regrette, — s'allie fort aisément, dans les âmes délicates, à un don d'ironie ou de raillerie, qui n'est que Tenvers de leurs facultés plus sérieu^s. Par cela même qu'elles sont sensibles à tout ce qui est grand, beau, généreux, héroïque, sublime, elles ne sauraient être insensibles à ce qui est vil, grossier, ignoble, absurde, stupide ou grotesque ; elles en souffrent plus que les autres, et cette souffrance, trop spirituelle pour crier, les accoutume à aiguiser, aux dépens de ceux qui les blessent, les traits qu'elles ont eu à subir. Rien de plus piquant et de moins venimeux que ce mélange de résignation narquoise, de mélancolie souriante et de moquerie vengeresse. C'est ainsi que se font, si je ne me trompe, la bonne comédie et la bonne satire. La satire et la comédie, chez Autran, ont une douceur et une saveur particulières. On dirait toujours que, pour se rasséréner et s'apaiser, elles sont allées se réciter à ellesmêmes sur la colline embaumée de thym et de romarin, le long du sentier rustique où neige le pommier en fleurs, sous la voûte printanière des acacias et des érables ou sur la plage enivrée de lumière et de soleil. Elles semblent s'être allégées, adoucies et assouplies en prenant d'avance un bain d'air pur et de rosée. C'est aux églantiers de leur jardin qu'elles empruntent leurs épines, et on se figure chacun de leurs éclats de rire accompagné par la fauvette et le ramier.
Il n'entre pas dans notre programme de suivre de près
et d'analyser^ même sommairement, les poèmes dont Aoas venons de rappeler les titres. Le tableau serait trop large pour le cadre. Mieux vaut se borner à quelques remarques générales» utiles peut-être dans un temps où toutes les notions du vrai et du bien ont été si complètement bouleversées, dépravées et perverties, que les malfaiteurs à tant la ligne, les beaux esprits greffés sur foççats, les coryphées de la littérature et de la politique à couperet, n'ont eu, pour gorger' leur prose de poison et d'ordure, tripler leurs bénéfices et charmer leur clientèle, qu'à se faire les logiciens des sophismes et des mensonges d'avant-garde. Il leur a suffi de traduire dans leur langue hideuse des paradoxes apostilles jadis par les maîtres et par les aveugles complaisances de la société polie, de promener du bout de leurs crochets dans la fange démagogique, des idées, des maximes, des convoitises, des passions, des haines, des blasphèmes qui s'étaient d'abord .étalés ou dissimulés dans des œuvres cotées très-haut chez les lettrés, les curieux et les libraires. Le radicalisme actuel, avec son effroyable cortège d'injures, d'infamies, de délations, de calomnies, d'abjections, de menaces, d'impiétés et d'opprobres^ c'est l'anarchie sociale faite d'anarchie morale. Cette anarchie morale, on en trouverait le germe et l'origine dans l'ensemble d'une littérature qui, profitant de la fausse sécurité des années heureuses, eut le vice pour confident, le superflu pour nécessaire, le désordre pour idéal, la révolte pour objectif, le
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crime pour camarade, la vérîlé pour victime, l'honnêteté pour emiemie, la corruption pour but, le lucre pour iiiale, l'orgueil pour dieu, la hâblerie pour auxiliaire, la BévolutiOQ pour alliée et notre faiblesse pour complice.
Mainlenant groupez les principales inspirations de Joseph Antran ; la mer, la campagne, la maison, les beautés de la nature, les épisodes de la vie militaire, les réminiscences du Livre de la Sagesse, les histoires de vil- I;igo, les légendes chevaleresques, et enfln les fantaisies oïL variations sur un thème grandiose ou familier.
La mer, nousl'avonsTU, l'émeut, l'émerveille, l'effi'aie, le ra^il, mais ne l'absorbe pas. Tout en la subissant, il la iluraine, comme les grands tragédiens dominent leur onintion au moment oti ils ont l'air de n'Sire plus maitit'j d'eux-mêmes. Lorsque Sainte-Beuve, vers 1853, enc'uurageanl les débuts d'un poète plus étrange que sympathique, lequel, juslemenl, a figuré parmi les prétendants les plus pressés au fauteuil académique d'Autran, avait soin d'ajouter : • Voilà M. Leconte de Lisie s'enfonrant dans les profondeurs de l'Inde... ah ! qu'il ne s'y licrdepas! > — Il indiquait, avec son tact habituel, le pûiil de ces visions trop colossales, de ces obsessions trop absolues, où l'âme Huit par abdiquer au profit du monstre qui la fascine et la dévore. La mer a de ces fascinations p<':i'illenEes ; quelle que soit son éloquence à proclamer l 'oKistence du Dieu qui l'a créée et qui la dompte, il est
facile pourtant à qui la contemple avec trop d'insistance, de se tromper d'infini, de prendre une de ces leçons de panthéisme dont profite l'orgueil aux dépens de la raison et de la foi. Nous n'aurions pas à chercher bien loin pour rencontrer un poète, un génie, que le commerce trop intime des récifs et des falaises, des horizons sans limites et des tempêtes mugissantes, des écueils énormes et des flots difformes, a exagéré dans le sens dont il aurait dû le plus se méfier, et fait tomber du côté où il penchait. Avec Autran, rien de pareil. En face de ces vertigineux spectacles, la vivacité de son imagination est tempérée par la droiture de son esprit. A ses yeux, la poésie de la mer est étroitement i^nie aux sentiments de l'homme, et l'homme le ramène à Dieu.
La vie des champs, avec tout son personnel et toxt& ses accessoires, donne lieu à des réflexions analogues. Rien de plus innocent, en apparence, et même de plus salubre que ces enthousiasmes agrestes, cette ivresse champêtre dont parle George Sand, un des grands coupables. Que de fois pourtant, depuis Jean-Jacques, nous avons eu à répéter dans le latin que nous avions perdu : Latet anguis in herba ! L'exagération ou plutôt Taltéralion de ce que j'appellerai le sens rustique offre plusieurs genres d'inconvénients. La société a sans doute assez de laideurs pour qu'il soit permis de lui préférer la solitude et la nature dans leur calme ou sauvage beauté. Pour l'honnôte homme, pour l'homme fortement trempé, ré-
solu à accepter la vie comme une alternative de devoirs et de combats, il y a cependant cette différence, que les vLi'cs de la société engagent à la lutte et que les beautés ik' la nature nous enveloppent peu à peu et nous engourdissent dans une sorte d'assimilation bizarre de l'être moral avec le monde extérieur. Elles énervent à la longue nos facultés actives, à pea près comme des ressorts ijui se détendraient et s'useraient faute d'emploi. Appelant à leur aide la rêverie, leur sœur, elles décomposent à notre insu, et, pour ainsi dire, vaporisent teut le' fond solide sur lequel s'appuient la volonte et la conscience, CCS deux énergiques gardiennes de notre vertu et de notre honneur. Elles nous environnent d'une atmosphère d'indolence et de langueur qui n'a que trop de charme, cl où les réalités do notre existence, les problâmes de notre destinée, les conflits du bien et du mal, ne nous appuaissent pins qu'à travers les brumes matinales et les rayons du soleil couchant. Nous n'avons que trop vu quels mécomptes peut s'infliger à elle-même une géoiiration amollie par ces philtres, habituée par ce régime à r&ver la chimère au lieu de se préparer à l'ac-
Ceci n'est rien encore ; voici qui est plus grave : l'expériunce a prouvé que l'idylle ressemblait un peu trop, de nos jours, au loup devenu berger ; qu'elle avait ses hypocrisies ; que, loin d'être, comme à la chute de la République romaine, un refuge contre les calamités pnbli-
ques, elle pouvait prélnder, pour sa part, aux succès de la République franoaise. L'herbe de ses pâturages cotivre, au besoin, le pavé de ses barricades. Noua avons le droit de nous méflerdes gens débonnaires qui tombent en extase devant un insecte, en syncope devant une ronce, en pâmoison devant une mousse, qni humectent de leurs larmes le nid d'un bouvreuil ou le calice d'une campanule, et qui, lorsque des scélérats ont brûlé la moitié d'une capitale, déshonoré un désastre par une orgie et fait couler le sang le pins pur qui ait jamais jailli des veines d'un martyr sur le front d'un bandit, réclament pour eux une amnistie triomphale avec toutes les facilités pour recommencer. Sans aller aussi loin, sans pousser aussi fort au rouge et au noir, combien de pa^stmnen'es n'ont été, en réalité, que des réquisitoires mielleux et câlins contre la religion, la propriété, le mariage, contre toutes les hiérarchies sociales t Que de bons villageois nous a montrés le roman, la poésie ou le théâtre, endoctrinés pour les éventualités d'une guerre de la blouse contre l'habit ! Que de physionomies chargées de représenter non pas la supériorité morale de l'homme des champs sur le citadin, mais les griefs du pauvre contre l'oisif et le riche 1 Que de figures agrestes, ini D'ont eu qu'un geste à faire pour changer leur bonnet de coton en bonnet rouge ! Quede philosophes en sabots, qui n'ont eu à faire que deux enjambées pour passer de leur enclos dans un cabaret et du cabaret dans un club!
36 NOUVEAUX SA.UBD1S
La chanson du pâtre, lancée aux étoiles avec toutes
sortes de miôvreriespatoises, s'achevait sur l'air de la
Uarseillaise. nous ne délestons pas la crème; mais la
crame aigrie et toamée peut être plus malsaine que l'eau-
de-vie.
Dire que Joseph Autran, clans cette partie de son ceuTre, a évité tous ces inconvénients, échappé à tous ces périls, conjuré tous ces maléfices, ce ne serait pas lui accorder la moitié des éloges qu'il mérite. Il vise constamment et il atteint le but dontraire à celui que se proposent les corrupteurs de la poésie villageoise. Dans ses vers, la campagne n'est pas une maîtresse exigeante et absolue qui oblige ses amants à oublier tout ce qui n'est pas elle, et absorbe à son profit toutes leurs énergies morales ; c'est une consolatrice pour les blessés de la vie et de la ville, nue école d'apaisement pour ceux qui ne trouveraient d'antre issue que le désespoir à leurs malheurs, à leurs passions ou à leurs fautes. Ces blessures qu'elle n'a pas faites, elle les guérit sans avoir besoin d'engourdir ou d'assoupir le malade; Souvent même, comme dans le beau poëme des Laboureurs, elle réagit contre la maVaria des civilisations perverties ; elle rend au cœur ulcéré, dégoûté de lui-même, prêt à étoufTer ses remords dans le suicide, la force de vivre, de lutter, de se dévouer, de se consoler d'avoir été coupable en redevenant utile. Elle est BurtoQl un trait d'union entre les diverses classes auxquelles on enseigne à se haïr : pour réaliser ce bienfait,
JOSEPH AUTRJLN 37
le plus précienx de tous, elle se renouvelle sins cesse ut se découvre sous ses aspects les plus riants ou les plus graves, tes plus touchants ou les plus aimables. Nous avons tantôt le Médecin du Laberon, ce type de l'esprit de sacrince, qui pourrait être riche el célèbre, et qui amieux aimé vivre obscur dans un pli de sa montagne pour mettre sa charité etsa science au service des affligés, dos pauvres et des petits; tantôt, Aime vieille servante, admirable toile flamande illuminée d'un rayon de grâce chn''tienne, pur chef-d'œuvre où le poële détermine en quelques strophes les relations d'égalité évangélique entre le dévouement familier do vieux serviteur et l'amilii'' presque respectueuse du maître ; tantôt les Imaga d'un sou, modèle de poésie populaire qui rencontre nn enseignement dans les naïves productions d'un artprimilif et réconcilie le peuple de nos campagnes avec son passïet ses devoirs en lui donnant pour patrons des saints et des héros, le culte de ses pères et les gloires de sou pays ; ainsi de suite ; nous pourrions multiplier à l'inlinl ces citations. Toutes montreraient que, dans les scènes de la vie rurale, dans les histoires de village, jusqui' dans les tableaux où il semble ne songer qu'à la grâce des détails et à l'effet du paysage, Autran procède obstinément, au rebours des conseillers perfldes du paysan, des faux amis du pauvre, des amants hypocrites de la nature, des charlatans de rusticité factice et d'ingénuilé artificielle, dans un sens de réconciliatibn, derapprocho- X—" 8
ment, d'alliance cordiale, où le déshérité, trouvant pins de bien-être, se reposerait de ses griefs et de ses haines, où le riche rassuré redoublerait d'efforts pour alléger les misères, où une confiance réciproque préluderait à la paix sociale. Si nous passons desuhamps aux camps etde la vie rurale à la vie guerrière, même remarque, même
I mérite, mSme louange. Le sentiment du devoir dominant
tout le reste, ce devoir étant commun au patricien et au
. prolétaire, au général et au soldat, la patrie appelant égar-
I lement à son aide tous sesenCants, les plus humbles vertus
étant sûres de leur récompense comme les exploits les
I plushéroïques, iln'ya plus ni rancune, ni sourde colère,
ni arrière-pensée corrosive, ni découragement, ni retour égoïste et pusillanime sur le prétendu rôle de dupe que
1 jouent les petits dans les conflits des puissances, des am-
bitions et des vanités humaines. Le jour où le pays est en danger, la chaumière ne calcule pas [fias que le château; l'épaulette de laine ne se ménage pas plus que le bâton de maréchal ; un même intérêt les unit, un même sentiment les anime, une même victoire les paie... Hélas! En indiquant tout ce que la poésie rustique ou guerrière de Joseph Autran contient en germe de généreux, de sain, de calmant, de chrétien, de patriotique, de fortifiant, je pense à tout ce qu'ont produit de fanesteles prédications, les fictions, les excitations et les séductions contraires. Cette profonde impression de tristesse est encore un éloge. Appliqtter un baume partout où d'autres mains
ont enTeuimâ ane plaie, est-il, pour la poésie, uae mission plus haute? Est-il, pour le poëte, une plus belle gloire?
C'est peut4tre pendant les dernières années de sa vie que Joseph Autran accusa le plus vaillaniinent l'intensité de sa vocation poétique. A ne consulter que les vraisemblances, à se rappeler même certains traits de physionomie, que de motifs pour se réfugier dans le recueillement et la solitude, pour rentrer dans ce silence qui, chez l'homme supérieur, se compose de découragement, de lassitude et de dédain 1 D'abord, il était arrivé — dix ans trop tard, non pas pour lui, mais pour elle, — à l'Académie française; ce qui, d'après les mauvaises langues, équivaut au règlement d'une pension de retraite. Nous avons dit et personne n'ignore qu'il fut, presque en même temps, menacé de cécité, et l'on pouvait croin^ que l'ombre qui voilait peu à peu ses yeux avides de beauté et de lumière, s'étendrait aussi sur son âme. Les événements parlaient si haut, avec un tel bruit de tempête, d'écroulement et de Toudre, que la Huse devait être tentée de leur céder la parole et que sa voix harmonieuse s'interrompait dans un sanglot. Enfm le poëte
avait le droit, dès cette époque, de regarder son œuvre comme complète ; cela est si yrai qu'il nous dit, à la première ligne de son avant-propos, daté d'avril 1872 . € L'édition générale de mes œuvres, que je présente au public, devait paraître pendant l'automne de l'année 1870. J'avais compté sans les malheurs qui étaient à la veille de fondre sur notre pays. »
Mais il se hâte d'ajouter, et ce sera, jusqu'au dernier instant, son généreux programme: « il le faut cependant : il est du devoir de chacun de reprendre son labeur, de concourir dans la mesure de ses forces à l'œuvre de réparation qui nous est imposée à tous. Quand l'orage s'apaise, les abeilles reviennent à la ruche, et, plus elle a souffert, plus elles s'appliquent à réparer ses brèches. «
Dans ce premier élan de patriotique douleur, ennoblie par le sentiment d'un grand devoir, Autran se bornait à renouer le fil que nos désastres avaient brisé, à traduire avec sa modestie habituelle Yexegi monumentumy sans se douter de tout ce qui allait agrandir et embellir ce monument déjà si complet. Il ne prévoyait pas que l'inspiration lui reviendrait à flots pendant ces années si sombres, si inquiètes et si bruyantes ; à peu près comme ces sources qui descendent des hautes cimes, et que les ravins et les précipices, les affluents et les orages, rendent plus impétueuses et plus fécondes. Ces inspirations nouvelles, dont nous avons signalé, d'après de douloureuses confî-
CT
dences, toute une partie inédite, offrirent deux caractères différents. Le cri d'angoisse, l'appel à la concorde, le retour aux grandeurs épiques du passé, Tanathème lancé aux passions fatales qui se déchaînent sur des décombres et font d'un peuple vaincule complice de ses vainqueurs, nous rencontrons tout cela dans la Légende des Paladins, improvisée en trois semaines, si belle, si forte, si saisissante dans sa simplicité héroïque. L'épilogue de la Légende, l'épilogue de la Lyre à sept cordes, nous rendent ces pathétiques accents où le bon citoyen se confond avec réminent poète, et qui élèvent l'àme en serrant le cœur:
pairie, où vas-lu ? ce ne sont que divorces
Et fureurs de partis.
Bientôt le plus grand peuple, ayant usé ses forces,
Sera des plus petits.
AT
Le monde avec stupeur verra cette ruine;
Il verra ce néant ; Et se demandera quelle rigueur divine
 frappé le géant.
Maudit soit le destin qui de notre concorde
A délié les nœuds I Qui vint faire, ô douleur! d'un peuple où tout s'accorde
Plusieurs peuples haineux I
Depuis lors, tout s'en va, la gloire et la fortune ;
L'antique honneur descend; Mère, réveille-toi I Parle, mère commune,
A tous ceux de ton sangl...
». Puis enfin, désarmés, dans une paix profonde,
Peuple fier, peuple aimant, Nous aurons cet orgueil de pardonner au monde
L*outrage d'un moment I
Rapprochez de ces vers ceux qui terminent le cinquième volume, qui marquèrent, chez le poëte, la crise suprême d'abattement et de tristesse, et où il associe avec une incomparable éloquence ses propres souflfrances au deuil de son pays:
J*ai vu, deuil plus affreux, dans les murs de nos villes, La discorde en fureur lever son drapeau noir. Aux mains de la révolte et des passions viles J'ai vu Paris en feu... Puis j'ai cessé d'y voir
Oui, la nuit désormais, la nuit du vieil Homère» Ravit tout à mes yeux, tout, jusqu'à mon chemin ; Le ciel me réservait cette infortune amère De ne plus voir l'ami qui me serre la main.
Chaque aurore reluit sans chasser mes ténèbres; L'uniforme douleur sonne tous mes instants.
Qu'importe la nature à mes ennuis funèbres?
A travers mon linceul je revois le printemps.
(( Si j'ose demander ce que devient la France, J'entends autour de moi des plaintes et des cris. Et, cherchant le tombeau, ma dernière espérance, Je m'avance à tâtons sur un monde en débris!... »
En lisant ces strophes désespérées, écrites en juin 1871, au lendemain des crimes de la Commune et de sa contrefaçon marseillaise, qui se serait douté que le poëte
presque aveagle, solliciteur de ia mort, condamné à ue plus voir qu'en dedans, au fond de son âme navrée 0(1 passaient, comme des visions d'un ciel dantesque, les livides images de nos villes en flammes, de nos provinces envahies, de nos soldats ensevelis sous la neige, de notre France en lambeaux, mourant d'une double agonie sons le canon des Prussiens et sous le couteau des bandits, qui se serait douté que Joseph Autran, loin d'avoir dit son dernier mot, eût encore un avenir qui suRlrait à toute une carrière de poète ; un avenir de poésie élincelanle, svelte, fine, légère, ailée, souriante, délicate, moqueuse, presque gaie, digne de l'Anthologie? Nous avons déjà parlé des pages si intéressantes où son jeune S€^ crétaire, M. Daubian, causant avec ses tiropres souvenirs et cédant à un sentiment de respectueuse tendresse aussi honorable pour le disciple que pour le maître, retrace de mémoire les détails de ce renouveau sans exemple, nous le croyons comme lui, dans l'histoire des poètes célèbres. Nous ferons encore un emprunt à co témoin si sincère et si vrai, qui a écrit à travers ses larmes et rencontré sans effort l'accent du cœur, préférable à tous les panégyriques, i Le volume des Sonntts capricieux date de ce printemps de 1872, qui, pour lui plus encore que pour les prés et les bois, fut un véritable renouveau.... Je l'accompagnais quelquefois dans sa promenade quotidienne; il affectionnait parliculièremeni a petite allée ombreuse qui longe l'Huveanne, dans le
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parc du château Borelly; et, de fait, Tendroit est charmant à cette époqae de l'année; le feuillage naissant, vert émeraude sous le brillant soleil, y verse une ombre douce, délicieux clair-obscur qui repose la vue. Dans les taillis environnants, le rossignol prélude à ses premiers concerts par des vocalises éclatantes qui vibrent dans Tair pur comme le rire du printemps; par moments, la brise de mer apporte le bruit du flot sur la plage voisine, ou le parfum enivrant des massifs de fleurs fraîchement écloses... Lumières, parfum, murmure, harmonie, solitude, tout ce qu'aime le rêveur, tout ce que recherche le poète, tout ce qui provoque et fait naître l'inspiration. » La sienne ne tarissait pas un instant. Ce que j'ai écrit de sonnets, sous sa dictée, en nous promenant dans cette allée, est incroyable. Ils se succédaient avec une rapidité dont on ne peut se faire une idée. J'en avais à peine écrit un, et remis dans ma poche le petit carnet affecté à cet usage, qu'il fallait le sortir de nouveau pour en écrire un second, puis un troisième, un quatrième, et, comme cela, jusqu'à la demi-douzaine, dans une heure de promenade ! Quand il en arrivait là, fatigué, énervé, ennuyé par ce flot débordant qu'il n'était plus maître de contenir : « Parlez-moi, disait-il causez; car je sens que je vais encore faire un sonnet I » — Je parlais, je causais; il tâchait de me répondre et de se distraire; mais l'inspiration unissait toujours par l'emporter; il redevenait silencieux pendant quel-
JOSEPH AUTRAN . iV,
ques minutes; après quoi, il Tallait écrire encore... ■ Songez aux difficultés spéciales, aux tyrannies de la rime redoublée, à la nécessité de rentermer une goutte d'essence dans un flacon d'or ciselé, à tous les obstacles que ce genre oppose à la verve poétique. Songez que -•
quelques noms, celui de Desbarreaux par exemple et Hi: Félix Arvers, ont été sauvés de l'oubli par un seul sonnet; souvenez-vous de l'Art poétique où Boileau nqus dit ' qu'un sonnet sans défaut vaut un long poème, après nous avoir laissé entendre qu'un long poëme est peut-être moins difficile. Puis, ouvrez le volume des Sonnets capricietix. L'on s'y aperçoit à peine des servitudes acceptées par le poêle, tant il déploie d'habileté, de souplesse, rie dextérité, d'élégance, d'heureuse hardiesseàrester lemaître de son esclavage, tant il nousémerveilleetnous charme par ses trésors de fantaisie etdebonsens, d'humour britannique et d'esprit français, de sagesse et de malice, par l'incroyable variété de ses sujets, de ses tons, de ses tours, de sesnuances;jouantâu sonnet comme siquelque bonne fée lui eût donné un archet magique pour dompter ces cordes rebelles; nous empêchant de remarquer le joug qu'il n'a. pas l'air de ressentir; se montrant, d'une page à l'autre, philosophe chrétien, dilettante exquis, conseiller infaillible, artiste consommé, coloriste éclatant, moraliste délicat, portraitiste impitoyable, observateur pénétrant. le tout avec une veine de comédie et de satire où la gaieté, l'entrain, la bonne humeur, déguisent la t
fond et Tamertume du bord, où la coupe légère pétille de malice, où la raison la mieux aiguisée venge à chaque instant ses griefs et les nôtres. Je ne citerai qu'un seul de ces petits chefs-d'œuvre. On comprendra et on excusera ma préférence.
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